I
Une nuit langoureuse et sereine enveloppe
D'un cercle de lapis ouvré de roses d'or
Les barques, essaim las de cygnes sans essor,
Les palmiers, les canaux, les plaines et Canope;
Et des flambeaux pareils à des soleils couchants
Illuminent la soie et les gemmes persanes.
Tandis qu'au rire aigu des jeunes courtisanes
Les nefs, lourdes d'amour, glissent avec des chants.
Les esclaves courbés effleurent de leurs rames
Les papyrus géants teints de brèves clartés
Et l'eau lente roulant des flots de voluptés
Où se mirent les yeux et les seins nus des femmes.
Mais non loin, sourd au bruit sacrilège que font
Les voix des matelots, les flûtes et les harpes
Le guérisseur voilé de ses triples écharpes
Ossar-Hapi sommeille en son temple profond;
Et de vagues lueurs éparses sur les dalles
Eclairent tristement de leurs reflets confus
Les suppliants couchés auprès des grêles fûts
En un fétide amas de chairs et de sandales.
Seul debout dans sa force et sa beauté, parmi
Les pèlerins perclus de maux, rongés d'ulcères,
Mais tel que le géant déchiré par les serres
Du vautour, un Hellène orgueilleux et blêmi
Evoque sans trembler le prince du mystère:
«O maître, hôte caché du sanctuaire, ô Roi,
Vierge d'étonnement puéril et d'effroi,
J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre,
Atroces et cléments, magnifiques et laids
Et j'ai prié selon l'ordonnance des rites
Près du fleuve farouche où chantent les lychnites
Dans la splendeur des clairs de lune violets
Et là-bas, où les daims paissent la mousse rase
Sous les neiges de la fabuleuse Thulé,
J'ai lu le sort écrit dans l'azur constellé
Par les nuits qu'une aurore inoubliable embrase;
Mais nul n'a dit le mot que j'ai cherché longtemps
Et qui me guérirait des angoisses de l'âme:
Parle, sinon la mort prochaine me réclame
Et l'horreur d'ignorer me consume: j'attends.»