Va: le soleil bondit dans les cieux embrasés;
C'est l'heure, il faut franchir le seuil et vers les villes
Te ruer en clamant aux oreilles serviles
Tout ce que les tombeaux t'ont livré de secrets.
Viens et regarde: là de houleuses forêts
Où les pasteurs de porcs se vautrent dans les bauges;
Puis des plaines, rumeurs des blés, parfum des sauges,
Et les paysans nus courbés sous les sillons
A jamais; et plus loin des foules en haillons,
Troupeaux lâches que tu mueras en fauves hardes,
Tournent vers le palais des prunelles hagardes
Et des poings décharnés par l'immuable faim
Sans que la torche encor s'enflamme dans leur main.
Ce qui fut moi naguère et richesse stérile
Et dépouille des temps silencieux rutile
Autour de ton front jeune et de tes seins altiers:
Voici venir un vol de cygnes éployés,
Le vol tardif et sûr des prophétiques ailes
Qui m'invite au sommeil des ondes éternelles.
Va: la chair que la mort heureuse requérait
S'évanouit parmi les choses, sans regret,
Maintenant que tu m'as affranchi de moi-même
Et que tu peux, maîtresse enfin du double emblème,
Descendre vers les serfs de la glèbe et des murs
Et, selon le vouloir des trois monstres obscurs,
Tendre le rameau d'or ou férir de l'épée.
L'HOMME disparaît sous les eaux immobiles, sous les eaux épaisses où ne
palpite aucune lueur. L'ERRANTE contemple longuement le lac d'ombre
monotone, puis marche, auréolée par la gloire du matin, vers les plaines
et vers les villes orientales, tandis que sa voix dans la solitude
chante les batailles futures.