la lettre de M. Duportail?--Mon père, je l'avois gardée, je l'ai perdue

à Montargis, le soir que je m'y suis trouvé mal. C'est sans doute Mme de

Lignolle qui l'a trouvée, mais je n'ai pas osé lui en parler. Ce qui

m'étonne, c'est qu'elle ne m'en ait jamais rien dit.»

Le soir du même jour, Rosambert nous amena sa femme. D'un bout de

l'appartement à l'autre, madame la comtesse, reconnoissant ma soeur,

qu'elle n'avoit pourtant jamais vue, s'arrêta toute surprise. «Avancez

donc, lui dit son mari. Qui vous retient à cette porte?--Dame! lui

répondit-elle en regardant toujours ma soeur, c'est qu'il me semble que

la voilà.--Qui?--Ah! dame! une demoiselle que je croyois ma bonne

amie.--Vous connoissez mademoiselle?»

Pendant ce court dialogue, je me demandois ce que j'avois à faire pour

empêcher la jeune femme de se trahir tout à fait. M'éloigner un instant,

c'est livrer ma soeur aux dangereuses questions, aux reproches

embarrassans de la comtesse, à qui d'ailleurs je donnerois bientôt un

nouveau sujet d'étonnement, puisque je ne pourrois me dispenser de

reparoître bientôt au salon. Je devois donc, tout au contraire, me hâter

de me faire remarquer de Mme de Rosambert, afin de lui rappeler ainsi

les éclaircissemens nécessaires, les prudens avis que, la veille du

mariage, Mme d'Armincour avoit très probablement donnés à l'innocente

Mlle de Mésanges. Ce fut le parti que je pris. Je me jetai devant elle

et la saluai respectueusement.

La comtesse fit alors un cri, laissa tomber ses bras, perdit toute

contenance, et, prête à se trouver mal, fut obligée de s'appuyer contre

la porte. Cependant elle ne cessoit de promener ses regards tantôt sur

ma soeur et tantôt sur moi; je voyois bien qu'elle étoit encore

embarrassée de savoir qui de nous deux étoit sa bonne amie. «Voilà, dit

Rosambert, une véritable reconnoissance! fort singulière, tout à fait

théâtrale! mais il me semble que, dans cette scène, d'ailleurs très

amusante, ce n'est pas moi qui joue le beau rôle.» De l'autre côté, mon

père murmuroit tout bas: «Encore des quiproquos! encore une aventure

galante! je le parierois.--Vous connoissez donc mademoiselle?» reprit le

comte en montrant ma soeur à sa femme. Celle-ci, mal à propos s'avisant

de vouloir être fine, répondit: «Ah! mon Dieu! non. D'abord, moi, je ne

connois pas du tout Mlle de Brumont!--De Brumont! répéta Rosambert.

Maudit soit donc l'infernal génie qui vous fait deviner son nom! Ainsi,

continua-t-il en se frappant le front, plus de doute! aucune espèce de

doute! je suis déjà ce qui s'appelle un mari, un vrai mari!... Je le

suis! je l'étois même avant les noces. Le comment! je l'apprendrai

peut-être quelque jour...» Mon père se pencha à l'oreille du comte pour

lui recommander de la modération. «Songez que ma fille est là, lui

dit-il.--Vous avez raison, Monsieur; et je suis, je l'avoue,

inexcusable, moi, inexcusable de faire tant de bruit pour une bagatelle.

Mais vraiment, de quelque manière qu'on y puisse être préparé, on ne

reçoit pas le coup sans crier un peu... J'ai du courage, je ne vous

demande qu'un instant pour me remettre. Tout à l'heure vous me verrez

parfaitement tranquille... Néanmoins convenez que ce jeune homme peut se

vanter d'avoir la plus maligne étoile,... assez bonne pour lui, mais si

fatale à tout ce qui l'approche! Il semble qu'il soit écrit là-haut que

pas un de ses amis, pas un ne l'échappera!...» Il ne put s'empêcher

d'interroger encore la pauvre petite femme: «Madame, vous n'avez vu

mademoiselle nulle part?--Nulle part. Oh! mon Dieu! non; pas même chez

ma cousine de Lignolle.--Ah!... quelle fureur aussi de questionner

quand... quand on est sûr... Fort bien, Madame la comtesse! fort bien!

c'est assez, le chevalier lui-même me dira le reste.»

A ces mots, le comte parut prendre son parti. Chacun s'étant assis, la

conversation roula sur des objets indifférens. Cependant la nouvelle

mariée, qui parloit peu, me regardoit beaucoup. Elle me regardoit d'un

air qui sembloit annoncer que, si elle étoit encore un peu mécontente et

étonnée de la manière dont j'avois entretenu ses erreurs en profitant de

son ignorance, elle ne se sentoit pourtant pas disposée à garder

éternellement avec moi sa surprise et son ressentiment. Rosambert,

pendant ce temps-là, se faisoit une extrême violence pour dissimuler les

inquiétudes que lui donnoit l'attention soutenue dont il voyoit sa femme

m'honorer; et, comme enfin la comtesse se mit à rire, il lui demanda

pourquoi. «Dame! je ris parce qu'il rit, lui.--Lui! lui! Madame, et

pourquoi rit-il, lui?--Dame! il rit peut-être de ce que... Ah! mais

c'est que je ne peux pas vous dire... Dame! je ne sais pas de quoi il

rit.» En vain le comte voulut retenir un signe d'impatience, en vain il

essaya d'étouffer un profond soupir; et, puisque Rosambert mettoit de

l'amour-propre à ne pas laisser voir les petits chagrins que sa

mésaventure lui causoit, je crois qu'il étoit temps qu'il s'en allât.

«Adieu, me dit-il, et sans rancune. Demain, dans la soirée, vous

trouvera-t-on chez vous?--Oui, mon ami.--Vous pouvez compter sur ma

visite.--Y viendrai-je avec vous? lui demanda sa femme.--Quelle question

me faites-vous là! répondit-il d'un air assez détaché: ce sera comme

vous voudrez. Je vous observe néanmoins que les jeunes femmes ne vont

pas ainsi chez les garçons, tous les jours surtout.»

Cependant la comtesse alloit descendre, je lui présentai la main. «Ah!

dame! je ne demande pas mieux! dit-elle en serrant la mienne. Mais c'est

pourtant que je vous en veux beaucoup! Vous m'avez bien attrapée, au

moins!--Chut, chut! s'écria Rosambert. Madame, ces choses-là ne se

disent pas quand il y a du monde, surtout quand le mari est là.»

Tous deux ils partirent. Le lendemain, à six heures du soir, le comte

vint chez moi; mais il n'amenoit pas la comtesse. Au reste, il entra

dans ma chambre en poussant de grands éclats de rire. «Tout cela est

fort plaisant, s'écrioit-il, infiniment plaisant!--Quoi?--Ce que la

comtesse m'a raconté.--Vous avez vu Mme de Lignolle?--Eh! non, ma femme.

Elle m'a tout conté, vous dis-je, et devant elle j'ai gardé mon air

sérieux à cause des bienséances. Maintenant que je suis chez vous,

permettez-moi de ne me plus gêner, permettez-moi de rire. Vous êtes né

pour les comiques aventures.--Rosambert, si vous voulez que je vous

réponde, expliquez-vous.--Ah! cette fois, je suis clair; mais, si vous

m'y forcez, je le serai davantage.--Comme il vous plaira.--Oui? Eh bien,

écoutez: ma femme m'a dit qu'avant de devenir ma femme elle avoit été

votre femme...--Cela n'est pas vrai.--Comment! c'est vous qui niez le

fait? c'est vous...» Je l'interrompis vivement: «Monsieur le comte, un

mot, je vous prie. Avant de me continuer vos insidieuses confidences,

entendez-moi bien: toutes vos questions sur une matière aussi délicate

seroient, de quelque manière que vous puissiez les risquer, seroient,

dis-je, absolument inutiles: si le fait est faux, je ne suis pas assez

cruellement fat pour en accuser votre femme; s'il est vrai, je ne suis

pas assez sottement indiscret pour l'avouer à son mari.--Mais on ne vous

prie ni d'avouer ni de désavouer; on demande seulement que vous

écoutiez. Mme de Rosambert m'a raconté que vous aviez eu le bonheur de

coucher avec la douairière d'Armincour; que cette nuit-là vous aviez

quitté le lit de la marquise pour venir causer dans celui de Mlle de

Mésanges, qui bientôt avoit cessé d'être demoiselle, mais sans le

savoir, puisque, après vous être comporté avec elle comme un très galant

homme, vous l'aviez pourtant laissée persuadée que vous étiez une fille.

Chevalier, convenez donc que, si la jeune personne m'a fait une

histoire, elle en sait faire de jolies, et souffrez que j'en

rie.--Rosambert, loin de m'y opposer, j'en vais rire avec vous.--J'ai

pourtant, reprit-il d'un air un peu plus grave, une question à vous

faire,... avec les ménagemens convenables. Supposons,... c'est une

supposition, vous comprenez bien?... supposons que l'aventure vous

fût arrivée, en auriez-vous fait la confidence à Mme de

B...?--Jamais.--C'est ce que je pense. Qui pourroit donc le lui avoir

dit? car mon mariage, il n'en faut plus douter, est un bienfait de la

marquise; et, comme je vous le confiois hier matin, parce que les

découvertes de la nuit précédente me l'avoient déjà fait pressentir,

c'étoit uniquement pour Mme de B... qu'elle agissoit, cette obligeante

comtesse de ***, qui me paroissoit toute dévouée. Au moment même où,

tout à fait dupe de leur stratagème, je dotois d'un ample douaire[7] la

virginité de Mlle de Mésanges, à qui certainement il ne falloit rien

pour cela, les deux puissances belligérantes annonçoient publiquement

que leur rupture avoit été simulée, et que c'étoit M. de Rosambert qui

payoit les frais de la guerre. Au reste, je suis obligé de le

reconnoître, la marquise est vraiment noble dans ses vengeances: quand

elle m'a estropié de ce coup de pistolet, elle pouvoit en recevoir un;

maintenant qu'elle me fait donner pour fille une demoiselle passablement

femme, au moins elle a soin de dorer la pilule: elle y joint, pour me

consoler, vingt mille écus de rente. Chevalier, quand vous verrez ma

généreuse ennemie, remerciez-la de ma part, je vous en prie. Dites-lui

que d'abord je n'ai pas été totalement insensible au petit malheur de me

voir, par un sot hymen, rangé dans la foule; mais rendez-moi justice:

ajoutez que ma foiblesse n'a duré qu'un moment; qu'à présent je prends

fort bien la chose. Surtout, ne manquez pas d'assurer la marquise que,

malgré ma propre infortune, je me sens disposé plus que jamais à me

moquer des époux malheureux... Faublas, venez-vous avec moi?--Où cela?

Je vous vois superbe! Comment! l'épée! l'habit de cérémonie! Faites-vous

déjà des visites de noces?--Non, des visites d'adieu, puisqu'il faut que

je parte demain.--Et vous demandez que je vous accompagne?--Je soupe au

faubourg Saint-Honoré; nous mettrons pied à terre aux Champs-Élysées;

nous ferons quelques tours de promenade, nous causerons.--J'y consens,

pourvu que ce soit seulement de Mme de Lignolle.--Très volontiers. Me

voici désormais un mari comme cent mille autres; mais n'importe, je suis

toujours du parti des jeunes gens contre les époux... Faublas, voilà que

j'y songe: n'allez pas vous mettre en tête que je vous emmène avec

moi pour vous empêcher de courir où l'amour pourroit vous

appeler.--Comment?--Oui, si vous aviez quelque conquête toute récente,

un rendez-vous chez une jeune femme déjà fatiguée de son nouvel époux,

ne vous gênez pas.--Rosambert, si vous pensiez réellement que cela fût

possible, en parleriez-vous d'un ton si dégagé?--D'honneur, je le crois!

L'adversité vient d'éprouver mes forces, je me sens capable de tout.

[7] Les plus savans jurisconsultes définissent le douaire: _Pretium

defloratæ virginitatis_. Je veux qu'il y ait aussi de l'érudition

dans cet ouvrage, pour qu'on y trouve un peu de tout.

«Ainsi, je crois qu'il ne reste à l'infortunée comtesse d'autre

ressource que de se retirer dans sa famille et de plaider en séparation,

si M. de Lignolle la tourmente.» Quand Rosambert me parloit de la sorte,

il faisoit presque nuit, et nous nous trouvions aux Champs-Élysées, à

peu près en face de la maison de M. de Beaujon. M. de B... sortoit de la

maison voisine. Dès qu'il me vit, il vint à moi; il retourna sur ses pas

dès qu'il vit Rosambert. Celui-ci me dit: «Il nous évite! allons à lui.

Ne laissons pas échapper une si belle occasion de passer un moment

agréable.» Ce fut en vain que je m'efforçai de retenir Rosambert: son

malheureux sort l'entraînoit.

«Monsieur le marquis, vous nous fuyez?--Il est vrai qu'au moins je ne

vous cherche pas, lui répondit-il d'un ton fort sec.--En effet, beaucoup

de gens m'ont assuré que vous me gardiez de vifs ressentimens. Je vous

avoue que je suis très curieux et très impatient de savoir les

raisons...--Croyez-vous que je me gênerai pour vous les dire?...

Bonjour, Monsieur le chevalier, continua-t-il en me donnant la main.

Hier vous avez dû recevoir de Versailles...--Oui, son brevet,

interrompit Rosambert. Il l'a reçu.--Je l'ai reçu, Monsieur le marquis,

et je suis bien sensible à cette preuve de votre...» Le comte, à mon

tour, m'interrompit: «Faublas, c'est monsieur qui l'a demandé pour

vous?--Oui, c'est moi. Qu'y a-t-il là qui doive vous faire rire?--Quoi!

Monsieur! madame la marquise, de son côté, ne l'auroit pas un peu

sollicité?--Pourquoi non? la marquise est une excellente femme, disposée

à rendre service à tout le monde, à tout le monde, vous excepté!--J'en

demanderai toujours la raison.--La raison?... Monsieur le comte, quand

on se croit aimable au point de ne pas rencontrer de femme qui résiste,

et qu'on en rencontre une sage, vertueuse, pleine d'amour pour son

mari...--Pardon. J'en connois tant comme celle-là que je ne sais de

laquelle vous me parlez.--De la mienne, Monsieur.--De la vôtre!... de la

vôtre!--Oui. Quand on la rencontre, on échoue...--On échoue?... sans

doute.--Alors il faut prendre patience.--Vous en parlez fort à votre

aise, vous, Monsieur, qui n'échouez jamais.--Point de mauvaises

plaisanteries, Monsieur le comte. Je n'ignore pas que vous avez été plus

heureux que moi près d'une demoiselle...--D'une demoiselle? ah! oui,

près de Mlle Duportail.--Duportail! ou point Duportail! vous avez beau

ricaner! au moins pour me venger, moi, je n'ai pas fait de

bassesse.--Ah! ménagez-moi. Au reste, expliquez-vous. Qu'appelez vous

une bassesse?--Ce que vous avez fait à ma femme, Monsieur.--Eh bien!

Monsieur, qu'est-ce que j'ai fait à votre femme? voyons si vous le

savez.--Si je le sais! Le lendemain du jour que Mlle de Faublas avoit

couché dans le lit de la marquise...--Mlle de Faublas! êtes-vous sûr?»

Je m'approchai de Rosambert et lui dis tout bas: «Mon ami, prenez garde

que votre gaieté ne devienne excessive, et du moins, j'ose vous en

supplier, ne compromettez pas Mme de B...» Le marquis cependant

continuoit: «Le lendemain, pour vous venger, vous avez amené chez ma

femme le frère sous les habits de la soeur.--Voyez comme je suis malin!

s'écria le comte en éclatant de rire; de quelle espièglerie je me suis

avisé contre madame la marquise! Voilà pourtant de mes tours!

voilà...--Je crois, interrompit avec beaucoup de véhémence M. de B...,

qui s'animoit visiblement, je crois qu'il ose encore se moquer de moi!

Monsieur le comte, non content de cette première perfidie...--Vraiment!

quand je m'en mêle...--Vous avez encore eu la méchanceté

noire...--Diantre! ceci devient sérieux!--Oh! très sérieux. Et rira bien

qui rira le dernier, Monsieur de Rosambert, car je n'aime pas les airs

persifleurs, je vous en préviens.--Ni moi les airs menaçans, Monsieur le

marquis! Mais voyons... voyons d'abord _la méchanceté noire_.--Oui, la

méchanceté noire de prendre occasion de la présence du jeune homme

déguisé pour faire à ma femme, devant moi, la scène la plus impertinente

et la plus affreuse.--Oh! je le reconnois maintenant: je suis un... un

malheureux!... un vrai démon!... un roué!--Riez, riez, Monsieur! mais,

puisque vous avez exigé cette explication, et qu'au lieu d'avouer vos

torts vous comblez la mesure, apprenez ce que je pense de votre conduite

envers la marquise: je la crois indigne d'un homme d'honneur, et tout à

l'heure, ajouta-t-il en portant la main sur son épée, tout à l'heure

vous allez m'en faire raison.--Vraiment, voici le plus drôle! et,

quoique beaucoup de gens pussent s'en étonner, je vous avoue que je m'y

attendois.

--Eh! Messieurs! m'écriai-je, que voulez-vous faire? Je ne puis souffrir

ce combat, Monsieur le marquis,... et vous, Rosambert, vous qui détestez

les querelles, est-il possible que dans vos gaietés...

--Toujours, crioit M. de B..., toujours j'ai vu dans sa physionomie

qu'il étoit un mauvais plaisant...--Mauvais! vous me piquez!--Mais je

n'aurois pas cru qu'il fût un si méchant homme!--A la bonne heure! voilà

qui est plus noble!--Il faut que je lui donne une bonne leçon qui le

corrige...--Il est fâché tout à fait! tout à fait fâché! Je ne vous

reconnois plus, Monsieur le marquis! j'avois, moi, toujours vu sur votre

figure,... excepté pourtant certaine matinée où vous vouliez, à la

Porte-Maillot, tuer le chevalier et le baron! et le comte! et tout le

monde!... excepté ce matin-là, j'avois toujours vu sur votre figure que

vous étiez le plus doux, le meilleur des hommes.»

A ces mots, prononcés du ton le plus moqueur, M. de B..., transporté de

colère, mit l'épée à la main. Averti par je ne sais quel pressentiment

funeste, je ne pus me défendre de quelque émotion à la vue de ce fer

ennemi, de ce fer vengeur qui devoit, dans un instant, se rougir du sang

de Rosambert, et bientôt, bientôt après, d'un sang plus précieux.

Je me jetai sur Rosambert: «Monsieur le marquis, de grâce, calmez-vous!

Monsieur le comte, vous ne vous battrez pas! Je ne souffrirai pas que

vous vous battiez!--Laissez donc, Faublas, me répondit celui-ci; je suis

assez fâché d'y être obligé, mais c'étoit la chose inévitable. Au moins

ce ne sera pas un duel,... une rencontre seulement, une rencontre. Et

j'aurai su de monsieur une infinité de choses très plaisantes.--Si tu ne

te mets promptement en garde, cria M. de B... tout à fait hors de

lui-même, je dis partout que tu es un lâche, et en attendant je te coupe

la figure.--Je te coupe la figure!» répéta Rosambert. Il se mit à rire:

«Ce seroit dommage! on ne verroit plus dans mes traits les méchans tours

que je me permets de jouer à cette femme... _sage, vertueuse, pleine

d'amour pour son mari_; n'est-il pas vrai, Monsieur le marquis?»

Alors, pour se dégager de mes bras, Rosambert, toujours en riant, fit

très lestement quelques pas en arrière, et du même temps il revint sur

M. de B..., l'épée à la main.

Ils se battirent vigoureusement; ils se battirent pendant quelques

minutes. Ah! que de malheurs m'eût épargnés la défaite du marquis! Ce

fut le comte qui succomba. «Le Ciel est donc juste! s'écria M. de B...

Périssent ainsi tous ceux qui m'outragent! tous ceux qui portent une

physionomie trompeuse! Je vais, le plus tôt possible, ajouta-t-il,

envoyer ici les secours nécessaires; restez auprès de lui. Voyez

pourtant ce que c'est qu'une figure! comme la sienne est déjà changée!»

Il s'éloigna. Le comte, étendu par terre, me fit signe de me baisser

pour l'entendre, et me dit d'une voix très foible: «Mon ami, je suis

grièvement blessé; je ne crois pas que cette fois j'en revienne.

Faublas, assurez au moins Mme de B... que je ne suis pas mort sans avoir

éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour elle,...

cruels!... plus que vous ne pensiez... Faublas, il est trop vrai que...»

Rosambert ne put achever, il perdit connoissance.

Je tâchois, avec plusieurs personnes attirées par le bruit du combat, je

tâchois d'arrêter le sang de mon malheureux ami, quand les chirurgiens

arrivèrent. On se hâta de le transporter chez lui. Quel spectacle pour

sa jeune femme! La plaie fut examinée; nous n'obtînmes des chirurgiens

que cette réponse inquiétante: «On ne peut rien dire que le troisième

appareil ne soit levé.»

Je rentrai chez moi, l'imagination remplie de funestes images. «Mon

père, il est mourant!--Qui?--M. de Rosambert. Le marquis vient de lui

donner un affreux coup d'épée.--Le marquis! répondit le baron;

puisse-t-il au moins n'en plus donner à personne!... Cet événement est

triste,... et fatal, fatal! Il va ramener sur vous l'attention

générale.--O mon frère! me dit Adélaïde en adoucissant par de tendres

caresses sa réflexion cruellement juste, mon frère, je ne sais pas

précisément quelle conduite vous tenez; mais je vois depuis quelque

temps qu'il ne vous arrive que des malheurs.»

Qu'elle fut longue pour moi la nuit qui vint succéder à cette fâcheuse

soirée! quels songes terribles troublèrent mon pénible assoupissement!

Aussitôt que je fermois les yeux, je ne voyois plus que des objets

d'horreur. Des épées suspendues sur ma tête! mes habits teints de sang!

le ciel en feu! je ne sais quel fleuve débordé roulant avec mille débris

un cadavre! Partout la mort autour de moi! Je m'éveillois le coeur

serré, le visage couvert de sueur. Et, pour écarter de si épouvantables

images, je tâchois de porter toutes mes pensées sur le jour fortuné qui

m'alloit luire, sur ce vendredi si impatiemment attendu, qui devoit

m'offrir quelques doux momens dans la société du vicomte de Florville,

et les plus vifs plaisirs dans les bras de mon Éléonore. Mais en vain je

m'efforçois de guérir une imagination frappée des plus sinistres

pressentimens; elle repoussoit toute idée consolante, mon âme étoit

profondément triste. Hélas! il vint en effet trop tôt, ce vendredi qui

sembloit ne me promettre que du bonheur! il vint en effet trop tôt, cet

affreux jour, suivi d'un jour plus affreux!

Dès le matin j'allai chez monsieur le comte, il avoit fort mal passé la

nuit; j'y retournai l'après-dîner, on venoit de lever le premier

appareil, et l'on n'osoit point encore assurer que la blessure ne seroit

pas mortelle.

A sept heures du soir, je quittai Rosambert pour courir à la rue du Bac.

Je n'y vis point le vicomte de Florville; ce fut Mme de B... que j'y

trouvai, Mme de B..., comme aux jours de Longchamps, dans tout l'éclat

de sa parure. Qu'elle étoit belle!

Emporté par le premier transport de mon admiration, j'allai tomber à ses

genoux, et la marquise, paroissant m'y contempler avec moins d'orgueil

que de plaisir, avec une plus douce ivresse que celle dont le seul

amour-propre est la cause, la marquise ne se pressa pas de me relever.

«Ma belle maman, n'est-ce pas bien imprudent à vous d'être venue dans ce

costume si remarquable?--Valoit-il mieux ne pas venir? répondit-elle.

J'arrive de Versailles dans mon wiski; le seul Després m'a ramenée: il

faisoit nuit d'ailleurs, et je ne suis pas entrée par la rue du Bac.--Il

y a donc une porte dérobée?--Oui, mon ami.

--Ma belle maman, permettez-moi de vous assurer de toute ma

reconnoissance; les papiers que vous m'aviez promis...--Ont-ils produit

l'effet que nous en attendions?...--Oui; mon père ne songe plus à

voyager avec moi; cependant une chose encore m'inquiète, je vous

l'avoue: c'est d'être obligé de quitter Paris si vite. Ne seroit-il pas

possible de différer quelques jours?--Au contraire, s'écria-t-elle; je

crains bien que vous ne receviez incessamment l'ordre de partir encore

plus tôt. Il court un bruit de guerre; la plupart des officiers ont déjà

rejoint; ce n'est qu'avec beaucoup de peine que j'avois obtenu pour vous

ce retard d'une quinzaine.--Mon Dieu! comment ferai-je donc pour...»

Elle m'interrompit vivement: «Vous ne me parlez pas du malheureux

événement de la soirée d'hier?--Maman, vous semble-t-il en effet

malheureux?--Pouvez-vous me le demander? Étoit-ce de la main de M. de

B... que Rosambert devoit mourir? J'aurai donc impunément souffert

l'outrage de ses calomnies et la flétrissure de ses embrassemens! il ne

m'aura donc pas été permis de lui arracher devant vous, avec le

tardif remords de son dernier crime, l'aveu de toutes ses

impostures! La fortune encore une fois a trahi mon courage et mes

espérances.--N'accusez pas la fortune. Votre courage fut récompensé par

le succès du combat de Compiègne, et dans la rencontre d'hier toutes vos

espérances ont été remplies.--Remplies!--Apprenez ce que m'a dit le

comte prêt à s'évanouir: _Faublas, assurez au moins Mme de B... que je

ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère repentir de mes cruels

procédés pour elle,... cruels! plus que vous ne pensiez;... il est trop

vrai que..._--Que...?--Ma belle maman, monsieur le comte n'a pas eu la

force d'achever.--Il n'a pas eu la force d'achever! Vous cependant,

Faublas, comment avez-vous interprété cette involontaire réticence?--Le

sens ne m'en paroît pas équivoque.--Eh bien?--J'ai compris qu'il vouloit

m'avouer que jamais il n'avoit possédé... votre personne,... votre

personne, avec votre amour, j'entends.--Avouer! s'écria-t-elle en

prenant mes mains dans les siennes: vous croyez donc que c'est hier

qu'il vous a dit la vérité?--Je vous assure, maman, qu'il me seroit

Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5 · 第 12 / 16 段