La bourse aux timbres-poste

Bourse, est-ce bien le mot? marché exprimerait peut-être mieux la chose.

Quoi qu'il en soit, bourse ou marché, marché ou bourse, c'est en plein

coeur des Champs-Elysées qu'ont lieu les opérations dont il s'agit.

On se réunit sur le large trottoir qui borde la maison de l'avenue

Gabrielle portant le numéro 36. Palais de la nature que couvre en guise

de dôme le ciel bleu, quand il n'est pas gris. On a donc devant soi

l'avenue Marignv, avec ses quatre Guignols, et à l'horizon l'entrée

principale du palais de l'Industrie, dont une forêt d'arbres, en ce

moment nus et grelottants, ne parvient pas à masquer la masse énorme.

Industrie d'un bout, commerce de l'autre, ceci nous ramène à nos

moutons, je veux dire à nos timbres.

Le plaisant de l'affaire, ce n'est pas la nature du commerce.

Collectionner des timbres-poste n'est pas plus un cas pendable que de

collection lier des autographes, voire des tabatières ou de vieux pots.

Non, le plaisant et le curieux, c'est le trafiquant lui-même.

Figurez-vous un marché vu par le petit bout de la lorgnette, bourse à

Lilliput. Telle, la bourse aux timbres-poste. En se pressant un peu,

toute l'assemblée tiendrait certainement dans une serviette. Petit monde

singulier. Tout à l'heure il courait, sautait et s'en donnait à coeur

joie. Le voilà maintenant affairé, grave, recueilli. C'est que l'heure

de la bourse a sonné, et comme on dit, «les affaires sont les affaires».

Chacun de ces petits bonshommes s'avance, muni d'un album dont toutes

les feuilles sont divisées en un certain nombre de compartiments,

alvéoles destinées à enchâsser les timbres suivant un ordre méthodique,

timbres de tous les prix et de tous les pays, de toutes les formes et de

toutes les grandeurs, de toutes les couleurs et de toutes les effigies.

Tous les compartiments ne sont pas remplis. Ces vides indiquent ou les

pièces qui manquent à la collection, ou bien celles dont, en prévision

d'une hausse, on se propose d'acquérir au plus bas prix possible un

certain nombre d'exemplaires, pour les revendre ensuite avantageusement,

le moment venu. C'est là le fin de l'opération, notez; car par ce moyen,

et sans qu'il en coûte grand chose, on peut arriver à parfaire tout

doucement sa petite collection. Et d'aucuns y arrivent, à ce qu'il

paraît. Mais ce sont les malins, ceux-là; et ne croyez pas qu'ils

fassent les finauds! Bien au contraire. A voir leur air innocent et

candide, vous jureriez certainement qu'ils sont du bois dont on ne les a

pas faits. Renards couverts d'une peau d'agneau, ils vont et viennent,

l'oreille à tout, et l'oeil aussi, et prenez bien garde à vos poules!

Là, pas de pouf à craindre d'ailleurs, car c'est au comptant que se

traitent toutes les opérations. Et cela posément, sans confusion, sans

le moindre cri. On s'aborde en feuilletant les albums. On compte les

lacunes. Alors:--Je demande ou j'offre tel timbre, y a-t-il vendeur ou

acheteur?--Voilà.--Combien?--Tant.--C'est cher.--Il y a hausse.--Jeudi,

ils n'étaient qu'à tant; trop d'écart.--C'est qu'il s'en est beaucoup

vendu. A prendre ou à laisser.

On prend ou on laisse, selon. Cela dépend du vent qui souffle sur le

marché et fait tourner toutes ces petites têtes folles. Et puis, il y a

là aussi, comme ailleurs, des haussiers et des baissiers. Tel timbre est

un jour déprécié, qui le jour suivant est porté aux nues, et

réciproquement. Ainsi, en ce moment, le Brésil est en faveur, et les

villes hanséatiques sont recherchées. Demain en sera-t-il encore de

même? Demandez-le à M. votre fils. C'est peut-être une des fortes têtes

de la bourse aux timbres. Il est cependant certaines valeurs qui

échappent à toute pression, par exemple le Maximilien, depuis longtemps

hors de prix. Voilà où nous en sommes. Allez vous promener aux

Champs-Elysées, vous pourrez voir les voilures de chèvres inoccupées,

les chevaux de bois immobiles, Guignol désespéré se battre en vain les

flancs devant des chaises vides; mais pour ce qui est de la bourse aux

timbres, si, dès qu'elle est ouverte, un seul instant vous la voyez

chômer, dites qu'il y a encore des enfants. Hélas! pour ma part, je

commence bien à craindre qu'il n'y en ait plus.

Louis Clodion.

L'Illustration, No. 1608, 20 décembre 1873 · 第 22 / 29 题