LA VEILLE DU 1er JANVIER

Pas plus tard qu'hier, je venais de rentrer chez moi, vers huit heures

du soir; le feu était allumé, des livres non coupés, fraîchement sortis

des mains du libraire, m'attendaient sur ma table de travail. C'était

l'_Histoire d'une maison_, de Viollet-le-Duc; le _Tour du Monde_, de

Jules Verne; la _Famille Chester_, de P.-J. Stahl et William Hughes;

j'allais pouvoir me mettre à l'aise et lier connaissance, sans crainte

d'être dérangé, avec les nouveautés de l'année, quand ma porte s'ouvrit

et mon concierge apparut.

Il faut vous dire que mon concierge, au rebours de la majorité de ses

collègues, est aussi ferré sur la consigne que le plus chevronné des

sergents de l'armée française, et met à suivre les instructions de ses

locataires autant d'enthousiasme que les autres en mettent à leur

désobéir. Or, comme j'avais condamné ma porte pour tout le monde, à

commencer par lui, je ne pus réprimer un mouvement de mauvaise humeur

dont le brave homme ne parut pas s'émouvoir outre mesure.

--Faites excuse, Monsieur, me dit-il; mais c'est une lettre sur laquelle

il y a écrit très-pressé, et le commissionnaire qui l'a apportée a dit

qu'on vous attendait, sans faute, ce soir, rue _Turbot_.

--Vous voulez dire rue Turgot?...

--Je dis, Monsieur, ce que je veux dire... D'ailleurs Turgot n'aurait

pas de sens.

A quoi bon discuter? Je pris le parti de noter le mot et je m'emparai du

billet en question.

Il était ainsi conçu:

«Mon cher ami,

«Nous t'attendons sans faute ce soir. Il y a grand conseil de famille et

toutes tes lumières ne seront pas de trop. Ne te fais pas attendre; il y

va du plaisir d'Edouard, de Jujules et de Mimi. Si tu ne venais pas,

nous serions forcés de remettre la séance à demain, et le temps presse.»

Je vous fais grâce du «tout à toi» de rigueur et de la signature.

L'auteur de ce mystérieux billet est un de mes vieux amis de collège.

Nous avons traversé ensemble les plus rudes années de la vie; le même

jour nous a vus bacheliers, le même jour nous a vus entrer lui dans te

barreau, moi dans la presse. Avocat et journaliste, autant dire cousins

germains. Il est vrai qu'il s'est marié et que je suis resté garçon; là

cesse l'analogie, mais la paternité est un besoin si impérieux que les

célibataires n'ayant pas toujours de descendance directe sur qui

l'exercer se prennent à aimer les enfants des autres. Jujules était mon

filleul, sa soeur Mimi, une jeune personne âgée de quatre ans accomplis,

se livrait depuis deux ans déjà à des prodiges d'équitation sur le bout

de ma botte, et quant à Edouard, l'aîné de la famille, Dieu sait que de

thèmes et de versions le brave petit était déjà venu me soumettre!

Vous pensez bien dès lors que cette invitation ne pouvait pas tomber

dans l'oreille d'un sourd. Le temps d'endosser mon paletot et de prendre

ma canne, j'étais parti, quand mes yeux avisèrent l'envoi de mon

libraire.

--Un conseil de famille! à la veille du 1er janvier! Il y va du plaisir

d'Edouard, de Jujules et de Mimi!... Plus de doute; c'est de la grande

question des étrennes qu'il s'agit... Je le crois fichtre bien que mes

lumières ne seront pas de trop, ni mes livres non plus. En route!

Plus heureux que certains capitaines, j'avais arrêté mon plan de

campagne en un instant. Me voilà en route, mon artillerie sous le bras,

et dix minutes après je faisais mon entrée dans le salon de la rue

Turgot.

Une exclamation joyeuse salua mon apparition. Je ne pris que le temps de

déposer dans un coin mon paquet de livres, de le dissimuler tant bien

que mal sous mon chapeau, et, cela fait, j'offris mes deux mains aux

mains amicales déjà tendues vers moi.

Mon ami et sa femme m'avaient attendu en toute confiance.

--Les enfants, me dit-il, ne doivent rien savoir de notre entretien.

Mimi est au lit et dort sur ses deux oreilles; Jujules doit être en

train d'imiter son exemple. Edouard est en tête à tête avec une version

qui le tiendra jusqu'à dix heures au moins. Assieds-toi là; voilà un bon

quart-d'heure que la discussion est entamée et nous n'avons pu nous

mettre d'accord. Tu seras l'arbitre. En attendant, je donne la parole à

ma femme.

Je m'installai au coin du feu, et, sans plus tarder, l'orateur désigné

débuta en ces termes:

--Figurez-vous, mon ami, s'écria-t-elle, que cet entêté de Victor

s'obstine à me contredire, sans l'ombre d'une bonne raison! Il s'agit

des étrennes des petits. Savez-vous ce qu'il exige, mon mari? Tout

simplement que pas un joujou n'entre dans la maison. Savez-vous ce qu'il

veut leur donner? Des livres, rien que des livres, mon ami, comme si ce

pauvre Edouard n'avait pas assez à faire toute l'année de lire ses

livres de classe, comme si Jujules, avec ses quatre heures d'école par

jour, n'en avait pas plein la tête de ses grammaires et de ses

conjugaisons, comme si mademoiselle Mimi était d'âge à fourrer son petit

nez dans un alphabet! Est-ce de la raison cela, oui ou non? Répondez!

--Halte-là, lui dis-je en riant, avant tout verdict, la justice exige du

tribunal que parole soit donnée à la défense.

Mon ami n'eut garde d'obéir à l'invitation.

--Demande-lui plutôt de t'exposer son système. Nous ne sommes pas au

bout.

--Mon système! reprit-elle avec sa volubilité ordinaire, il est

très-simple, mon système! Depuis que le monde est monde et que le 1er

janvier est le 1er janvier, les bébés n'en ont pas connu d'autre. Que

leur faut-il à ces chers petits pour être heureux? De quoi satisfaire

les exigences de leur âge, rien de plus, de quoi jouer, c'est-à-dire des

jouets. Nous donnerons une belle poupée à Mimi, des soldats de plomb à

Jujules, et un télégraphe électrique à Edouard. Une promenade chez

Giroux pour voir les meilleurs des jouets nouveaux, et en moins d'une

heure de temps l'affaire sera faite. Après cela, si mon mari tient

absolument à des livres, je ne vois pas de mal, au contraire, à en

mettre quelques-uns par-dessus le marché. Ça ne sera pas long. Qu'ils

soient dorés sur tranche, avec de jolies images et une couverture

solide, il n'en faut pas davantage. Il suffit d'écrire au premier

libraire venu. Je ne suis pas entêtée et je ne chicanerai pas sur ces

bagatelles. Mais là, sincèrement, croyez-vous que ce soit l'essentiel?

Mon ami me regarda en souriant. La question était posée avec toute la

netteté désirable. Je ne pouvais me dispenser d'intervenir, d'autant

plus que si le mari gardait le silence, quoique avocat, c'est qu'il

avait évidemment déjà dépensé le meilleur de son éloquence en pure

perte. Là où un avocat avait échoué, pouvais-je espérer de réussir? Je

pris néanmoins mon courage à deux mains et sans plus de précautions

oratoires:

--Laissez-moi vous le dire, chère Madame, l'arbitre n'est point de votre

avis. Il l'est si peu qu'avant de venir à vous, se doutant bien un peu

de ce qui allait se passer, il a eu soin de se munir de toute une

kyrielle d'arguments reliés, en veau. Ils sont là-bas, dans un coin,

sous mon chapeau. Je vais les étaler sur la table, nous les

interrogerons en commun, et si après cela vous n'êtes pas ralliée à

l'opinion de votre mari, qui est la mienne, je serai bien surpris et un

peu mortifié, je l'avoue.

--Quoi! vous arriviez donc avec votre siège fait à l'avance!

--Nullement. Et pour vous le prouver, nous allons vider la question sans

recourir à ces précieux auxiliaires. Voulez-vous que je m'ouvre à vous

en toute franchise, et permettez-vous à un vieil ami de vous démontrer

que dans votre petit discours de tout à l'heure, il y a presque autant

d'hérésies que de mots?

--Allez! allez toujours!... me dit-elle en riant; voilà un début qui

promet.

--Je commence. Votre mari n'a pas ouvert la bouche, et vous ne direz pas

que nous nous sommes entendus à l'avance. Ainsi, d'après vous, les

joujoux c'est l'essentiel, et les livres le superflu. Je ne veux pas

médire des joujoux; je ne parlerai même pas de la dépense. Un nègre qui

tire la langue a sa valeur; polichinelle n'a point démérité; les soldats

de plomb alignés en bel ordre sur un tapis vert, c'est un jeu récréatif

et inoffensif tout à la fois; la poupée de Mimi n'encourra pas mes

colères, et si le télégraphe électrique d'Edouard n'est pas détraqué en

huit jours, je me ferai un très-sincère plaisir d'expédier une

dépêche...

--Eh bien, alors?

--Eh bien, alors, cela prouve que je sais faire des concessions, moi

aussi. Si votre bourse vous permet de joindre l'utile à l'agréable, rien

de mieux. Mais de grâce, ne venez pas me dire que l'utile est la

bagatelle et l'agréable le nécessaire. Savez-vous où vous conduira ce

beau système? A dépenser tout votre argent pour des superfluités qui

dureront huit jours, et à consacrer quelques sous à ce qui devrait tenir

la première place dans vos préoccupations. Qu'arrivera-t-il? C'est que

vous mettrez une heure à parcourir la boutique de Giroux, et que vous

emploierez deux minutes pour écrire à votre libraire de vous expédier

«par-dessus le marché» quelques bouquins à belles images, dorés sur

tranche, sans vous inquiéter du contenu? N'en avez-vous pas fait l'aveu

tout à l'heure?

--Oh! nous choisirons bien un peu...

--Un peu! Et qui vous dit que ces livres, admis par faveur, par

complaisance, sans grand examen, ne seront pas des hôtes factieux ou

niais. Vous croyez sincèrement que l'enfant est insensible à ces

cadeaux-là. Je pense pour ma part que ce sont ceux auxquels il tient le

plus. En voulez-vous une preuve? Une anecdote vaut souvent mieux qu'un

long plaidoyer. Je crois bien l'avoir déjà racontée quelque part, cette

anecdote-là, mais peut-être ne la connaissez-vous pas?...

--Dites toujours, on vous écoute...

--C'était il y a un an, au 1er janvier. J'assistai à un dîner auquel

avait été conviée toute une kyrielle d'enfants. Le maître de la maison,

un père Cigogne par excellence, avait pris soin de placer aux côtés

d'une charmante petite fille un petit monsieur de huit ans, bavard comme

une pie, et nous comptions tous sur la rencontre, espérant que ce

voisinage délierait une langue fertile en saillies inattendues. Mon

bonhomme salua gravement sa voisine, mais ne dit pas un mot. Il semblait

embarrassé; on eût dit qu'il cherchait dans sa mémoire un bout de phrase

pour entamer l'entretien et qu'il ne le trouvait pas. Nous surveillions

ce petit manège en faisant semblant de ne rien voir, ce qui est la

meilleure façon de bien voir. Enfin notre héros prit son courage à deux

mains;

--«Mademoiselle, dit-il tout à coup d'une voix ferme et avec le plus

gracieux sourire du monde, _on met toujours-la valeur à côté de la

beauté_.»

Vous entendez d'ici le rire général. Cette phrase pompeuse, où les deux

voisins étaient également bien partagés, révélait des qualités

louangeuses qui ne laissaient pas d'être inquiétantes pour l'avenir. Où

diable cet étonnant mioche avait-il déniché son madrigal? Je voulus en

avoir le coeur net et, le soir même, je m'en ouvris à la mère en toute

confidence.

Celle-ci se mit à rire.

--«Il n'y a qu'un moyen, me dit-elle, d'élucider la chose, c'est de

consulter sa petite bibliothèque. Il a eu, toute la journée, le nez

fourré dans un petit livre qu'il a reçu ce matin, un cadeau d'étrennes.

Je serais bien sur prise si nous n'y trouvions pas le mot de l'énigme.»

On alla chercher le livre, une sorte de keepsake soi-disant à l'usage

des enfants, et à force de tourner et de retourner les pages, je finis

par découvrir dans un coin la fameuse déclaration qui nous intriguait si

fort. La phrase était jetée là, sous une vignette empruntée à quelque

almanach, sans prétention aucune, et jamais aucun de nous ne l'eût

remarquée en une autre occasion. C'était un pompier qui l'adressait à

une nourrice.--Que pensez-vous de mon anecdote?

--J'attends la conclusion.

--La conclusion est très-simple; elle se divise en deux parties. La

première c'est que, dans l'ordre de la lecture, rien n'est insignifiant.

Les enfants ont une mémoire particulière, des tiroirs tout prêts, où ils

emmagasinent les moindres mots. Celui-là avait eu la bonne fortune de

plaire à notre héros, et il avait su le mettre à profit. Jugez par cela

du chemin qu'aurait pu faire dans sa cervelle cette littérature de

pacotille, ces livres «par-dessus le marché» dont vous parliez tout à

l'heure. La seconde conséquence, c'est qu'à cet âge où les idées se

forment, le livre est un conquérant, un séducteur qui peut rivaliser

avec le nègre qui tire la langue et les automates au tambour, à cette

différence près qu'il ne faut pas longtemps pour que la langue du nègre

refuse l'exercice et que les baguettes du tambour se démènent dans le

vide, tandis qu'avec le livre, pas d'accidents à craindre.

--Je vois où vous voulez en venir, me dit la jeune femme d'un ton plus

sérieux que de coutume; mais avouer l'influence souveraine du livre,

n'est-ce pas en dénoncer le danger? Où les trouver aujourd'hui ces

histoires amusantes et instructives qui remplacent les jouets, et font,

comme on dit, la joie des enfants et la sécurité des parents?

--Où? Je m'en vais vous le dire, et si je parviens à vous convaincre, je

ne regretterai pas d'être venu: Mais remarquez, en attendant, que vous

me faites la partie belle en reconnaissant déjà que dans la hiérarchie

des cadeaux le livre mérite d'occuper la première place, le premier

rang?

--Ne vous hâtez pas de triompher, s'écria-t-elle; j'écoute, voilà tout.

--Soit. Je continue. Et, à vrai dire, le meilleur moyen de vous

convaincre, c'est de vous dire l'article que très-probablement j'aurais

écrit ce soir, si votre billet n'était venu me surprendre. De cette

façon, notre conversation nous aura servi à tous les trois. La

discussion me fournira des idées que le tête à tête avec le papier blanc

ne m'aurait fournies que beaucoup plus lentement.

Où la trouver, dites-vous, cette littérature du premier âge qui prend

chaque année plus d'importance dans les charmantes distributions que

ramène le 1er janvier? Eh bien, mes chers amis, la recette est fort

simple: allez-vous-en tous deux frapper au n° 18 de la rue Jacob,

présentez-vous de ma part, demandez le catalogue de la maison, et

livrez-vous en toute sécurité à un choix abondant; je vais vous dire

pourquoi vous serez sûrs de ne pas vous tromper...

--Il y en a donc pour tous les âges dans cette maison-là?

Prosper Chazel.

(La fin prochainement.)

L'Illustration, No. 1608, 20 décembre 1873 · 第 16 / 29 题