(Suite)
Il allait dire:
«Si votre père avait été là, il ne lui aurait pas laissé remporter sa
fourrure.»
En effet, si bon chasseur qu'il fût, Gaspardo avait trop souvent vu
Halberger à l'oeuvre pour douter de ce qu'il eût fait à sa place. Il
n'était pas non plus sans regretter ce beau coup et certes il ne l'eût
pas laissé échapper s'il n'eût eu à craindre que pour lui-même, et s'il
n'avait dû penser avant tout aux jeunes gens qui lui étaient confiés.
Il garda donc pour lui le surplus de ses réflexions. Le brave homme ne
voulait pas renouveler la douleur des jeunes gens, en évoquant un nom
lié à de si chers et si cruels souvenirs.
«Caramba! reprit-il aussitôt. Il ne sera pas dit que j'abandonnerai
cette tigresse aux fourmis, aux loups ou à toute autre vilaine bête qui
aurait la chance de se promener par ici. Qui sait, d'ailleurs, si nous
ne repasserons pas bientôt devant cette caverne? Quoi qu'il en doive
arriver, je tiens à pouvoir un jour ou l'autre rentrer en possession de
cette fourrure. J'ai tout le temps nécessaire pour la dépouiller avant
que l'eau soit assez basse pour nous laisser traverser. Ainsi, à
l'ouvrage.»
Tout en parlant il avait dégainé son grand couteau de gaucho et se
mettait en devoir de dépouiller le jaguar. L'opération ne dura pas
longtemps. La superbe fourrure avec ses mouchetures d'un noir de jais
cédait rapidement sous ses doigts habiles, et bientôt la carcasse de la
bête gisait nue sur le soi.
«Quant à cela, les saubas peuvent le prendre et s'en régaler, dit-il en
montrant la chair encore fumante, et je ne les plaindrai pas; il y a
telle occasion où des chrétiens s'en arrangeraient comme eux; je me
souviens d'un temps où j'aurais été bien aise d'en avoir une tranche à
griller. Oui, mes jeunes maîtres, dans ce même Chaco, j'ai vécu une
semaine entière sur la carcasse d'une vizcacha (1) étique, sans compter
le mal que je m'étais donné pour rattraper.
--A quelle époque, Gaspardo?» demanda Ludwig, intéressé malgré sa
tristesse par les paroles du gaucho.
[Note 1: Le Vizcacha (Lagostamus tachodactylus), ressemble à un
gros lapin, mais ses incisives sont plus longues et sa queue est
allongée.]
Ludwig avait les dispositions de son père; il aimait tout ce qui se
rapportait à la nature ou aux luttes soutenues contre elle.
«Ma foi, senorito, l'affaire arriva il y a pas mal de temps. Mais
l'histoire est trop longue pour que je vous la raconte aujourd'hui. Nous
n'avons plus maintenant qu'à disposer cette peau de façon à ce qu'elle
puisse sécher ici, à l'abri des indiscrets, et puis nous remonterons en
selle.»
Prenant alors quelques bouts de corde dans son recado, il pratiqua
quatre petits trous aux quatre extrémités de la dépouille de son jaguar,
et la fixa à l'aide de ses cordes à des stalactites de la grotte, qui se
trouvaient là tout à point pour lui remplacer les clous qu'il n'avait
pas.
«C'est vraiment, dit-il en contemplant la peau faisant plafond au-dessus
de sa tête, un séchoir digne d'elle. A cette place elle est hors de
portée des saubas et des loups, et si personne qu'eux ne vient fourrer
son nez par ici et se mêler de ce qui ne le regarde pas, elle pourra s'y
garder des semaines sans se gâter. Les choses ne se détériorent pas dans
une caverne comme en plein air; je ne sais pas pourquoi, c'est peut-être
parce que le soleil ne les atteint pas.»
Ludwig aurait pu certainement expliquer le phénomène à son ami, mais il
était un peu tard pour entreprendre son éducation scientifique, et il ne
l'essaya pas. On peut voir d'ailleurs, que pour Gaspardo, l'expérience
remplaçait la science.
En regardant une seconde fois au dehors, ils reconnurent que le torrent
avait baissé assez de niveau pour leur permettre d'en suivre le bord.
Aussi, sans perdre plus de temps, ils conduisirent leurs chevaux à
l'entrée de la grotte, montèrent en selle et se remirent à chercher la
piste des Tovas.
Ils avaient déjà descendu le cours du ruisseau jusqu'à son embouchure,
et avaient gravi la berge du fleuve, sans être encore parvenus à
retrouver les traces des cavaliers. L'ouragan de poussière et le déluge
de pluie qui l'avait suivi, avaient effacé toutes les empreintes, et le
gaucho semblait fort préoccupé.
«_Maldita_»! s'écria-t-il au moment où tous trois appuyant sur leur
bride, s'étaient arrêtés comme d'un commun accord, interrogeant
alternativement le sol et les regards de leurs compagnons. «Maldita! pas
plus que moi, vous autres, vous n'avez rien vu?
--Faut-il nous arrêter, dit Ludwig, qui voyait bien que ses amis, tout
comme lui-même, étaient fort inquiets de la piste perdue; faut-il
vraiment nous arrêter?
--Nous arrêter! s'écria Cypriano. Pensez-vous, cousin, à abandonner la
poursuite?
--Non, non; je ne veux pas dire cela.
--Plutôt que d'abandonner cette poursuite, continua le jeune Paraguayen
sans attendre la réponse de Ludwig, je passerais le reste de mes jours à
courir dans le Chaco. Je l'ai juré à votre mère, Ludwig; je ne
retournerai à l'estancia que pour y ramener votre soeur.
--Je suis aussi résolu que vous, cousin, répondit Ludwig, vous le savez
bien; mais le Chaco est grand, et errer à l'aventure n'aboutirait à
rien. S'il n'y a pas lieu de désespérer, il y a lieu du moins de
réfléchir.
--Nous savons, reprit Cypriano, que Francesca est avec les Tovas. Ils
forment une tribu nombreuse, et une tribu ne se cache pas indéfiniment
dans un trou. Les Tovas ne sont pas gens à rester bien longtemps en
place. Il y a toujours parmi eux quelque expédition en route. Nous
finirons bien par en rencontrer une; et il ne nous en faut pas davantage
pour nous remettre sur la voie du groupe principal.
--Hélas! répondit tristement Ludwig, il peut se passer longtemps avant
que nous rencontrions un être humain dans cette affreuse solitude. Que
fera ma pauvre mère jusqu'à notre retour? Je ne puis m'empêcher de
songer à elle, qui est seule, si peu de temps après la mort de mon père,
et avec sa tombe devant les yeux. Elle va croire que nous sommes perdus
aussi. Si nous pouvions du moins lui envoyer quelqu'un pour lui dire que
nous sommes tous bien portants!»
La tête du malheureux jeune homme, en prononçant ces mots, s'inclina sur
sa poitrine, et une larme qu'il ne put retenir glissa de sa paupière.
Ludwig adorait sa mère. L'idée qu'en leur absence quelque danger pût la
menacer à son tour, le jetait dans une perplexité affreuse. Son coeur
avait été si profondément ému par la douleur dans laquelle il l'avait
laissée à son départ, qu'il ne pouvait en chasser le souvenir. Le sort
même de sa soeur, si affreux qu'il pût être, ne pouvait le tourmenter
davantage. C'était une innocente enfant, et personne, pensait-il, pas
même un sauvage, ne devait être capable de lui faire du mal. Il se
plaisait à croire qu'elle ne courait d'autre danger qu'un prolongement
de captivité. Sans doute, elle aussi, devait être dévorée de soucis;
elle avait vu de ses propres yeux un spectacle plus horrible encore,
s'il était possible, que celui auquel ils avaient assisté; mais Ludwig
qui ne pouvait rien savoir de la mort de Naraguana, comptait encore
fermement que l'amitié que le chef avait toujours eue pour son père,
serait une sauvegarde pour sa soeur. Dans sa pensée, les auteurs du
guet-apens dans lequel avait péri son père, et qui avait eu pour suite
l'enlèvement de Francesca, devaient déjà avoir été punis par
Naraguana.--Qui sait même si, pendant qu'ils couraient à la recherche de
la malheureuse enfant, cet ami fidèle et si souvent éprouvé, ne l'avait
pas rendue à sa mère.--Il se jeta dans les bras de Cypriano.
«Cousin, lui dit-il, vous avez été orphelin de si bonne heure, que vous
ne savez pas ce que peuvent être pour un fils un père comme le mien, et
une mère comme celle que j'ai peut-être eu tort d'abandonner à son
désespoir.
--Je sais, Ludwig, répondit Cypriano, tout ce que valait, et pour vous
et pour moi, celui que nous avons perdu. Je sais ce que vaut votre mère;
n'a-t-elle pas été une seconde mère pour moi? Je partage votre angoisse.
Je voudrais être, ainsi que vous, tout à la fois à l'estancia pour y
pleurer avec ma tante, et au coeur de la tribu des Tovas, pour leur
arracher Francesca. Mais entre deux devoirs également impérieux, il faut
choisir et, le choix fait, il faut persévérer. Votre mère est entourée
de serviteurs fidèles cl dévoués; Francesca est entre les mains des
assassins de votre père. Le choix peut-il être douteux?»
Ludwig se redressa sur ses étriers, et fixant les yeux dans la direction
probable de l'estancia, il envoya de la main, à travers l'espace, un
baiser à celle qui occupait sa pensée.
«Ma mère, dit-il, ma chère mère, vous seule pourriez comprendre mes
hésitations, et les absoudre!»
Après quoi frappant sur l'épaule de Gaspardo, qui pendant toute cette
conversation était resté plongé dans de profondes réflexions:
«Marchons, dit-il; marchons en aveugles, s'il le faut.
--Pas précisément en aveugles, senorito! interrompit le gaucho, pas
précisément. Nous avons un guide, peut-être n'est-il pas des meilleurs
ni des plus sûrs; mais enfin, c'est toujours plus et mieux que rien.
--Lequel? s'empressèrent de demander les deux cousins.
--Le fleuve! répliqua Gaspardo. Mon avis est que nous pouvons nous y
fier encore pendant quelque temps. D'après les traces laissées par les
brigands jusqu'au moment où nous les avons perdues, je suis persuadé
qu'ils ont longé le Pilcomayo en le remontant. La tormenta a duré une
heure, et comme nous, ils se seront arrêtés quelque part. S'ils n'ont
pas quitté le bord de l'eau avant le commencement de la tempête, nous
allons retomber sur leur piste, que le sol humide, mais non plus
détrempé, nous rendra d'autant plus facile à suivre. Si nous la
retrouvons, nous prendrons le galop; et peut-être atteindrons-nous les
Indiens avant la nuit. Je suis sûr qu'ils ont passé ici depuis le lever
du soleil. Evidemment ils ne se pressaient pas, puisqu'ils avaient
relativement peu d'avance sur nous.
--Dieu le veuille, s'écria Cypriano en réponse à l'observation du
gaucho. En avant! reprit-il avec impétuosité; et sans attendre que
Gaspardo eût répliqué, il enfonça ses éperons dans le ventre de son
cheval et partit le long du fleuve, suivi de près par ses deux
compagnons.
Mayne Reid.
(La suite prochainement.)
UN VOYAGE EN ESPAGNE
PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE
(Fin.)
En quittant Pampelune, à mon tour, pour me rendre à Vitoria, où se
concentrait, m'assurait-on, l'armée du Nord, je pus me convaincre sur
toute ma route de l'effet magique produit par l'ordonnance royale
précitée. Partout je rencontrais des groupes de montagnards qui,
désertant leurs villages, allaient s'enrôler dans des bandes, et cela
ostensiblement et en chantant la chanson basque: _Le retour du roi_.
Dans le train que je pris de Pampelune à Alsasua, sur la ligne de
Saragosse, je fis le voyage avec une centaine de ces enrôlés
volontaires, qui ne cachaient nullement le but de leur voyage. Arrivés à
Alsasua, ils quittèrent le train pour se jeter dans les montagnes, et
cela, malgré la présence de la brigade de Loma, qui campait à cette
station. Il était impossible que les chefs de la troupe régulière
ignorassent l'intention de ces montagnards, armés de bâtons et portant
des sacs en toile, et qui, du reste, ne se gênaient pas dans leurs
manifestations carlistes. On les laissa néanmoins passer fort
tranquillement.
Cet élan général des populations rurales était imité, au surplus, par
les jeunes gens et les hommes des classes élevées. L'aristocratie
carliste elle-même entretenait et propageait le feu sacré de la guerre
civile. Un des traits principaux qui distinguent les notabilités du
parti légitimiste en Espagne est leur dévouement sans bornes à la
défense de leur cause, même au préjudice de leurs plus chers intérêts.
Je n'en citerai qu'un exemple; il pourra donner une idée de la foi
ardente qui les anime à l'égard de leur roi.
A peu de distance de Tafalla s'élève, dans un vallon délicieux, un
château mauresque, ou plutôt un palais d'été qu'on appelle dans la
contrée _el Buen-retiro_ de la duchesse de M***. Me trouvant de passage
dans les environs, à la suite d'une colonne commandée par le _cabecilla_
Rada, il me fut donné de visiter cette résidence véritablement royale.
La duchesse, devenue la providence de l'insurrection, l'habitait de
préférence à son hôtel de Madrid. Un officier carliste voulut bien me
présenter à la jeune châtelaine, âgée à peine de vingt-cinq ans et dont
le mari occupait un poste de confiance auprès du prétendant. Elle daigna
nous recevoir dans un salon de forme à demi-circulaire qu'on aurait pu
prendre, à son agencement, aux meubles qui le garnissaient, et surtout à
la lumière du jour qui y pénétrait par le plafond à travers des vitraux
de couleurs différentes, pour un boudoir ou mieux encore pour un
oratoire.
Après une conversation qui dura une demi-heure et dont le sujet
principal fut la campagne qui s'ouvrait sous les auspices du roi en
personne, les résultats qu'on s'en promettait et les espérances qu'elle
offrait en perspective, la duchesse se leva de son fauteuil moyen âge,
et s'adressant à l'officier et à moi:
--Permettez-moi, messieurs (_senores_), nous dit-elle avec une grâce
exquise, de vous faire admirer ma galerie de tableaux.
Et précédés d'un majordome tout galonné qui souleva les portières qui
cachaient l'issue de la galerie, nous y entrâmes ensemble. Autant la
lumière du jour était affaiblie dans son salon, autant elle éclatait
dans cette nouvelle pièce éclairée par un ciel ouvert qui avait été
ménagé dans toute sa longueur. De chaque côté des murs recouverts de
riches tapisseries apparaissaient deux rangées de tableaux dont le
nombre et la variété éblouissaient la vue: et, se faisant notre
cicerone:
--Vous voyez ici, nous dit la duchesse, un tableau de Vélasquez qui fut
commandé à ce grand maître par un de mes ancêtres. Ce Murillo a été
peint exprès pour ma famille. Le Ribeira qui vient après est le
chef-d'oeuvre de ce peintre; il a été donné à mon bisaïeul par notre bon
roi Charles IV.
Et successivement elle passa en revue toutes les toiles, assignant à
chacune d'elles son origine, émettant son avis et nous demandant le
nôtre qui, comme on le pense bien, ne différait guère de celui de la
duchesse. Nous passâmes ainsi en revue une soixantaine de tableaux dont
j'avais hâte, pour ma part, de voir la fin. Nous arrivâmes devant la
dernière toile, tout récemment peinte. C'était le portrait en pied de
Charles VII, le prétendant au trône d'Espagne, qui se trouvait, en ce
moment, à la tète de l'insurrection carliste.
--Je vous présente, nous dit-elle en s'inclinant profondément devant le
tableau, l'image du roi d'Espagne, en dépit du statut royal, de la reine
Isabelle et de la république fédérale. Dieu, le peuple et le bon droit
sont pour lui, et sa cause légitime a, pour elle, la fortune et la vie
de tous les bons Espagnols. Sa ressemblance est frappante!
En prononçant ces mots, les traits impassibles de la duchesse s'étaient
tout à coup animés; ses yeux vifs lançaient des éclairs et tout son
corps frêle et gracieux s'agitait convulsivement, comme si un esprit
fatidique l'eût animé. J'avais devant moi le fanatisme politique dans la
personne d'une faible femme qui personnifiait en ce moment tout son
parri.
La visite des tableaux terminée, nous prîmes congé de la duchesse de
M***, l'officier, pour aller rejoindre sa bande, et moi, pour continuer
mes excursions de journaliste et de correspondant.
J'arrivais à Vitoria, capitale de l'Alava, le 10 du mois de juillet. Je
m'attendais à y trouver une partie des troupes qui devaient composer
l'armée du Nord et dont la concentration, au dire des journaux
espagnols, s'y opérait depuis plusieurs jours. Quelle déception! Toute
l'armée du Nord se bornait à une simple brigade d'infanterie, à un
détachement de cavalerie et à une vingtaine de soldats du génie. Les
populations montraient, au reste, au sujet de l'armée du Nord, et
généralement à l'égard de tout ce qui touche à la politique et aux
affaires du pays, une indifférence incompréhensible.
Tandis que dans tous les pays libres, et surtout en France, les masses
se préoccupent de la conduite du gouvernement, le peuple espagnol
semble, par son apathie naturelle, se complaire à y rester complètement
étranger. Je puis invoquer comme preuve à l'appui de cette assertion le
peu d'influence qu'exerce la presse périodique sur l'esprit public.
C'est à peine si dans les grands centres on reçoit un ou deux journaux;
quant aux petites localités et aux campagnes, le journal y est une chose
inconnue. Aussi ne se publie-t-il à Madrid que cinq ou six journaux qui
aient une certaine importance par leur tirage, tels que la _Epoca, la
Discussion, el Tiempo, la Reconquista_ et la _Correspondencia_: et ils
n'ont cette importance que parce qu'ils sont les organes des quatre
grands partis qui se disputent les destinées de l'Espagne. La
_Correspondencia_, le plus répandu de tous, n'est qu'un _Journal de
faits_ qui ne doit sa grande vogue qu'à son habile compilation et à son
extrême bon marché.
Excepté donc Madrid, les autres villes de province n'ont pas de journaux
politiques ou ne publient, sous le nom de _Diario_, que des feuilles
insignifiantes. Un docteur de la Faculté de Salamanque, homme de
beaucoup d'esprit, auquel je faisais part de mes observations sur cette
indifférence des Espagnols à l'endroit de la presse, me répondit fort
méchamment:
--En France, le peuple fait trop de politique; en Espagne, il n'en fait
pas assez; mais à tout prendre, j'aime mieux l'indifférence du peuple
espagnol, car je ne vois pas que les affaires du gouvernement marchent
mieux chez vous que chez nous.
A partir de l'entrée du prétendant sur le territoire espagnol, les
carlistes n'ont cessé d'agrandir le cercle de leurs opérations
militaires, dont j'ai pu constater, sur les lieux, les différentes
phases. Ils se sont rendus maîtres successivement: d'un côté, de la
route de Pampelune et des contrées environnantes, depuis le Bazlan et le
Val-Carlos, le long de la frontière, jusqu'au pont de Behobie; de
l'autre, d'une grande partie du Guipuzcoa et de la Biscaye, du moins de
leurs principaux centres. Estella, qui est une petite place forte, est
tombée et restée en leur pouvoir. Ils tiennent la campagne dans l'Aragon
et la province de Santander, et dans celle de Burgos; leurs bandes
parcourent impunément et sans trouver une trop grande résistance, les
provinces de Huesca, Lérida, Tarragone et Barcelone.
Aux armes qui leur arrivent de l'étranger, il faut ajouter que les
carlistes, dont l'armement laissait beaucoup à désirer dès les débuts de
la campagne, fabriquent eux-mêmes des armes dans les pays qu'ils ont
conquis. Ils ont établi à Vera, dans une ancienne usine métallurgique,
une fabrique de munitions de guerre où travaillent une centaine
d'ouvriers; à Areso, petite localité située à trois lieues de Tolosa,
fonctionne une fabrique de canons qu'ils y ont tout récemment installée;
enfin, à Eibar et à Placencia, anciennes fabriques d'armes appartenant à
l'État et dont ils se sont emparés, on confectionne tous les jours des
fusils, des baïonnettes et des sabres. Je dois reconnaître, il est vrai,
que toutes ces conquêtes leur ont été facilitées par la désorganisation
de l'armée régulière, dont il serait trop long de raconter ici les
causes qui l'ont produite.
En résume, l'armée carliste s'élève, à l'heure qu'il est, à 45,000
hommes environ, tant dans les provinces du Nord que dans celles de la
Catalogne; et c'est dans l'espace de huit mois seulement que cette armée
s'est formée, au milieu des embarras et des entraves de toute sorte.
C'est donc contre cette formidable insurrection que le gouvernement de
Madrid a, tous les jours, à lutter.
Quoi qu'il en soit, une prompte solution à cet horrible état de choses,
se résumant par la guerre civile et l'anarchie, ne saurait longtemps se
faire attendre, à moins que l'Espagne ne veuille plus compter au rang
des nations civilisées. Quatre partis sont aujourd'hui en présence, et
tous les quatre ont la prétention de donner à ce pays si troublé un
gouvernement régulier.
--Quel est celui des quatre qui triomphera? demandai-je un jour au même
docteur de Salamanque qui n'a pas une foi bien robuste dans la liberté
de la presse.
--Voici quelle est, me dit-il, mon opinion à ce sujet:
«Don Carlos ayant franchi l'Ebre à la tête de ses troupes, en marche sur
Madrid, parviendra-t-il à rallier l'opinion publique, fatiguée de
révolutions et de guerres civiles, et sera-t-il acclamé roi d'Espagne,
ainsi que le droit traditionnel peut le lui faire espérer? Alors, c'est
la restauration monarchique qui monte avec lui sur le trône. Ce résultat
est encore problématique.
«Faut-il croire que les _intransigeants_, qui composent le parti
_communard_ et socialiste, parviendront à établir le régime _cantonal_
par le vol, l'incendie et le pillage dont ils viennent de donner tant de
preuves? Je ne le pense point. Nous ne sommes pas encore, en Espagne,
convertis aux idées démagogiques et matérialistes des libres penseurs.
Ceux-ci ne peuvent donc tarder d'être domptés, soit par la force des
armes, soit par la force de l'opinion publique.
«Le dictateur Castelar espère-t-il pouvoir consolider la _République
fédérale_, ce rêve de quelques milliers d'insurgés qui croient qu'on
transforme une monarchie en république, comme on résout un problème
d'algèbre? C'est bien douteux. Pour arriver à ce but, il lui faut de
l'argent; le trésor n'en a point et le crédit lui fait défaut.--Il s'est
réservé le droit de destituer les ayuntamientos des provinces et les
municipalités; mais le jour où il portera une atteinte à ces libertés,
dont les populations des provinces sont si jalouses à bon droit, ce
jour-là il aura tout le pays contre lui. Pour ces motifs et pour bien
d'autres, la _République fédérale_ est loin de pouvoir s'établir encore
en Espagne.
«Il est un quatrième parti qui se cache dans l'ombre, paraissant ne pas
conspirer et qui pourtant s'agite sans bruit et sans armes; c'est celui
du prince Alfonse, fils et héritier de la reine Isabelle. Il ne veut pas
arriver au pouvoir par ses propres forces, mais il compte beaucoup sur
la force des événements. Le maréchal Serrano a été appelé à Madrid par
Castelar; est-ce pour travailler à la consolidation de la République?
Personne ne le pense en Espagne. Serrano est un en-cas que s'est réservé
Castelar pour le jour où ses efforts républicains lui faisant défaut, il
abandonnera, à son tour, le pouvoir, comme ont fait Orense, Pi y
Margall, Figueras et Salmeron. Tout porte à croire qu'alors il mettra le
fardeau de l'État sur les épaules du maréchal. Celui-ci acceptera-t-il
cette transmission d'un pouvoir _in extremis_? Cela est possible et même
probable; mais, dans tous les cas, ce ne sera jamais pour consolider une
république quelconque.
«On peut donc, ajouta le docteur, considérer dès à présent, comme morte,
la République en Espagne, et le rétablissement de la monarchie comme
inévitable.»
ALMANACH DE L'ILLUSTRATION
POUR 1874
(Trente et unième année)
L'Almanach de l'Illustration pour 1874 forme un bel album grand in-8°,
magnifiquement illustré et doré sur tranches.--Prix: 1 fr.; par la
poste, 1 fr. 25 c.
[ÉVÉNEMENTS DE CUBA.--Exécution de l'équipage du _Virginius_, à Santiago
de Cuba.]
[Illustration: VIOLETTES]
Soit d'un époux, soit d'un amant.
C'est une lettre, assurément,
Qu'icy, la belle, on vous voit lire;
J'en juge par votre maintient.
Mais sçavoir ce qu'elle contient,
Bien fin qui pourroit le dire.
(Poésie du XVIIIe siècle.)
[LES EXÉCUTIONS DE SANTIAGO DE CUBA.--Les cadavres foulés aux pieds des
chevaux, après l'exécution.]