Une histoire du Gran Chaco

(Suite)

Il allait dire:

«Si votre père avait été là, il ne lui aurait pas laissé remporter sa

fourrure.»

En effet, si bon chasseur qu'il fût, Gaspardo avait trop souvent vu

Halberger à l'oeuvre pour douter de ce qu'il eût fait à sa place. Il

n'était pas non plus sans regretter ce beau coup et certes il ne l'eût

pas laissé échapper s'il n'eût eu à craindre que pour lui-même, et s'il

n'avait dû penser avant tout aux jeunes gens qui lui étaient confiés.

Il garda donc pour lui le surplus de ses réflexions. Le brave homme ne

voulait pas renouveler la douleur des jeunes gens, en évoquant un nom

lié à de si chers et si cruels souvenirs.

«Caramba! reprit-il aussitôt. Il ne sera pas dit que j'abandonnerai

cette tigresse aux fourmis, aux loups ou à toute autre vilaine bête qui

aurait la chance de se promener par ici. Qui sait, d'ailleurs, si nous

ne repasserons pas bientôt devant cette caverne? Quoi qu'il en doive

arriver, je tiens à pouvoir un jour ou l'autre rentrer en possession de

cette fourrure. J'ai tout le temps nécessaire pour la dépouiller avant

que l'eau soit assez basse pour nous laisser traverser. Ainsi, à

l'ouvrage.»

Tout en parlant il avait dégainé son grand couteau de gaucho et se

mettait en devoir de dépouiller le jaguar. L'opération ne dura pas

longtemps. La superbe fourrure avec ses mouchetures d'un noir de jais

cédait rapidement sous ses doigts habiles, et bientôt la carcasse de la

bête gisait nue sur le soi.

«Quant à cela, les saubas peuvent le prendre et s'en régaler, dit-il en

montrant la chair encore fumante, et je ne les plaindrai pas; il y a

telle occasion où des chrétiens s'en arrangeraient comme eux; je me

souviens d'un temps où j'aurais été bien aise d'en avoir une tranche à

griller. Oui, mes jeunes maîtres, dans ce même Chaco, j'ai vécu une

semaine entière sur la carcasse d'une vizcacha (1) étique, sans compter

le mal que je m'étais donné pour rattraper.

--A quelle époque, Gaspardo?» demanda Ludwig, intéressé malgré sa

tristesse par les paroles du gaucho.

[Note 1: Le Vizcacha (Lagostamus tachodactylus), ressemble à un

gros lapin, mais ses incisives sont plus longues et sa queue est

allongée.]

Ludwig avait les dispositions de son père; il aimait tout ce qui se

rapportait à la nature ou aux luttes soutenues contre elle.

«Ma foi, senorito, l'affaire arriva il y a pas mal de temps. Mais

l'histoire est trop longue pour que je vous la raconte aujourd'hui. Nous

n'avons plus maintenant qu'à disposer cette peau de façon à ce qu'elle

puisse sécher ici, à l'abri des indiscrets, et puis nous remonterons en

selle.»

Prenant alors quelques bouts de corde dans son recado, il pratiqua

quatre petits trous aux quatre extrémités de la dépouille de son jaguar,

et la fixa à l'aide de ses cordes à des stalactites de la grotte, qui se

trouvaient là tout à point pour lui remplacer les clous qu'il n'avait

pas.

«C'est vraiment, dit-il en contemplant la peau faisant plafond au-dessus

de sa tête, un séchoir digne d'elle. A cette place elle est hors de

portée des saubas et des loups, et si personne qu'eux ne vient fourrer

son nez par ici et se mêler de ce qui ne le regarde pas, elle pourra s'y

garder des semaines sans se gâter. Les choses ne se détériorent pas dans

une caverne comme en plein air; je ne sais pas pourquoi, c'est peut-être

parce que le soleil ne les atteint pas.»

Ludwig aurait pu certainement expliquer le phénomène à son ami, mais il

était un peu tard pour entreprendre son éducation scientifique, et il ne

l'essaya pas. On peut voir d'ailleurs, que pour Gaspardo, l'expérience

remplaçait la science.

En regardant une seconde fois au dehors, ils reconnurent que le torrent

avait baissé assez de niveau pour leur permettre d'en suivre le bord.

Aussi, sans perdre plus de temps, ils conduisirent leurs chevaux à

l'entrée de la grotte, montèrent en selle et se remirent à chercher la

piste des Tovas.

Ils avaient déjà descendu le cours du ruisseau jusqu'à son embouchure,

et avaient gravi la berge du fleuve, sans être encore parvenus à

retrouver les traces des cavaliers. L'ouragan de poussière et le déluge

de pluie qui l'avait suivi, avaient effacé toutes les empreintes, et le

gaucho semblait fort préoccupé.

«_Maldita_»! s'écria-t-il au moment où tous trois appuyant sur leur

bride, s'étaient arrêtés comme d'un commun accord, interrogeant

alternativement le sol et les regards de leurs compagnons. «Maldita! pas

plus que moi, vous autres, vous n'avez rien vu?

--Faut-il nous arrêter, dit Ludwig, qui voyait bien que ses amis, tout

comme lui-même, étaient fort inquiets de la piste perdue; faut-il

vraiment nous arrêter?

--Nous arrêter! s'écria Cypriano. Pensez-vous, cousin, à abandonner la

poursuite?

--Non, non; je ne veux pas dire cela.

--Plutôt que d'abandonner cette poursuite, continua le jeune Paraguayen

sans attendre la réponse de Ludwig, je passerais le reste de mes jours à

courir dans le Chaco. Je l'ai juré à votre mère, Ludwig; je ne

retournerai à l'estancia que pour y ramener votre soeur.

--Je suis aussi résolu que vous, cousin, répondit Ludwig, vous le savez

bien; mais le Chaco est grand, et errer à l'aventure n'aboutirait à

rien. S'il n'y a pas lieu de désespérer, il y a lieu du moins de

réfléchir.

--Nous savons, reprit Cypriano, que Francesca est avec les Tovas. Ils

forment une tribu nombreuse, et une tribu ne se cache pas indéfiniment

dans un trou. Les Tovas ne sont pas gens à rester bien longtemps en

place. Il y a toujours parmi eux quelque expédition en route. Nous

finirons bien par en rencontrer une; et il ne nous en faut pas davantage

pour nous remettre sur la voie du groupe principal.

--Hélas! répondit tristement Ludwig, il peut se passer longtemps avant

que nous rencontrions un être humain dans cette affreuse solitude. Que

fera ma pauvre mère jusqu'à notre retour? Je ne puis m'empêcher de

songer à elle, qui est seule, si peu de temps après la mort de mon père,

et avec sa tombe devant les yeux. Elle va croire que nous sommes perdus

aussi. Si nous pouvions du moins lui envoyer quelqu'un pour lui dire que

nous sommes tous bien portants!»

La tête du malheureux jeune homme, en prononçant ces mots, s'inclina sur

sa poitrine, et une larme qu'il ne put retenir glissa de sa paupière.

Ludwig adorait sa mère. L'idée qu'en leur absence quelque danger pût la

menacer à son tour, le jetait dans une perplexité affreuse. Son coeur

avait été si profondément ému par la douleur dans laquelle il l'avait

laissée à son départ, qu'il ne pouvait en chasser le souvenir. Le sort

même de sa soeur, si affreux qu'il pût être, ne pouvait le tourmenter

davantage. C'était une innocente enfant, et personne, pensait-il, pas

même un sauvage, ne devait être capable de lui faire du mal. Il se

plaisait à croire qu'elle ne courait d'autre danger qu'un prolongement

de captivité. Sans doute, elle aussi, devait être dévorée de soucis;

elle avait vu de ses propres yeux un spectacle plus horrible encore,

s'il était possible, que celui auquel ils avaient assisté; mais Ludwig

qui ne pouvait rien savoir de la mort de Naraguana, comptait encore

fermement que l'amitié que le chef avait toujours eue pour son père,

serait une sauvegarde pour sa soeur. Dans sa pensée, les auteurs du

guet-apens dans lequel avait péri son père, et qui avait eu pour suite

l'enlèvement de Francesca, devaient déjà avoir été punis par

Naraguana.--Qui sait même si, pendant qu'ils couraient à la recherche de

la malheureuse enfant, cet ami fidèle et si souvent éprouvé, ne l'avait

pas rendue à sa mère.--Il se jeta dans les bras de Cypriano.

«Cousin, lui dit-il, vous avez été orphelin de si bonne heure, que vous

ne savez pas ce que peuvent être pour un fils un père comme le mien, et

une mère comme celle que j'ai peut-être eu tort d'abandonner à son

désespoir.

--Je sais, Ludwig, répondit Cypriano, tout ce que valait, et pour vous

et pour moi, celui que nous avons perdu. Je sais ce que vaut votre mère;

n'a-t-elle pas été une seconde mère pour moi? Je partage votre angoisse.

Je voudrais être, ainsi que vous, tout à la fois à l'estancia pour y

pleurer avec ma tante, et au coeur de la tribu des Tovas, pour leur

arracher Francesca. Mais entre deux devoirs également impérieux, il faut

choisir et, le choix fait, il faut persévérer. Votre mère est entourée

de serviteurs fidèles cl dévoués; Francesca est entre les mains des

assassins de votre père. Le choix peut-il être douteux?»

Ludwig se redressa sur ses étriers, et fixant les yeux dans la direction

probable de l'estancia, il envoya de la main, à travers l'espace, un

baiser à celle qui occupait sa pensée.

«Ma mère, dit-il, ma chère mère, vous seule pourriez comprendre mes

hésitations, et les absoudre!»

Après quoi frappant sur l'épaule de Gaspardo, qui pendant toute cette

conversation était resté plongé dans de profondes réflexions:

«Marchons, dit-il; marchons en aveugles, s'il le faut.

--Pas précisément en aveugles, senorito! interrompit le gaucho, pas

précisément. Nous avons un guide, peut-être n'est-il pas des meilleurs

ni des plus sûrs; mais enfin, c'est toujours plus et mieux que rien.

--Lequel? s'empressèrent de demander les deux cousins.

--Le fleuve! répliqua Gaspardo. Mon avis est que nous pouvons nous y

fier encore pendant quelque temps. D'après les traces laissées par les

brigands jusqu'au moment où nous les avons perdues, je suis persuadé

qu'ils ont longé le Pilcomayo en le remontant. La tormenta a duré une

heure, et comme nous, ils se seront arrêtés quelque part. S'ils n'ont

pas quitté le bord de l'eau avant le commencement de la tempête, nous

allons retomber sur leur piste, que le sol humide, mais non plus

détrempé, nous rendra d'autant plus facile à suivre. Si nous la

retrouvons, nous prendrons le galop; et peut-être atteindrons-nous les

Indiens avant la nuit. Je suis sûr qu'ils ont passé ici depuis le lever

du soleil. Evidemment ils ne se pressaient pas, puisqu'ils avaient

relativement peu d'avance sur nous.

--Dieu le veuille, s'écria Cypriano en réponse à l'observation du

gaucho. En avant! reprit-il avec impétuosité; et sans attendre que

Gaspardo eût répliqué, il enfonça ses éperons dans le ventre de son

cheval et partit le long du fleuve, suivi de près par ses deux

compagnons.

Mayne Reid.

(La suite prochainement.)

UN VOYAGE EN ESPAGNE

PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE

(Fin.)

En quittant Pampelune, à mon tour, pour me rendre à Vitoria, où se

concentrait, m'assurait-on, l'armée du Nord, je pus me convaincre sur

toute ma route de l'effet magique produit par l'ordonnance royale

précitée. Partout je rencontrais des groupes de montagnards qui,

désertant leurs villages, allaient s'enrôler dans des bandes, et cela

ostensiblement et en chantant la chanson basque: _Le retour du roi_.

Dans le train que je pris de Pampelune à Alsasua, sur la ligne de

Saragosse, je fis le voyage avec une centaine de ces enrôlés

volontaires, qui ne cachaient nullement le but de leur voyage. Arrivés à

Alsasua, ils quittèrent le train pour se jeter dans les montagnes, et

cela, malgré la présence de la brigade de Loma, qui campait à cette

station. Il était impossible que les chefs de la troupe régulière

ignorassent l'intention de ces montagnards, armés de bâtons et portant

des sacs en toile, et qui, du reste, ne se gênaient pas dans leurs

manifestations carlistes. On les laissa néanmoins passer fort

tranquillement.

Cet élan général des populations rurales était imité, au surplus, par

les jeunes gens et les hommes des classes élevées. L'aristocratie

carliste elle-même entretenait et propageait le feu sacré de la guerre

civile. Un des traits principaux qui distinguent les notabilités du

parti légitimiste en Espagne est leur dévouement sans bornes à la

défense de leur cause, même au préjudice de leurs plus chers intérêts.

Je n'en citerai qu'un exemple; il pourra donner une idée de la foi

ardente qui les anime à l'égard de leur roi.

A peu de distance de Tafalla s'élève, dans un vallon délicieux, un

château mauresque, ou plutôt un palais d'été qu'on appelle dans la

contrée _el Buen-retiro_ de la duchesse de M***. Me trouvant de passage

dans les environs, à la suite d'une colonne commandée par le _cabecilla_

Rada, il me fut donné de visiter cette résidence véritablement royale.

La duchesse, devenue la providence de l'insurrection, l'habitait de

préférence à son hôtel de Madrid. Un officier carliste voulut bien me

présenter à la jeune châtelaine, âgée à peine de vingt-cinq ans et dont

le mari occupait un poste de confiance auprès du prétendant. Elle daigna

nous recevoir dans un salon de forme à demi-circulaire qu'on aurait pu

prendre, à son agencement, aux meubles qui le garnissaient, et surtout à

la lumière du jour qui y pénétrait par le plafond à travers des vitraux

de couleurs différentes, pour un boudoir ou mieux encore pour un

oratoire.

Après une conversation qui dura une demi-heure et dont le sujet

principal fut la campagne qui s'ouvrait sous les auspices du roi en

personne, les résultats qu'on s'en promettait et les espérances qu'elle

offrait en perspective, la duchesse se leva de son fauteuil moyen âge,

et s'adressant à l'officier et à moi:

--Permettez-moi, messieurs (_senores_), nous dit-elle avec une grâce

exquise, de vous faire admirer ma galerie de tableaux.

Et précédés d'un majordome tout galonné qui souleva les portières qui

cachaient l'issue de la galerie, nous y entrâmes ensemble. Autant la

lumière du jour était affaiblie dans son salon, autant elle éclatait

dans cette nouvelle pièce éclairée par un ciel ouvert qui avait été

ménagé dans toute sa longueur. De chaque côté des murs recouverts de

riches tapisseries apparaissaient deux rangées de tableaux dont le

nombre et la variété éblouissaient la vue: et, se faisant notre

cicerone:

--Vous voyez ici, nous dit la duchesse, un tableau de Vélasquez qui fut

commandé à ce grand maître par un de mes ancêtres. Ce Murillo a été

peint exprès pour ma famille. Le Ribeira qui vient après est le

chef-d'oeuvre de ce peintre; il a été donné à mon bisaïeul par notre bon

roi Charles IV.

Et successivement elle passa en revue toutes les toiles, assignant à

chacune d'elles son origine, émettant son avis et nous demandant le

nôtre qui, comme on le pense bien, ne différait guère de celui de la

duchesse. Nous passâmes ainsi en revue une soixantaine de tableaux dont

j'avais hâte, pour ma part, de voir la fin. Nous arrivâmes devant la

dernière toile, tout récemment peinte. C'était le portrait en pied de

Charles VII, le prétendant au trône d'Espagne, qui se trouvait, en ce

moment, à la tète de l'insurrection carliste.

--Je vous présente, nous dit-elle en s'inclinant profondément devant le

tableau, l'image du roi d'Espagne, en dépit du statut royal, de la reine

Isabelle et de la république fédérale. Dieu, le peuple et le bon droit

sont pour lui, et sa cause légitime a, pour elle, la fortune et la vie

de tous les bons Espagnols. Sa ressemblance est frappante!

En prononçant ces mots, les traits impassibles de la duchesse s'étaient

tout à coup animés; ses yeux vifs lançaient des éclairs et tout son

corps frêle et gracieux s'agitait convulsivement, comme si un esprit

fatidique l'eût animé. J'avais devant moi le fanatisme politique dans la

personne d'une faible femme qui personnifiait en ce moment tout son

parri.

La visite des tableaux terminée, nous prîmes congé de la duchesse de

M***, l'officier, pour aller rejoindre sa bande, et moi, pour continuer

mes excursions de journaliste et de correspondant.

J'arrivais à Vitoria, capitale de l'Alava, le 10 du mois de juillet. Je

m'attendais à y trouver une partie des troupes qui devaient composer

l'armée du Nord et dont la concentration, au dire des journaux

espagnols, s'y opérait depuis plusieurs jours. Quelle déception! Toute

l'armée du Nord se bornait à une simple brigade d'infanterie, à un

détachement de cavalerie et à une vingtaine de soldats du génie. Les

populations montraient, au reste, au sujet de l'armée du Nord, et

généralement à l'égard de tout ce qui touche à la politique et aux

affaires du pays, une indifférence incompréhensible.

Tandis que dans tous les pays libres, et surtout en France, les masses

se préoccupent de la conduite du gouvernement, le peuple espagnol

semble, par son apathie naturelle, se complaire à y rester complètement

étranger. Je puis invoquer comme preuve à l'appui de cette assertion le

peu d'influence qu'exerce la presse périodique sur l'esprit public.

C'est à peine si dans les grands centres on reçoit un ou deux journaux;

quant aux petites localités et aux campagnes, le journal y est une chose

inconnue. Aussi ne se publie-t-il à Madrid que cinq ou six journaux qui

aient une certaine importance par leur tirage, tels que la _Epoca, la

Discussion, el Tiempo, la Reconquista_ et la _Correspondencia_: et ils

n'ont cette importance que parce qu'ils sont les organes des quatre

grands partis qui se disputent les destinées de l'Espagne. La

_Correspondencia_, le plus répandu de tous, n'est qu'un _Journal de

faits_ qui ne doit sa grande vogue qu'à son habile compilation et à son

extrême bon marché.

Excepté donc Madrid, les autres villes de province n'ont pas de journaux

politiques ou ne publient, sous le nom de _Diario_, que des feuilles

insignifiantes. Un docteur de la Faculté de Salamanque, homme de

beaucoup d'esprit, auquel je faisais part de mes observations sur cette

indifférence des Espagnols à l'endroit de la presse, me répondit fort

méchamment:

--En France, le peuple fait trop de politique; en Espagne, il n'en fait

pas assez; mais à tout prendre, j'aime mieux l'indifférence du peuple

espagnol, car je ne vois pas que les affaires du gouvernement marchent

mieux chez vous que chez nous.

A partir de l'entrée du prétendant sur le territoire espagnol, les

carlistes n'ont cessé d'agrandir le cercle de leurs opérations

militaires, dont j'ai pu constater, sur les lieux, les différentes

phases. Ils se sont rendus maîtres successivement: d'un côté, de la

route de Pampelune et des contrées environnantes, depuis le Bazlan et le

Val-Carlos, le long de la frontière, jusqu'au pont de Behobie; de

l'autre, d'une grande partie du Guipuzcoa et de la Biscaye, du moins de

leurs principaux centres. Estella, qui est une petite place forte, est

tombée et restée en leur pouvoir. Ils tiennent la campagne dans l'Aragon

et la province de Santander, et dans celle de Burgos; leurs bandes

parcourent impunément et sans trouver une trop grande résistance, les

provinces de Huesca, Lérida, Tarragone et Barcelone.

Aux armes qui leur arrivent de l'étranger, il faut ajouter que les

carlistes, dont l'armement laissait beaucoup à désirer dès les débuts de

la campagne, fabriquent eux-mêmes des armes dans les pays qu'ils ont

conquis. Ils ont établi à Vera, dans une ancienne usine métallurgique,

une fabrique de munitions de guerre où travaillent une centaine

d'ouvriers; à Areso, petite localité située à trois lieues de Tolosa,

fonctionne une fabrique de canons qu'ils y ont tout récemment installée;

enfin, à Eibar et à Placencia, anciennes fabriques d'armes appartenant à

l'État et dont ils se sont emparés, on confectionne tous les jours des

fusils, des baïonnettes et des sabres. Je dois reconnaître, il est vrai,

que toutes ces conquêtes leur ont été facilitées par la désorganisation

de l'armée régulière, dont il serait trop long de raconter ici les

causes qui l'ont produite.

En résume, l'armée carliste s'élève, à l'heure qu'il est, à 45,000

hommes environ, tant dans les provinces du Nord que dans celles de la

Catalogne; et c'est dans l'espace de huit mois seulement que cette armée

s'est formée, au milieu des embarras et des entraves de toute sorte.

C'est donc contre cette formidable insurrection que le gouvernement de

Madrid a, tous les jours, à lutter.

Quoi qu'il en soit, une prompte solution à cet horrible état de choses,

se résumant par la guerre civile et l'anarchie, ne saurait longtemps se

faire attendre, à moins que l'Espagne ne veuille plus compter au rang

des nations civilisées. Quatre partis sont aujourd'hui en présence, et

tous les quatre ont la prétention de donner à ce pays si troublé un

gouvernement régulier.

--Quel est celui des quatre qui triomphera? demandai-je un jour au même

docteur de Salamanque qui n'a pas une foi bien robuste dans la liberté

de la presse.

--Voici quelle est, me dit-il, mon opinion à ce sujet:

«Don Carlos ayant franchi l'Ebre à la tête de ses troupes, en marche sur

Madrid, parviendra-t-il à rallier l'opinion publique, fatiguée de

révolutions et de guerres civiles, et sera-t-il acclamé roi d'Espagne,

ainsi que le droit traditionnel peut le lui faire espérer? Alors, c'est

la restauration monarchique qui monte avec lui sur le trône. Ce résultat

est encore problématique.

«Faut-il croire que les _intransigeants_, qui composent le parti

_communard_ et socialiste, parviendront à établir le régime _cantonal_

par le vol, l'incendie et le pillage dont ils viennent de donner tant de

preuves? Je ne le pense point. Nous ne sommes pas encore, en Espagne,

convertis aux idées démagogiques et matérialistes des libres penseurs.

Ceux-ci ne peuvent donc tarder d'être domptés, soit par la force des

armes, soit par la force de l'opinion publique.

«Le dictateur Castelar espère-t-il pouvoir consolider la _République

fédérale_, ce rêve de quelques milliers d'insurgés qui croient qu'on

transforme une monarchie en république, comme on résout un problème

d'algèbre? C'est bien douteux. Pour arriver à ce but, il lui faut de

l'argent; le trésor n'en a point et le crédit lui fait défaut.--Il s'est

réservé le droit de destituer les ayuntamientos des provinces et les

municipalités; mais le jour où il portera une atteinte à ces libertés,

dont les populations des provinces sont si jalouses à bon droit, ce

jour-là il aura tout le pays contre lui. Pour ces motifs et pour bien

d'autres, la _République fédérale_ est loin de pouvoir s'établir encore

en Espagne.

«Il est un quatrième parti qui se cache dans l'ombre, paraissant ne pas

conspirer et qui pourtant s'agite sans bruit et sans armes; c'est celui

du prince Alfonse, fils et héritier de la reine Isabelle. Il ne veut pas

arriver au pouvoir par ses propres forces, mais il compte beaucoup sur

la force des événements. Le maréchal Serrano a été appelé à Madrid par

Castelar; est-ce pour travailler à la consolidation de la République?

Personne ne le pense en Espagne. Serrano est un en-cas que s'est réservé

Castelar pour le jour où ses efforts républicains lui faisant défaut, il

abandonnera, à son tour, le pouvoir, comme ont fait Orense, Pi y

Margall, Figueras et Salmeron. Tout porte à croire qu'alors il mettra le

fardeau de l'État sur les épaules du maréchal. Celui-ci acceptera-t-il

cette transmission d'un pouvoir _in extremis_? Cela est possible et même

probable; mais, dans tous les cas, ce ne sera jamais pour consolider une

république quelconque.

«On peut donc, ajouta le docteur, considérer dès à présent, comme morte,

la République en Espagne, et le rétablissement de la monarchie comme

inévitable.»

ALMANACH DE L'ILLUSTRATION

POUR 1874

(Trente et unième année)

L'Almanach de l'Illustration pour 1874 forme un bel album grand in-8°,

magnifiquement illustré et doré sur tranches.--Prix: 1 fr.; par la

poste, 1 fr. 25 c.

[ÉVÉNEMENTS DE CUBA.--Exécution de l'équipage du _Virginius_, à Santiago

de Cuba.]

[Illustration: VIOLETTES]

Soit d'un époux, soit d'un amant.

C'est une lettre, assurément,

Qu'icy, la belle, on vous voit lire;

J'en juge par votre maintient.

Mais sçavoir ce qu'elle contient,

Bien fin qui pourroit le dire.

(Poésie du XVIIIe siècle.)

[LES EXÉCUTIONS DE SANTIAGO DE CUBA.--Les cadavres foulés aux pieds des

chevaux, après l'exécution.]

L'Illustration, No. 1608, 20 décembre 1873 · 第 15 / 29 题