IX

Trois chemins se croisent sur le sommet, dessinant un carrefour, une de

ces esplanades triangulaires qui, comme les _trivia_ de l’ère païenne,

passent, en Bretagne, pour des lieux sacrés! Les restes visibles d’un

dallage attestent qu’une des nombreuses voies romaines qui, de Carhaix

ou Vorganium, gagnaient la mer, eut ici son point d’aboutissement. Les

divinités latines et gauloises ont fraternisé sur ces hauteurs. Un peu

de leur âme y survit toujours, mêlé à l’espace, à la lumière, au rire

des vagues, aux champs de blé noir en fleur et de grands seigles

frissonnants. Le christianisme a eu beau multiplier ses symboles, il ne

les a point exorcisées. C’est ainsi qu’un calvaire planté au centre du

carrefour a pour socle des pierres empruntées à l’ancienne route et que

des légionnaires ont équarries. Tout à côté se creuse le bassin

monumental d’une fontaine--oui, d’une fontaine encore!--où la divonne

primitive continue de servir à des ablutions peu orthodoxes, sous les

yeux, d’ailleurs placides, d’une statue enguirlandée de saint Jean.

Mais ce qui reporte surtout l’esprit aux formes les plus antiques de la

croyance humaine, c’est la pyramide du Tantad. Elle se dresse en une

meule énorme, semblable au bûcher de quelque chef homérique, dominant le

pays entier, écrasant le calvaire lui-même de son ombre. Pour la

construire, chaque «feu» de la commune a fourni sa gerbe d’ajonc. Des

hommes, toute la journée d’hier, ont empilé, tassé. Puis, sur le soir,

les femmes ont parfait l’œuvre. Elles sont venues en chœur y suspendre

des rubans, des feuillages, y piquer des roses et des pavois, donner un

air de grâce riante à sa lourde architecture hérissée. Après quoi, pour

finir, l’on a tendu par-dessus la vallée le câble qui, de temps

immémorial, doit relier le Tantad au clocher de l’église. Que si vous

demandez à quel usage, vous recevrez des indigènes cette réponse quelque

peu sibylline:

--C’est par là que monte le Dragon.

A l’époque où écrivait Cambry, il en était à Saint-Jean comme dans tous

les pays où s’est conservée la tradition des fêtes du solstice, et l’on

ne procédait à l’embrasement du Tantad qu’à la nuit close. On le

différait même jusqu’à ce que l’obscurité fût complète. Soudain, à

l’appel du _Veni Creator_ poussé par les prêtres, un archange

éblouissant de feux et d’artifices fendait les ténèbres, volait au

bûcher, et, après l’avoir frôlé de ses ailes flamboyantes,

s’évanouissait. Tout le monde n’était évidemment pas dupe du sortilège.

Mais l’étrangeté de cette scène nocturne ne laissait pas de causer une

forte impression aux plus avertis. Et combien étaient-ils en

Basse-Bretagne, au XVIIIe siècle, de «pardonneurs» à qui les prestiges

de la pyrotechnie fussent familiers? Quant aux autres,--c’est-à-dire à

la presque universalité,--l’on conçoit sans peine leur émerveillement et

leur trouble. La plupart en étaient encore à l’ingénuité du moujik russe

qui, dans l’église du Saint-Sépulcre, le jour de Pâques, regarde

descendre le Saint-Esprit en une pluie d’étoupes enflammées. Ils

n’avaient point le sentiment d’assister à une fantasmagorie pieuse, mais

bien à un phénomène surnaturel. Et ils étaient d’autant moins éloignés

de croire à la réalité céleste de l’ange que la nuit ne leur permettait

de rien distinguer de l’appareil qui le faisait mouvoir! Quelles danses

frénétiques autour du Tantad! Et, ensuite, quels retours délirants sous

le tiède firmament de juin, criblé d’étoiles! Beaucoup ne se couchaient

pas, restaient par troupes à errer dans les landes et le long des

grèves, ou à se poursuivre les uns les autres, avec des: «Iou!»

sauvages, en agitant des brandons.

C’est, je pense, pour obvier à ces désordres, d’un caractère par trop

orgiastique, auxquels les femmes elles-mêmes n’étaient point sans

prendre plaisir, qu’il fut jugé préférable d’avancer la cérémonie du Feu

et de la célébrer à l’issue des vêpres, en plein jour. Mais, du coup, la

suppression de l’ange s’imposait. Il n’avait plus de raison d’être. Le

jeu de son apparition devenait une machinerie vulgaire, susceptible

peut-être de prêter à rire, du moment qu’il fonctionnait à découvert et

laissait voir ses ficelles--c’est le mot propre--aux yeux les plus

abusés. On le relégua donc dans quelque grenier, en lui substituant une

simple boîte d’artifice. C’est cette boîte que les bonnes gens appellent

«le Dragon».

--Si vous cherchez une place, les meilleures sont de ce côté, fait

derrière mon dos une voix connue.

Parkik, avec sa «douce». Ils sont montés tout droit au Tantad; à vrai

dire, ils ne sont venus que pour lui. Et leur cas est celui de la

majorité des pèlerins, il faut croire, puisque, au lieu de se rendre à

vêpres, la multitude s’est précipitée vers la hauteur. Ce n’est pas

l’esplanade seulement qui est envahie: les talus d’alentour, les

cultures même qu’ils enclosent sombrent, sillon après sillon, sous le

flux sans cesse grossissant où, parmi le noir compact des feutres

d’hommes, la légèreté des coiffes féminines frisotte avec des blancheurs

d’écume. Vainement les métayers des fermes voisines s’efforcent de

sauvegarder leurs champs.

--Épargnez au moins le blé! supplient-ils d’un ton lamentable.

--Bah! saint Jean vous dédommagera! leur est-il riposté.

Notez qu’en temps ordinaire ces féroces piétineurs de moissons

tiendraient pour sacrilège celui d’entre eux qui se risquerait à fouler

un épi. «Sois pieux envers l’herbe du pain, respecte-la comme ta mère»,

dit un proverbe breton. Mais il s’agit bien de proverbes, le jour du

Tantad!...

--Puis, m’explique Parkik, soyez sûr qu’au fond les paysans lésés ne

sont pas aussi fâchés qu’ils en ont l’air. Ils ne sont pas nés de ce

matin. Lorsqu’ils ont semé, à l’automne, ils savaient de science

certaine que la récolte n’irait point à maturité. S’ils ont semé quand

même, c’est qu’il leur plaisait ainsi... Il y a des pertes qui sont des

gains... Orges, froments, seigles saccagés, tout cela, monsieur, c’est

_Lôd an Tân_ (la part du Feu)! Et l’offrande qu’on fait au feu, le feu

la rembourse au centuple.

--Alors, ces malheureux qui se plaignent seraient plus malheureux encore

si les fidèles du Tantad ne leur donnaient pas sujet de se plaindre?

--Comme vous dites. La preuve, c’est qu’il n’y a pas dans la paroisse de

fermiers plus prospères.

D’aucuns ne s’en remettent pourtant pas exclusivement à la «bénédiction

du Feu» du soin de les rémunérer. Car, tandis que nous achevons de nous

hisser sur la lisière d’un champ d’avoine formant terrasse, des paroles

aigres s’échangent près de nous entre une femme aux allures de mégère et

des pèlerins déjà installés.

--Je vous dis que c’est un sou par place! hurle-t-elle.

--Comme à l’église, alors? objecte quelqu’un, d’un ton gouailleur.

--Parfaitement, et si vous trouvez que c’est trop cher, décampez!

--Jamais de la vie!... La vue du Tantad est à tout le monde.

--Oui, mais mon champ est à moi, peut-être?

--Oh! nous ne l’emporterons pas, soyez tranquille!

Finalement chacun s’exécute, non sans accompagner son obole d’une

imprécation:

--Puisse notre monnaie vous coller aux mains!

--Que les flammes du Tantad vous consument dans l’éternité!...

Je regarde Parkik. Scandalisé, il hoche la tête et soupire:

--Ce sont les mœurs nouvelles... Les étrangers de la saison des bains

ont introduit dans la contrée la maladie de l’argent... Et maintenant

cette avaricieuse profite de ce que son lopin de terre est le mieux

situé.

Le fait est que nous y serons admirablement pour tout voir. Quelques

mètres à peine nous séparent du Tantad, et, par delà les épaisses houles

vivantes qui déferlent à sa base comme autour d’un gigantesque récif,

nous embrassons le panorama de Traoun-Mériadek, avec le cercle de

Manche, le riche diadème d’eau bleue qui l’enserre, depuis les roches de

Primel jusqu’aux plages solitaires du Crec’h-Meur. A nos pieds s’amorce

la route en lacet où va, dans peu d’instants, se déployer la pompe des

cortèges officiels. De pente relativement douce, elle descend vers la

bourgade en suivant toute la courbe de la vallée qu’elle traverse dans

sa plus grande largeur. Des rangées de frênes, de sveltes et fines

colonnades de peupliers la bordent, en font une espèce d’avenue verte,

baignée d’un jour plus discret. Ajouterai-je, quoiqu’on l’ait deviné

déjà, qu’à chacun de ses paliers s’égoutte d’une margelle moussue le

pleur tintant d’une fontaine?

Les innombrables paires d’yeux de la foule tantôt consultent le soleil,

tantôt s’abaissent vers le clocher de Saint-Jean. Un vent d’impatience

fait onduler les têtes par longues vagues et gronder le bourdonnement

des voix en une puissante rumeur de mer. La timide fiancée de Parkik

elle-même se laisse gagner à la fièvre générale, au point de froisser

entre ses doigts le bouquet de «fleurs de feu» qu’une pauvresse vient de

lui vendre.

Tout à coup, un cri,--un cri formidable,--jailli de plus de deux mille

poitrines:

--La fusée!

On se montre le ciel, au-dessus de l’église. J’ai juste le temps d’y

voir briller une infime lueur et se dissiper une pincée de cendre. Mais

dans les nerfs de la multitude le tressaillement des grandes liesses

populaires a passé. Là-bas, toutes les cloches à nouveau sont en branle.

La combe entière vibre comme une immense cuve sonore. Et les oriflammes

aussi font leur réapparition. Elles tourbillonnent un moment à

l’intérieur du cimetière, puis s’engagent dans la voie sainte. Nous les

voyons glisser une à une, avec une lenteur majestueuse, tels que de

splendides fantômes, sous les arbres. Les dernières sont encore au fond

de la vallée que les premières débouchent sur le plateau. A mesure

qu’une croix surgit, allumant ses fulgurations d’argent ou d’or parmi

les reflets des velours et des soies, une acclamation retentit et la

salue du nom de la paroisse dont elle est l’emblème. La procession se

déroule au bruit des chants. Par intervalles, des fusillades éclatent,

qui lui donnent un faux air de fantasia orientale. Et, tout aussitôt,

c’est une autre image qui se présente, évoquant, cette fois, non plus le

souvenir seulement, mais l’illusion même des lustrations antiques. Un

chœur de jeunes filles s’avancent, précédées d’un bélier blanc qu’un

enfant, vêtu d’une peau de bique, conduit. Elles tiennent l’animal par

des laines multicolores attachées à son cou. Sa toison a été

soigneusement lavée, peignée; des touffes de rubans flottent à ses

cornes. Quant à l’enfant qui l’escorte, il marche avec un sérieux, une

gravité de jeune victimaire. L’honneur pour lui n’est pas mince d’avoir

été appelé à mener l’«Agneau bénit». Tant de ses camarades y aspiraient,

qui, comme lui, réunissaient les deux conditions requises: n’avoir pas

franchi l’âge d’innocence et être inscrit au registre des baptêmes sous

le prénom de Jean!

Les gendarmes ont ouvert une percée dans la foule et fait évacuer les

abords immédiats du Tantad. Un vieux tambour, qu’on dirait échappé d’une

gravure de Raffet, bat de ses mains séniles une caisse falote et

surannée. Les gardes nationaux--en Bretagne rien ne meurt--forment la

haie, appuyés à d’extravagantes espingoles à pierre dont plus d’une a

besogné dans les guerres chouannes. Et alors commence le défilé des

diverses processions autour du bûcher. Pendant que les bannières passent

après les bannières et que les miraculés d’hier et de demain se

succèdent en une kyrielle interminable, qui égrenant des chapelets, qui

brandissant des cierges, des paysans, près de la fontaine, attachent des

pièces d’artifices à des poteaux dont je n’avais pas encore compris

l’utilité.

--Ils n’ont pourtant pas l’intention de les tirer tout de suite? dis-je

à Parkik.

--Si fait, me répond-il. C’est le préambule obligé du Tantad.

Il faut avoir assisté à des épisodes de ce genre, qui, partout ailleurs,

seraient d’une bouffonnerie irrésistible, pour savoir jusqu’où peut

aller la capacité d’idéalisme de cette race. Je reverrai toujours le

frémissement d’aise de ce peuple si délicieusement enfantin, à chaque

fusée qui partait en sifflant. Elle zébrait à peine le ciel d’un trait

blanchâtre et, là-haut, au lieu de se résoudre en étoiles, avortait.

Mais les âmes n’en étaient, pour cela, ni moins passionnées, ni moins

ravies. Là où mes yeux à moi n’apercevaient qu’un pâle flocon de fumée

grise, les leurs contemplaient toute une magique floraison d’astres. Ils

réfléchissaient dans l’espace le mirage de leur propre songe. Et quels

transports d’écoliers! Quelles joies violentes et puériles, toutes les

fois que la baguette enflammée menaçait de fondre sur quelqu’un, au

risque de le blesser!...

Comme je demande si l’on n’a jamais eu à déplorer d’accident, un voisin

prononce:

--Depuis que je me connais, je n’en ai entendu mentionner qu’un seul et,

s’il se produisit, ce fut par la permission de saint Jean.

--Ah?

--Oui, un bourgeois de la ville, un mécréant, était venu comme ça en

partie de plaisir, pour faire son monsieur et pour se gausser. «Sont-ils

brutes, ces gens-là, disait-il, de tirer un feu d’artifices à cinq

heures du soir, au mois de juin, en plein soleil!» Il n’avait pas fini,

qu’une baguette lui crevait l’œil. Sa moquerie s’acheva en un beuglement

affolé. La punition était rude. Mais voilà! le Feu est comme la Terre:

il est trop vieux pour souffrir qu’on lui manque de respect.

Il s’est fait un calme relatif. Les prêtres ont pris place sur les

degrés du calvaire et les oriflammes ont été momentanément mises à

l’abri dans une cour de ferme. Seule, la maîtresse-bannière de

Saint-Jean demeure debout en face du Tantad. Sur un signe du «recteur»,

Landouar, le petit athlète au torse noueux et tout en râble, l’élève et

l’abaisse par trois fois.

--C’est le signal!--m’avertit Parkik à mi-voix, comme s’il parlait dans

une église.

La foule elle-même s’est tue. Tous les regards sont dirigés vers la

galerie de la tour où s’agitent de minuscules formes humaines dans

l’ardeur des derniers préparatifs. Il s’écoule quatre ou cinq minutes

solennelles. Les visages se tendent, avides, presque anxieux. Enfin, la

corde tressaute. Et, avec le fracas d’une décharge de mousqueterie, le

«Dragon» s’élance, en oscillant... Les vœux que l’on fait durant qu’il

franchit les airs sont, paraît-il, sûrs d’être exaucés, à la condition,

toutefois, qu’il vole d’un trait jusqu’au but. Car il arrive qu’il reste

en détresse ou même qu’il rebrousse chemin. Les gens préposés à sa

manœuvre racontent qu’il a son humeur et ses caprices: précisément, le

voici qui feint de se ralentir. Déjà des bouches désappointées

murmurent:

--Pas de chance! C’est raté!

Mais non. Ce n’était qu’une fausse alerte. Les souhaits conçus seront

valables. Il a victorieusement accompli son trajet aérien et planté sa

morsure dévorante au flanc du bûcher... Un crépitement léger, quelques

fumerolles,--et, d’un essor brusque, la flamme bondit, monte, se

propage.

--_An Tân! An Tân!_[59]

[59] Le Feu! Le Feu!

Il monte, lui aussi, il se propage, à l’instar de la flamme, le cri, le

cri sacré des immémoriales liturgies solaires, jailli du plus profond de

l’âme des ancêtres aux lèvres de leurs lointains descendants. Ainsi les

Celtes primitifs glorifiaient l’Esprit de lumière et de vie, autour des

feux de la tribu, sur les pentes de l’Himalaya. Leur race, depuis lors,

a traversé, dans le temps, bien des millénaires et, dans l’espace,

d’incommensurables lieues d’étendue. L’héritage reçu d’eux, elle en a

semé les bribes au cours des siècles et au hasard des routes. Il

n’importe. Sur cette cime et à cette heure, il est impossible de ne se

figurer point que c’est l’écho de leur grande voix qui, par delà les

distances et les âges, vient se répercuter encore dans les arcanes de la

conscience bretonne, aux confins des mers d’occident.

--_An Tân! An Tân!..._

Le spectacle est d’une indicible beauté barbare. Souple et reptilienne,

la flamme enlace maintenant le bûcher de ses anneaux. Sous cette

puissante étreinte, il semble s’éveiller, secouer sa torpeur de chose,

s’élever à l’être. Une vie monstrueuse anime sa masse jusqu’alors

immobile. L’âpre caresse du feu le creuse, le fouille, le sculpte, en

quelque sorte, et peu à peu dégage du bloc informe une statue, un

colosse, une espèce de Moloch noir auréolé d’une nue ardente et drapé

d’une pourpre d’incendie.

--_An Tân! An Tân!..._

Le rayonnement du dieu est devenu si intense qu’on n’en peut plus

supporter ni la chaleur ni l’éclat. Les prêtres ont fui. La multitude

elle-même se recule. Il n’y a que l’aveugle du Bois-de-la-Nuit qui, le

front découvert et le rosaire aux doigts, s’obstine à braver la

fournaise, à fixer sur elle, désespérément, le regard immuable et

tragique de ses yeux éteints. Un bruit d’orgues immenses, une tempête de

sons s’enfle et se déchaîne par rafales dans les entrailles rouge sombre

du Tantad. Tout à coup, un mugissement plus fort suivi d’un soupir très

long, très atténué. C’est la flambée suprême, avant le brusque déclin.

--_An Tân! An Tân!..._

L’invocation, cette fois, a la douceur mélancolique d’un adieu.

Lentement, avec le frisselis d’une soie qui s’affaisse, les braises se

sont effondrées, tandis qu’au-dessus il se faisait comme une assomption

de flammes dans le ciel... La fille du sabotier, se rapprochant de son

père toujours debout à la même place, l’a saisi par le bord de sa veste

et lui a dit d’une voix dolente:

--C’est fini!

X

Je suis descendu de la colline sainte, comme les clartés du soleil,

masquées à demi par les hautes terres occidentales, commençaient

elles-mêmes de s’en retirer. Pour changer d’itinéraire, j’ai pris la

route processionnelle où le feuillage délicat des frênes et des

peupliers découpait de fines guipures d’ombre mauve. Assises sur les

margelles des fontaines, des vieilles, une écuelle à la main, une sébile

dans leur giron, vantaient la vertu de chaque source aux pèlerins du

Tantad.

--Vous qui avez été au feu, disaient-elles, venez à l’eau, passants!

Et, tout le long de la rampe sinueuse, j’ai voyagé de la sorte, parmi

des murmures de litanies, semblables à des fredons d’abeilles autour

d’un rucher. Un grand calme tombait du ciel rafraîchi, et la lumière

déclinante avait un air de félicité lasse, avec quelque chose d’orageux

encore, néanmoins, et de trop éclatant. Chez les gens aussi, les traits

détendus conservaient un reste d’exaltation. Ils cheminaient, avares de

gestes et de paroles, mais l’ivresse se lisait au brillant des

prunelles.

Tous, ils emportaient des «souvenirs» du Feu.

Les uns y avaient fait roussir leurs gaules de pardonneurs, coupées à

l’arrivée en terre de Saint-Jean. Les autres, plus prompts ou plus

adroits au pillage des tisons, avaient remplacé le bâton de pèlerinage

par une tige d’ajonc carbonisé. Les jeunes filles tenaient des bouquets

dont la flamme avait consumé les fleurs. Des groupes se séparaient, pour

s’en aller chacun dans la direction de son village, et se renvoyaient,

en guise d’«au revoir», le souhait sacramentel:

--_Yéc’hed ha joa a-beurz sant Yann vinniget!_ (Joie et santé de la part

de saint Jean béni).

Dans le cimetière, la horde sauvage de mendiants et d’estropiés qui y

monte la garde jour et nuit apprêtait son coucher dans l’entre-deux des

tombes, sur les bancs de pierre du porche et jusque sous la voûte de

l’ossuaire en forme d’oratoire où jadis brûlait la lanterne des morts.

Je n’ai fait que traverser l’église. Devant un pilier ceint d’un triple

rang de cierges, un prêtre donnait à baiser aux fidèles les reliques de

saint Mériadek et de saint Maudez. Un autre, en permanence à la

balustrade du chœur, touchait les yeux malades du bout de l’étui de

vermeil contenant le doigt du Précurseur. Enfin, près d’une sorte de

lavabo en zinc aménagé dans un enfeu, des femmes se mouillaient les

paupières et les lèvres avec leurs mouchoirs, qu’elles trempaient et

retrempaient dans l’eau miraculeuse,--_Dour ar Bis_[60], ainsi qu’on en

est prévenu par l’inscription bretonne placée au-dessus des robinets...

J’ai laissé tout ce monde à ses pratiques et, sans autre compagnie que

la claire chanson du ruisseau de Traoun-Mériadek, plus argentine encore

dans le recueillement du soir, j’ai gagné la grève.

[60] L’eau du Doigt.

Des sentiers, fleuris de troènes, d’aubépines, de sureaux, y conduisent

en côtoyant des fermes anciennes, des manoirs déchus, bâtis «du temps

que vivait la Reine Anne et que Saint-Jean n’était peuplé que de

gentilshommes». Mais à l’extrême pointe, c’est le désert complet,

l’infinie solitude. J’y suis arrivé à l’heure de la mer étale. Les

promontoires se dressaient, en une série étagée de hautes proues

immobiles, sur les profondeurs splendides du couchant. Et derrière leurs

carènes d’ombre, là-bas, dans les lointains vers lesquels ils semblaient

n’attendre qu’un signe pour voguer, un autre _Tantad_ achevait de

s’éteindre, le féerique, le merveilleux Tantad où, chaque soir, se

prodiguent en spectacle au monde les incomparables magies du soleil.

Au pays des pardons · 第 35 / 47 题