Pour enfouie que soit la petite bourgade mystique au plus secret de son
cirque de collines et sous l’impénétrable couvert de ses ombrages,
encore ne laisse-t-elle pas de recevoir, de temps à autre, la visite
d’un touriste en quête d’inédit ou d’un amateur de villégiatures pas
cher. On y trouve donc une auberge décorée du nom d’hôtel, la plus
avenante, d’ailleurs, qui se puisse rêver. Mais ce qui lui donne un
intérêt tout spécial, un jour de pardon, c’est sa situation privilégiée
en face de l’église, dont elle forme, pour ainsi dire, une annexe
profane, et c’est aussi la vue qu’on en a sur les arrière-plans du
vallon, vers la mer. De la chambre qui m’est attribuée à l’étage, le
regard plonge, par la baie du portail, jusque dans la pénombre bleuâtre
de la nef, constellée de cires ardentes, embrasse les évolutions des
pèlerins dans le cimetière, autour de la fontaine sacrée, suit la molle
inflexion des prairies, en contre-bas du bourg, et n’est arrêté que par
l’énorme étrave rocheuse qui abrite Saint-Jean-du-Doigt, du côté de
l’occident.
Un sentier de montagne serpente au revers de cette crête abrupte, parmi
des sicots de chênes nains, des traînées de bruyère rose et de somptueux
champs d’ajoncs.
--Par là, m’a dit l’hôtesse, va descendre, au premier son de vêpres, la
procession de Plougaznou. C’est un spectacle qui en vaut la peine, vous
verrez.
Justement, les cloches s’ébranlent. Et, comme si elle n’eût attendu que
ce signal, une grande bannière écarlate, lamée d’or, s’érige par degrés
de derrière la hauteur, puis, tout à coup, se détache en plein ciel, et
s’enfle, pareille à la voilure de pourpre de quelque vaisseau
prestigieux. A sa suite, il en point une seconde, une troisième,
d’autres encore, balançant au rythme de la marche, celles-ci leurs
velours violets ou cramoisis, celles-là, leurs brocarts émeraude. Quand
le cortège s’engage dans la pente ensoleillée, l’effet n’est
véritablement pas banal, de toutes ces oriflammes échelonnées comme en
une merveilleuse gamme de teintes que la magnificence de la lumière
enrichit d’une splendeur unique. Des jeunes filles vêtues de blanc, des
Trégorroises aux frêles cornettes empesées, d’une finesse et d’une
transparence d’élytres, se pressent au pied de chaque hampe, sur les pas
du porteur, et tiennent, j’allais écrire manœuvrent, les cordons, car,
aux endroits trop escarpés, elles sont obligées de s’y suspendre comme à
des câbles, pour redresser la lourde étoffe et permettre à l’homme, que
le fardeau entraîne, de ressaisir son équilibre compromis. En sorte
qu’elle vous revient tout naturellement à l’esprit, la comparaison du
navire de féerie, célébré dans une vieille chanson de bord, dont les
agrès étaient de fil d’argent et l’équipage composé de pucelles.
Des guetteurs, postés dans les galeries hautes du clocher, sont
descendus en criant:
--Plougaznou! Plougaznou!
Un remuement de foule se fait dans l’église. C’est la procession de
Saint-Jean qui sort à son tour, enseignes déployées. Le rite veut
qu’elle aille recevoir celle de Plougaznou, à la limite des deux
paroisses. Le lieu de la rencontre est un antique pont de roches jeté,
en aval du village, sur le ruisseau qui sert de ligne de démarcation. De
chaque côté, les croix s’avancent, s’inclinent, se donnent le baiser de
paix. Puis, les bannières imitent les croix, penchant l’une vers l’autre
les éclatantes images de saints dont elles sont ornées. Quand la grande
bannière de Saint-Jean va pour rendre l’accolade, il se produit soudain
dans l’assistance un mouvement de curiosité vive et presque d’angoisse.
C’est qu’elle n’est pas d’un maniement facile, cette colossale
tapisserie, chef-d’œuvre de plusieurs générations de tisseurs d’or, où
toute la scène du baptême du Christ est représentée. Elle jouit d’une
renommée sans égale dans toute la Bretagne bretonnante, non seulement
pour sa beauté, mais pour son poids. A cause de cela surtout, elle passe
pour une espèce de palladium. Son armature transversale a l’ampleur
d’une vergue, et sa hampe, l’épaisseur d’un mât. Aussi n’y a-t-il que
des athlètes à pouvoir briguer l’honneur de la porter. Il n’en est point
de plus recherché, en cette partie du Trégor. Jadis, on le décernait au
concours. Pas de commune, pas même de hameau qui n’envoyât son champion.
Vainqueur, il était entouré de la même considération que, chez les
Grecs, le gagnant de la couronne olympique. Il devenait pour ses
compatriotes un sujet d’orgueil: on parlait de lui comme d’un mortel
d’essence supérieure, comme d’un héros, et les Pindares du canton
rimaient des strophes à sa louange.
De nos jours, les pèlerins du dehors ont cessé de prendre part à ce
sport sacré. Mais les jeunes hommes de Saint-Jean continuent de le
pratiquer avec autant d’ardeur que leurs pères. Quatre, cinq mois avant
le pardon, ils se réunissent tous les dimanches dans une aire de ferme,
pour s’exercer à «l’épreuve de la perche». Le poids de cette perche,
très longue et garnie de ferraille à son extrémité la plus grosse, a été
calculé d’après celui de la bannière, et l’épreuve consiste, d’abord à
la soulever de terre, en la saisissant par le bout mince, puis à la
mâter toute droite, enfin à la promener un nombre déterminé de fois
autour de l’aire, à travers les fumiers mous et les brousses sèches dont
le sol est jonché. C’est, du reste, un métier où il n’est pas rare que
l’on se casse les reins.
--Voyez-vous,--me dit un processionneur auprès duquel je me suis
faufilé,--il y a toujours à craindre mort d’homme sur ce pont, au moment
où la grande bannière s’incline pour le salut... Une année, j’ai vu le
porteur s’abattre raide, les veines de la poitrine rompues. Le recteur
n’eut même pas le temps de l’administrer. Par exemple, on lui fit des
funérailles de prince, et sur sa pierre tombale...
Un vaste murmure d’admiration a couvert la voix de mon interlocuteur.
Les yeux brillent, les faces rayonnent. On se pousse les coudes. Des
interjections courent, entre haut et bas, de lèvres en lèvres:
--Hein! ce petit Landouar, tout de même!...
--Ça, au moins, c’est une révérence!
--Pas un pli dans le visage!...
--Ni un tremblement dans le jarret!...
L’hymne entonnée à tue-tête par les chantres, les cloches qui,
maintenant, sonnent à toute volée empêchent sans doute ces propos
flatteurs de parvenir aux oreilles du petit Landouar. Mais,
arriveraient-ils jusqu’à lui, il ne les entendrait pas. Il est tout
entier à sa fonction, l’esprit ramassé comme les muscles, ses doigts
crispés et durcis, pareils à de jaunes sarments de lande, son cou de
taurillon rentré à demi dans ses épaules noueuses et trapues, le regard
fixe, hypnotisé par cette grande soie flottante qui plane au-dessus de
lui comme une gloire et l’exalte, pour une minute désormais inoubliable,
jusqu’à l’ivresse des triomphateurs.
Il n’est d’ailleurs pas au bout de sa tâche. Là-bas, devant le porche du
cimetière, d’autres processions attendent le baiser d’accueil. Voici
Garlan, voici Lanmeur, voici Loquirec. Et j’en passe. Tout le pays
d’entre l’estuaire de Morlaix et la Pointe d’Armorique a délégué ses
prêtres et ses croix, ses oriflammes les plus éclatantes et ses suisses
les plus chamarrés. Et c’est un papillotement indicible, une débauche,
une frénésie de couleurs. Ah! qu’elle est loin, la Bretagne
conventionnelle, la Bretagne éteinte et grise des faiseurs de vers et
des littérateurs! Ici, tout vibre, tout resplendit, tout flamboie. Les
haleines du feu ont, en quelque sorte, vitrifié le ciel et la mer; la
terre même répand une odeur chaude et comme fermentée. Les herbes, les
sources distillent je ne sais quels baumes. Une exubérance vraiment
divine épanouit toutes choses. On sent frémir autour de soi les
mystérieuses puissances de la vie et de la fécondité. Aussi bien,
l’instant approche où le disque solaire, avant de précipiter sa chute
vers l’horizon, va darder sur la colline vouée à son culte toute la
véhémence de ses rayons élargis.
Elle se dresse, cette colline, à l’orient du village dont elle porte les
dernières maisons accrochées à son versant. Un raidillon y monte par le
plus court, entre deux hauts talus surplombants où des souches de
chênes, vieilles de plusieurs siècles, tendent vers vous des moignons
difformes, comme une séquelle de mendiants monstrueux. Le sol est raviné
sous les pieds: il semble que l’on marche dans le lit desséché d’un
torrent. Un torrent d’hommes, de femmes, s’y engouffre, en effet, mais
pour escalader la crête. On se hâte, on se bouscule. C’est à qui
parviendra le plus vite sur le lieu du Tantad. Je retrouve à mi-côte
l’aveugle du Bois-de-la-Nuit. Ce n’est plus sa fille qui le guide, c’est
lui qui l’entraîne. Il grimpe de son allure désordonnée de somnambule,
se heurtant aux gens, trébuchant aux pierres, roulant au-dessus du flot
humain sa belle tête douloureuse et farouche de Titan foudroyé.
--Çà, _cousin_,--lui dis-je, dans la langue de sa montagne, et en me
servant d’une appellation chère aux sabotiers,--qu’est-ce donc qui vous
presse si fort? Savez-vous que votre jeune fille est tout en nage?
--Oh! fait-il, elle se reposera là-haut. Moi, il me faut ma place au
Tantad!
Puis, d’une voix plus sourde:
--Si je n’ai pas été guéri l’an dernier, c’est ma faute: j’aurais dû
m’avancer plus près de la flamme. Cette fois, je veux être à la toucher,
sentir sa brûlure jusqu’au fin fond de mes prunelles...
Et, stimulé par l’attente, que dis-je? par la certitude du miracle, il
se rue d’un élan plus impétueux encore à l’assaut de la cime sainte qui,
tout à l’heure, va se couronner d’un buisson ardent, ainsi qu’un Horeb
breton.