VIII

Pour enfouie que soit la petite bourgade mystique au plus secret de son

cirque de collines et sous l’impénétrable couvert de ses ombrages,

encore ne laisse-t-elle pas de recevoir, de temps à autre, la visite

d’un touriste en quête d’inédit ou d’un amateur de villégiatures pas

cher. On y trouve donc une auberge décorée du nom d’hôtel, la plus

avenante, d’ailleurs, qui se puisse rêver. Mais ce qui lui donne un

intérêt tout spécial, un jour de pardon, c’est sa situation privilégiée

en face de l’église, dont elle forme, pour ainsi dire, une annexe

profane, et c’est aussi la vue qu’on en a sur les arrière-plans du

vallon, vers la mer. De la chambre qui m’est attribuée à l’étage, le

regard plonge, par la baie du portail, jusque dans la pénombre bleuâtre

de la nef, constellée de cires ardentes, embrasse les évolutions des

pèlerins dans le cimetière, autour de la fontaine sacrée, suit la molle

inflexion des prairies, en contre-bas du bourg, et n’est arrêté que par

l’énorme étrave rocheuse qui abrite Saint-Jean-du-Doigt, du côté de

l’occident.

Un sentier de montagne serpente au revers de cette crête abrupte, parmi

des sicots de chênes nains, des traînées de bruyère rose et de somptueux

champs d’ajoncs.

--Par là, m’a dit l’hôtesse, va descendre, au premier son de vêpres, la

procession de Plougaznou. C’est un spectacle qui en vaut la peine, vous

verrez.

Justement, les cloches s’ébranlent. Et, comme si elle n’eût attendu que

ce signal, une grande bannière écarlate, lamée d’or, s’érige par degrés

de derrière la hauteur, puis, tout à coup, se détache en plein ciel, et

s’enfle, pareille à la voilure de pourpre de quelque vaisseau

prestigieux. A sa suite, il en point une seconde, une troisième,

d’autres encore, balançant au rythme de la marche, celles-ci leurs

velours violets ou cramoisis, celles-là, leurs brocarts émeraude. Quand

le cortège s’engage dans la pente ensoleillée, l’effet n’est

véritablement pas banal, de toutes ces oriflammes échelonnées comme en

une merveilleuse gamme de teintes que la magnificence de la lumière

enrichit d’une splendeur unique. Des jeunes filles vêtues de blanc, des

Trégorroises aux frêles cornettes empesées, d’une finesse et d’une

transparence d’élytres, se pressent au pied de chaque hampe, sur les pas

du porteur, et tiennent, j’allais écrire manœuvrent, les cordons, car,

aux endroits trop escarpés, elles sont obligées de s’y suspendre comme à

des câbles, pour redresser la lourde étoffe et permettre à l’homme, que

le fardeau entraîne, de ressaisir son équilibre compromis. En sorte

qu’elle vous revient tout naturellement à l’esprit, la comparaison du

navire de féerie, célébré dans une vieille chanson de bord, dont les

agrès étaient de fil d’argent et l’équipage composé de pucelles.

Des guetteurs, postés dans les galeries hautes du clocher, sont

descendus en criant:

--Plougaznou! Plougaznou!

Un remuement de foule se fait dans l’église. C’est la procession de

Saint-Jean qui sort à son tour, enseignes déployées. Le rite veut

qu’elle aille recevoir celle de Plougaznou, à la limite des deux

paroisses. Le lieu de la rencontre est un antique pont de roches jeté,

en aval du village, sur le ruisseau qui sert de ligne de démarcation. De

chaque côté, les croix s’avancent, s’inclinent, se donnent le baiser de

paix. Puis, les bannières imitent les croix, penchant l’une vers l’autre

les éclatantes images de saints dont elles sont ornées. Quand la grande

bannière de Saint-Jean va pour rendre l’accolade, il se produit soudain

dans l’assistance un mouvement de curiosité vive et presque d’angoisse.

C’est qu’elle n’est pas d’un maniement facile, cette colossale

tapisserie, chef-d’œuvre de plusieurs générations de tisseurs d’or, où

toute la scène du baptême du Christ est représentée. Elle jouit d’une

renommée sans égale dans toute la Bretagne bretonnante, non seulement

pour sa beauté, mais pour son poids. A cause de cela surtout, elle passe

pour une espèce de palladium. Son armature transversale a l’ampleur

d’une vergue, et sa hampe, l’épaisseur d’un mât. Aussi n’y a-t-il que

des athlètes à pouvoir briguer l’honneur de la porter. Il n’en est point

de plus recherché, en cette partie du Trégor. Jadis, on le décernait au

concours. Pas de commune, pas même de hameau qui n’envoyât son champion.

Vainqueur, il était entouré de la même considération que, chez les

Grecs, le gagnant de la couronne olympique. Il devenait pour ses

compatriotes un sujet d’orgueil: on parlait de lui comme d’un mortel

d’essence supérieure, comme d’un héros, et les Pindares du canton

rimaient des strophes à sa louange.

De nos jours, les pèlerins du dehors ont cessé de prendre part à ce

sport sacré. Mais les jeunes hommes de Saint-Jean continuent de le

pratiquer avec autant d’ardeur que leurs pères. Quatre, cinq mois avant

le pardon, ils se réunissent tous les dimanches dans une aire de ferme,

pour s’exercer à «l’épreuve de la perche». Le poids de cette perche,

très longue et garnie de ferraille à son extrémité la plus grosse, a été

calculé d’après celui de la bannière, et l’épreuve consiste, d’abord à

la soulever de terre, en la saisissant par le bout mince, puis à la

mâter toute droite, enfin à la promener un nombre déterminé de fois

autour de l’aire, à travers les fumiers mous et les brousses sèches dont

le sol est jonché. C’est, du reste, un métier où il n’est pas rare que

l’on se casse les reins.

--Voyez-vous,--me dit un processionneur auprès duquel je me suis

faufilé,--il y a toujours à craindre mort d’homme sur ce pont, au moment

où la grande bannière s’incline pour le salut... Une année, j’ai vu le

porteur s’abattre raide, les veines de la poitrine rompues. Le recteur

n’eut même pas le temps de l’administrer. Par exemple, on lui fit des

funérailles de prince, et sur sa pierre tombale...

Un vaste murmure d’admiration a couvert la voix de mon interlocuteur.

Les yeux brillent, les faces rayonnent. On se pousse les coudes. Des

interjections courent, entre haut et bas, de lèvres en lèvres:

--Hein! ce petit Landouar, tout de même!...

--Ça, au moins, c’est une révérence!

--Pas un pli dans le visage!...

--Ni un tremblement dans le jarret!...

L’hymne entonnée à tue-tête par les chantres, les cloches qui,

maintenant, sonnent à toute volée empêchent sans doute ces propos

flatteurs de parvenir aux oreilles du petit Landouar. Mais,

arriveraient-ils jusqu’à lui, il ne les entendrait pas. Il est tout

entier à sa fonction, l’esprit ramassé comme les muscles, ses doigts

crispés et durcis, pareils à de jaunes sarments de lande, son cou de

taurillon rentré à demi dans ses épaules noueuses et trapues, le regard

fixe, hypnotisé par cette grande soie flottante qui plane au-dessus de

lui comme une gloire et l’exalte, pour une minute désormais inoubliable,

jusqu’à l’ivresse des triomphateurs.

Il n’est d’ailleurs pas au bout de sa tâche. Là-bas, devant le porche du

cimetière, d’autres processions attendent le baiser d’accueil. Voici

Garlan, voici Lanmeur, voici Loquirec. Et j’en passe. Tout le pays

d’entre l’estuaire de Morlaix et la Pointe d’Armorique a délégué ses

prêtres et ses croix, ses oriflammes les plus éclatantes et ses suisses

les plus chamarrés. Et c’est un papillotement indicible, une débauche,

une frénésie de couleurs. Ah! qu’elle est loin, la Bretagne

conventionnelle, la Bretagne éteinte et grise des faiseurs de vers et

des littérateurs! Ici, tout vibre, tout resplendit, tout flamboie. Les

haleines du feu ont, en quelque sorte, vitrifié le ciel et la mer; la

terre même répand une odeur chaude et comme fermentée. Les herbes, les

sources distillent je ne sais quels baumes. Une exubérance vraiment

divine épanouit toutes choses. On sent frémir autour de soi les

mystérieuses puissances de la vie et de la fécondité. Aussi bien,

l’instant approche où le disque solaire, avant de précipiter sa chute

vers l’horizon, va darder sur la colline vouée à son culte toute la

véhémence de ses rayons élargis.

Elle se dresse, cette colline, à l’orient du village dont elle porte les

dernières maisons accrochées à son versant. Un raidillon y monte par le

plus court, entre deux hauts talus surplombants où des souches de

chênes, vieilles de plusieurs siècles, tendent vers vous des moignons

difformes, comme une séquelle de mendiants monstrueux. Le sol est raviné

sous les pieds: il semble que l’on marche dans le lit desséché d’un

torrent. Un torrent d’hommes, de femmes, s’y engouffre, en effet, mais

pour escalader la crête. On se hâte, on se bouscule. C’est à qui

parviendra le plus vite sur le lieu du Tantad. Je retrouve à mi-côte

l’aveugle du Bois-de-la-Nuit. Ce n’est plus sa fille qui le guide, c’est

lui qui l’entraîne. Il grimpe de son allure désordonnée de somnambule,

se heurtant aux gens, trébuchant aux pierres, roulant au-dessus du flot

humain sa belle tête douloureuse et farouche de Titan foudroyé.

--Çà, _cousin_,--lui dis-je, dans la langue de sa montagne, et en me

servant d’une appellation chère aux sabotiers,--qu’est-ce donc qui vous

presse si fort? Savez-vous que votre jeune fille est tout en nage?

--Oh! fait-il, elle se reposera là-haut. Moi, il me faut ma place au

Tantad!

Puis, d’une voix plus sourde:

--Si je n’ai pas été guéri l’an dernier, c’est ma faute: j’aurais dû

m’avancer plus près de la flamme. Cette fois, je veux être à la toucher,

sentir sa brûlure jusqu’au fin fond de mes prunelles...

Et, stimulé par l’attente, que dis-je? par la certitude du miracle, il

se rue d’un élan plus impétueux encore à l’assaut de la cime sainte qui,

tout à l’heure, va se couronner d’un buisson ardent, ainsi qu’un Horeb

breton.

Au pays des pardons · 第 34 / 47 题