Deux années auparavant, aux vacances de 1890, j’étais assis sous les
grands ombrages du jardin de Rosmapamon. Et là, le plus merveilleux
enchanteur que la Bretagne ait produit, depuis Merlin, évoquait devant
un groupe d’intimes--à propos de l’inauguration, alors prochaine, du
nouveau tombeau de saint Yves--les souvenirs de son enfance qui se
rattachaient à l’ancien monument.
--Je ne l’ai pas vu de mes yeux, disait-il. Il avait été détruit pendant
la Révolution par ce bataillon de vandales étampois qui a laissé dans
toute notre Armorique tant de traces funestes de son passage. Mais les
personnes vénérables de mon entourage en avaient retenu l’image dans
leur mémoire. Elles m’en ont souvent fait la description. C’était
vraisemblablement une très belle chose. Nos sculpteurs de pierre du XVe
siècle étaient des artistes ingénieux et très personnels. Il est bien
regrettable qu’un tel chef-d’œuvre ait disparu. De mon temps, il n’y
avait plus à la place où il s’éleva qu’une dalle en marbre rouge que je
me souviens d’avoir vue. Ma mère avait sa chaise tout à côté, au pied de
la chaire. Cette dalle fut enlevée depuis, quand on conçut le projet de
rétablir le monument; et l’on pratiqua des fouilles, dans l’espoir de
découvrir des reliques. Croiriez-vous que l’on ne trouva rien! Cela est
à l’honneur de la probité toute bretonne de nos ecclésiastiques... Des
prêtres italiens eussent infailliblement découvert quelque chose.
Par un respect peut-être trop scrupuleux de la tradition, on a édifié le
nouveau cénotaphe sur l’emplacement de l’ancien. Je le déplore. Où il
est, il manque d’air et de lointain. En tout autre lieu, dans le «chœur
du Duc», par exemple, il eût fait meilleure figure. Il serait du moins à
souhaiter qu’à l’aide d’un fond approprié, de couleur sombre, on lui
permît de ressortir davantage[19].
[19] Voir la description que M. de la Borderie a donnée du tombeau. On
sait d’ailleurs les beaux travaux que ce savant a consacrés à la
mémoire du saint.
Je déplore aussi que, dans la galerie des personnages qui font cortège à
la statue de saint Yves, on ait omis ce bon Jehan de Kergoz qui fut son
mentor, le plus vigilant de ses amis. J’ai visité autrefois, dans un
vieux manoir de Kerborz, la salle où ils étudièrent ensemble, Jehan
faisant l’office de répétiteur. Quand vint l’heure du départ si redouté
des mères bretonnes, du départ pour Paris, c’est à Jehan de Kergoz que
dame Azou du Quinquiz confia son fils, avec les plus minutieuses
recommandations. Il prit sa tâche au sérieux et conduisit Yves, comme
par la main, jusqu’à l’âge d’homme. Vous savez que celui-ci mourut
prématurément. Jehan s’obstina à vivre jusqu’à ce qu’il lui eût été
donné d’assister à la canonisation de son élève. Il vint déposer à
l’enquête, et ce dut être, j’imagine, un très beau spectacle. Il avait
plus de quatre-vingt-dix ans; néanmoins, il parla avec un enthousiasme
si juvénile que, non content de convaincre son auditoire, il le fit
pleurer. C’est dans cette attitude qu’il eût fallu le représenter sur
une des faces du tombeau. Je l’y ai cherché en vain. C’est une lacune
fort regrettable.
... Je reproduis avec une fidélité textuelle les termes de la causerie.
Quant au reste, hélas!--quant à cette grâce à la fois si simple et si
subtile dont il parait les moindres choses, le prestigieux conteur en a
emporté le secret.
J’étais à Tréguier, le lundi 8 septembre, deuxième jour du _Triduum_. Le
contraste était saisissant, de ces vieilles rues engourdies depuis des
siècles dans une somnolence de cloître, et de ces longues foules
sinueuses et grouillantes labourées de profonds remous. Le dirai-je?
L’éclat même donné à ces fêtes froissa dès l’abord ma religiosité
bretonne. Il y avait là trop de mise en scène, une orchestration trop
savante, trop de curieux aussi, trop de «blagueurs», trop de
photographes. Notre race a des pudeurs jalouses, surtout quand il s’agit
du plus intime d’elle, de ces exquises dévotions surannées où elle se
réfugie et se complaît. Sous d’âpres dehors, elle est discrète, fine;
l’ostentation l’effarouche. A ses pardons habituels vous n’entendrez
guère que des sons voilés de tambours et le sifflet pastoral des fifres.
Le tintamarre des cuivres bouleverse l’harmonie de son rêve intérieur
qu’elle ose à peine se murmurer à elle-même. Pour moi, tout ce bruit me
choquait d’autant plus, en cette circonstance, que je savais de quelle
réserve délicate s’enveloppe au pays de Tréguier le culte de saint Yves.
Dès les premières nuits de mai, alors que, selon la jolie expression
locale, le ciel _s’ouvre_, semble planer de plus haut sur la terre,
l’usage est de se rendre au Minihy par la route obscure et odorante,
bordée d’aubépines en fleurs. On se réunit après souper, par groupes, au
pied de l’immense calvaire qui marque l’entrée de l’asile, de l’_ager_
sacré. C’est à la fois une promenade et une procession; on chemine à pas
lents, sous les étoiles; l’air est doux, traversé de senteurs
balsamiques; nulle croix en tête, pas de clergé ni de chantres. Le
silence est de rigueur. Les prières s’exhalent en un vague chuchotement
qui ne trouble point la paix des choses. C’est comme un défilé d’ombres
dans la nuit. Les vieilles citadines, aux délicieuses cornettes
d’autrefois, étouffent leurs pas menus dans des chaussons de ouate, les
mains dissimulées sous l’ampleur des manches, à la façon des nonnes. Le
long des douves, d’intervalles en intervalles, des mendiants sont
accroupis, manchots, culs-de-jattes, aveugles, lépreux, la plupart
agitant des torches qui avivent leurs plaies de larges reflets
sanglants,--tous, clamant et se renvoyant de l’un à l’autre, avec un
singulier mélange de cabotinage et de sincérité, la mélopée tragique de
leur misère. D’aucuns ont les genoux comme incrustés dans le sol. On les
prendrait, à leur immobilité, pour des statues. D’autres sont debout, la
tête rejetée en arrière; et dans le blanc de leurs yeux convulsés se
réfléchit par instants la lueur des astres. D’autres encore montrent
d’un beau geste toute une smala endormie autour d’eux, des chérubins
crépus couchés à même dans l’herbe du fossé et sur qui veille une
chandelle de suif avec une fougère pour support. Et les lamentations
éclatent, voix rauques de vieillards, glapissements aigus de femmes...
_En hanô sant Erwan!... En hanô sant Erwan[20]!..._ L’aumône versée, la
plainte s’apaise, et le silence redevient profond. Durant tout le
trajet, les pèlerins n’échangent pas une parole. C’est le _pardon mut_,
le «pardon taciturne», une des formes les plus usitées de la dévotion
bretonne.
[20] Au nom de saint Yves! Au nom de saint Yves!...
Une population qui entend de la sorte la piété n’est guère faite--on en
conviendra--pour goûter les manifestations pompeuses, toujours un peu
mêlées et discordantes.
--_Ma Doué!_ murmurait auprès de moi une paysanne de Louannec, comment
prier au milieu de tout ce bruit?
Il y avait là des milliers de gens qui pensaient comme cette paysanne.
Qu’on ne m’accuse pas au moins d’incriminer en bloc, par esprit de
dénigrement, ces fêtes que l’opinion générale s’accorda à trouver
«réussies» et dont quelques épisodes--le feu d’artifice mis à
part--eurent un caractère d’incontestable beauté. Telle, entre autres,
cette veillée des fidèles dans la cathédrale, pendant la nuit du lundi
au mardi. Une chose très bretonne, celle-là, très impressionnante aussi.
Lorsque je pénétrai à l’intérieur de l’église, il était une heure
avancée. Malgré la fraîcheur nocturne et les courants d’air qui
s’engouffraient par les portes ouvertes, on respirait une tiédeur fade,
l’haleine épaissie de la multitude prosternée là et sommeillant à demi,
en des poses d’hébétement et de lassitude. Les lourds piliers montaient,
humides, moussus, pareils à d’immenses troncs d’arbres balançant là-haut
sous les voûtes, au vacillement de quelques cierges, de mystérieuses
frondaisons d’ombre. Une oraison éparse, continue, monotone, rôdait à
travers le silence, courait comme un vol de bourdon sur toutes les
lèvres, peut-être même sur celles des évêques de pierre couchés, les
mains jointes, sous le cintre bas des enfeux. Dans toute cette obscurité
confuse et chuchotante, une seule chose lumineuse: le «tombeau»,--sorte
de catafalque blanc, vivement éclairé par une forêt de cires ardentes et
où reposait, blanche aussi, de l’étincelante blancheur du marbre,
l’image funéraire de saint Yves. Le long de la grille qui entoure le
monument, c’était un perpétuel glissement de silhouettes fantômatiques,
dans un bruit de prières et de chapelets égrenés. Soudain, une voix
isolée, une voix d’homme, large et pleine, entonna, sur l’air d’une
vieille complainte guerrière[21], un cantique en langue armoricaine
composé par un prêtre de l’endroit[22]:
[21] La _gwerz_ de «Lézobré».
[22] Le chanoine Le Pon.
_N’hen eus ket en Breiz, n’hen eus ket unan,
N’hen eus ket eur Zant evel sant Erwan..._
Il n’y a pas en Bretagne, il n’y en a pas un,
Il n’y a pas un saint comme saint Yves.
Cela fit l’effet d’une diane dans la cour d’une caserne endormie. Un
grand frisson secoua la foule. Les plus engourdis sursautèrent. Un chœur
formidable se mit à répéter chaque verset à la suite du chanteur. Ce fut
une clameur folle, éperdue, dont toute la cathédrale vibra. Les cierges
eux-mêmes, comme ranimés, brûlèrent d’une clarté plus joyeuse. Puis, les
voix s’éteignant, tout s’assombrit de nouveau; et l’on ne vit plus de
lumineux au fond de la nef que le blanc cadavre de saint Yves, veillé
par un peuple de pauvres gens...
Le lendemain, dans une flambée de soleil, à l’issue de la grand’messe,
les processions débouchaient du porche. Vingt paroisses étaient là,
clergé en tête, et tous les évêques bretons, successeurs des Pol, des
Brieuk, des Tudual, et tous les béguinages de la vieille cité monacale,
les coiffes rabattues sur le visage, les yeux décolorés et craintifs.
Les cloches se mirent en branle, non seulement celles de la cathédrale
et des couvents voisins, mais celles encore des bourgs les plus
rapprochés, de Plouguiel, du Minihy, de Trédarzec, de Kerborz, si bien
que cela roulait et retentissait dans tout l’espace comme les grandes
houles ondulées d’une mer sonore. Le défilé commença. Entre deux rangs
d’oriflammes se balançaient à des hampes aussi solides que des mâts les
bannières splendidement ouvragées des paroisses, les unes toutes neuves
et comme constellées, les autres, plus vénérables, étalant avec une
sorte de gloire leurs ors délustrés et leurs broderies éteintes. Sur la
plupart se détachaient presque en relief les lourdes images des saints
du Trégor. On lisait les noms au passage: Trémeur, Tryphine, Coupaïa,
Bergat, Sezni, Gwennolé, Gonéry, Liboubane, toute une litanie barbare
que les «étrangers», accourus en amateurs des villégiatures de la côte,
s’efforçaient en vain d’épeler. Devant le crâne d’Yves Héloury, enchâssé
dans un magnifique reliquaire, marchaient six pages vêtus de jaune et de
noir, aux couleurs du saint, et portant sur la poitrine les armes de
Kervarzin, quatre merlettes sur champ d’or. Derrière venaient les
prélats, les prêtres; la foule suivait, chantant--sur le ton du vieil
hymne de guerre--le cantique de «sant Erwân». Et c’était assurément très
beau.
On fit, en cet appareil grandiose, le tour des rues de Tréguier. Mais,
au grand étonnement des fidèles, on ne s’engagea point sur les terres du
Minihy, on n’alla pas rendre visite à saint Yves dans sa vraie «maison».
Je me plais à croire que ce fut par respect pour de certaines
convenances que les Bretons ont coutume de formuler dans cet adage: à
chaque pays son pardon.
V
Il n’y en a qu’un qui soit proprement le pardon de saint Yves: c’est
celui qui se célèbre au Minihy, dans la journée du 19 mai.
... Nous demeurions, en ce temps-là, à Penvénan--un gros bourg triste
sur un plateau dénudé, coupé de talus broussailleux, entre le Guindy et
la mer. La commune est vaste. Dans l’intérieur vivent des laboureurs
aisés, semeurs de froment et pasteurs de troupeaux. Quelques-uns sont
riches, ont des fermes spacieuses bâties en pierres de taille comme des
manoirs. Il n’en est pas de même des clans de pêcheurs, disséminés le
long du littoral. L’aisance est à peu près inconnue dans ces hameaux.
Les hommes en sont absents pendant cinq et six mois de l’année, presque
tous occupés aux campagnes lointaines et périlleuses de Terre-Neuve ou
d’Islande. Beaucoup ne reviennent jamais. Leurs familles tombent dans la
détresse, vont grossir la bande des «chercheurs de pain». On sait
d’ailleurs qu’en Bretagne ce n’est pas une honte de mendier, si même ce
n’est pas un honneur. Les misérables, comme les fous, sont tenus pour
des êtres sacrés. Qui leur manque de respect encourt la damnation
éternelle. Aussi les traite-t-on avec les plus grands égards; ils ont
partout leur écuelle dans le dressoir, leur pailler sous la grange ou
dans l’étable. Au pays de Tréguier, ils forment une espèce de
corporation et s’intitulent eux-mêmes, non sans orgueil, les «clients de
saint Yves». Quand sa fête approche, infirmes et loqueteux se redressent
dans leurs haillons, font sonner allègrement leurs béquilles:
--Voici notre pardon, disent-ils,--_pardon ar bêwien_, le pardon des
pauvres!
Je voudrais esquisser en quelques lignes la physionomie de l’un de ces
clients du saint, le plus honnête homme peut-être que j’aie connu. On
l’appelait Baptiste tout court, comme s’il n’eût jamais porté d’autre
nom. Il habitait, sur la route de Lannion, une masure à laquelle il ne
manquait guère que des murailles et un toit. La pluie et la neige y
avaient leurs libres entrées, et le vent s’y installait comme chez lui.
Les chats sans domicile pullulaient dans les recoins, indépendamment de
quantité d’autres bêtes. Quand on en plaisantait Baptiste, il vous
répondait avec une philosophie tranquille:
--_Dûman ê ty an holl_ (Chez moi, c’est la maison de tout le monde).
Il avait des idées très particulières sur l’hospitalité. C’était un
sage, à la manière des Cyniques, professant pour les réalités
extérieures une sereine indifférence, n’attachant de prix qu’aux choses
de l’âme. Cependant il tenait beaucoup à sa pipe, et son front se
rembrunissait dès qu’il n’avait plus de quoi fumer. Un petit verre
d’eau-de-vie de temps en temps n’était pas non plus pour lui déplaire.
Mais, voilà tout. Nulle autre passion ne troubla ce cœur simple. Il
entra dans la tombe aussi pur qu’au sortir de son berceau d’enfant. Il
mourut aux abords de sa quatre-vingtième année, une nuit de verglas,
sans un témoin, sans un cri, «s’étant lui-même fermé les yeux», selon
l’expression de la voisine qui la première s’aperçut de sa mort. Quand
on lui retira ses vêtements, on trouva dans ses poches, outre sa pipe et
sa blague, un vieux morceau de lettre qu’on ne put déchiffrer et, sur sa
maigre poitrine velue, un scapulaire. Quelques jours auparavant, il
avait accosté mon père dans la rue.
--Je compte sur vous pour me _prêter_ un drap, lorsque le moment sera
venu de m’ensevelir.
Il ne doutait point d’être un jour à même de le rendre, dans l’autre
monde. Ainsi les anciens Celtes se fixaient des échéances par delà le
terme de cette vie. Baptiste différait en ceci des pauvres gens ses
confrères: non seulement il ne demandait pas l’aumône, mais il la
repoussait, avec une colère mal contenue, si gracieusement qu’elle lui
fût offerte. Là-dessus il était intraitable. Il prétendait que le pain
qui n’a pas été gagné étouffe qui le mange. En descendant, le matin, je
le trouvais souvent installé dans l’âtre de la cuisine, et fumant. Il
avait un sentiment inné de la délicatesse, prenait toujours prétexte de
sa pipe à allumer ou d’une nouvelle à dire pour entrer dans les maisons.
Encore fallait-il qu’il eût en sympathie les hôtes. Moi, il m’aimait
pour les choses que j’aimais,--pour tout le passé breton dont je tâchais
dès lors à rassembler les reliques. Quant à mes parents, il ne
connaissait dans son entourage personne qui leur fût comparable. En quoi
il avait bien raison, l’excellent homme!... J’allais à lui, nous nous
serrions la main et l’on causait... Survenait ma mère qui le priait à
déjeuner «sans façons».
--Au cas où vous auriez quelque besogne à me donner, oui! sinon, vous
savez que c’est non!
Il y avait toujours «quelque besogne» en réserve pour Baptiste. On lui
gardait de préférence celles qui paraissaient exiger beaucoup de force,
comme de transporter du fumier ou de fendre du bois. Il s’en acquittait
avec une inhabileté charmante, le pauvre vieux! Mais c’était une âme
douce, prompte aux illusions. Il se persuadait de bonne foi qu’il avait
fait merveille, et mesurait la qualité de son travail à la sueur
ruisselante sur ses joues évidées.
--Vous vous fatiguez trop, Baptiste, lui disait ma mère. Nous vous
tuerons dix ans plus tôt.
Ce compliment le touchait aux moelles; il rayonnait. Nous le faisions
asseoir à table, au milieu de nous, comme c’est l’usage dans les
anciennes demeures bretonnes. Il avait très faim--ne goûtant pas au pain
tous les jours--et cependant il fallait le forcer à manger. Que de fois,
à son insu, nous lui avons empli les poches! Sa conversation était des
plus intéressantes. Il avait vu «vivre beaucoup de monde et passer
beaucoup de choses». Des trésors de connaissances populaires accumulées
roulaient pêle-mêle dans sa mémoire, ainsi que les galets sur la grève à
l’heure de la marée montante. Je pillais dans le tas, à la façon des
ramasseurs d’épaves...
Un soir, il se montra sur notre seuil, décemment vêtu de haillons
presque propres.
--Voulez-vous assister au _pardon des pauvres_? me demanda-t-il. Je suis
attendu chez le fermier de saint Yves,--mon ami Yaouank,--à qui j’ai
rendu quelques services.
L’aubaine était des meilleures. Je m’empressai d’accepter.
Déjà, au cours de l’après-midi, j’avais cru remarquer que le bourg était
plus animé que de coutume. De tous les petits chemins de grève
débouchaient des troupes de mendiants. Hommes, femmes, enfants, ils
traversaient la place, sans s’arrêter, sans même jeter un regard aux
portes des maisons, puis tournaient à l’angle de la route de Tréguier où
ils disparaissaient, entre les haies des ajoncs reverdis.
Nous prîmes la même direction. Il était près de sept heures: derrière
nous, du côté de Perros, le soleil à son déclin ressemblait à la gueule
embrasée d’un four. Sur nos têtes, de petites nues floconneuses,
blanches comme une laine qui sort du lavoir, dormaient au fond du ciel,
suspendues et immobiles. Quoique ses jarrets eussent fléchi sous le
poids de l’âge, Baptiste ne laissait pas de cheminer d’une allure assez
ingambe. Comme je lui en faisais l’observation:
--Qui naît pauvre doit avoir bon pied, me dit-il, dans la forme
sentencieuse qui lui était habituelle. Ce n’est pas sans raison qu’on
appelle les gens de ma sorte des _baléer-brô_, des batteurs de pays. Le
pain ne venant pas à nous de lui-même, force nous est d’aller à lui, et
c’est un métier où il faut des jambes... ou des béquilles, ajouta-t-il,
en me montrant un éclopé qui se tortillait, un peu en avant de nous,
entre ses deux piquets de bois.
Baptiste continua:
--Les livres vous ont sans doute appris quel marcheur était saint Yves,
notre patron.
--Apprenez-le-moi, _parrain_; les livres ne parlent point de ces choses.
--De quoi parlent-ils donc?... En tout cas, voici. Quand Yves fut d’âge
à fréquenter l’école, ses parents se trouvèrent fort embarrassés. Il n’y
avait pas à cette époque, dans toute la région du Trégor, un seul maître
qui fût digne de lui donner des leçons. A Yvias[23], il y en avait un,
très savant. Mais c’était là-bas, au fin fond du Goëlo, à huit lieues du
Minihy. Et Azou du Quinquiz ne voulait mettre son fils en classe qu’à la
condition qu’il prendrait tous ses repas au milieu des siens et qu’il
rentrerait coucher au logis, chaque soir. L’idée de se séparer de lui
complètement lui était trop cruelle. D’autre part il importait de le
faire instruire au plus vite, pour qu’il devînt un grand saint. Yves
s’aperçut que sa mère avait de longues heures de tristesse et finit par
lui demander la cause de son chagrin.
[23] Cette légende est probablement née d’un rapprochement établi par
la logique populaire entre le nom d’_Yves_ et celui d’_Yvias_.
--Ce n’est que cela! s’écria-t-il. Ficelle-moi mon abécédaire et mon
catéchisme. Demain matin, à la première aube, je partirai pour Yvias
et--sois tranquille--avant midi je serai de retour.
On le laissa faire à sa tête. Il se mit en route pour Yvias, portant sur
l’épaule son petit paquet de livres noué d’une ficelle. Il était déjà à
sa place, dans son banc, quand les autres écoliers arrivèrent. Il y
demeura sans bouger, bien attentif et bien appliqué, jusque vers onze
heures et demie. A ce moment il se leva.
--Qu’avez-vous donc? lui demanda le maître.
--Il est temps que je parte. J’entends le pas du sacristain du Minihy
montant les marches de la tour, pour aller sonner l’angélus.
--Cela n’est pas possible.
--Mettez votre pied sur le mien. Vous entendrez comme moi.
L’angélus de midi n’avait pas fini de sonner que le jeune saint était de
retour auprès de sa mère, dans la grande salle de Kervarzin. Ce fut,
dit-on, son premier miracle; deux années durant il le renouvela deux
fois par jour.