Est-il besoin d’ajouter que tout cet ensemble de superstitions auquel le
culte d’_Yves le Véridique_ a donné naissance n’est--aux yeux même de
nos paysans--qu’une perversion du culte pur, autrement large, autrement
humain, qu’ils rendent au vrai saint Yves?
Parcourez les chaumières du littoral ou, comme on dit en breton, de
_l’armor_ trégorrois. Ce qui vous frappe, dès le seuil, c’est une
enluminure naïve peinte à fresque par un artiste sans prétentions, à
l’endroit le plus éclairé de la maison,--généralement dans l’embrasure
de la fenêtre, là où s’épinglent aussi, en leurs cadres rococo, les
photographies fanées des membres de la famille. Neuf fois sur dix, cette
enluminure représente saint Yves, et, d’une chaumière à l’autre, le type
est invariablement le même: figure imberbe et douce, le corps figé en
une raideur sacerdotale, une bourse dans la main droite, un livre dans
la gauche, l’air d’un tout jeune prêtre frais émoulu du séminaire, d’un
_cloarec_[14] récemment promu au gouvernement des âmes. J’ai connu, dans
mon enfance, des vicaires qui ressemblaient à cette image trait pour
trait, blonds, roses, le geste embarrassé, les yeux méditatifs,--un
mélange de paysannerie et de mysticité.
[14] Clerc.
Il exista jadis, de par la Bretagne, une confrérie nomade de peintres
rustiques qui s’en allaient de bourg en bourg, illustrant ainsi de
motifs pieux les demeures des humbles. Médiocres barbouilleurs, pour la
plupart, mais que tourmentait néanmoins un grand rêve d’idéalisme et
qui, parfois, avaient d’heureuses rencontres, des hasards d’inspiration
dignes du vieil Orcagna. Je crains fort que, de ces imagiers populaires,
_Mabik Rémond_ ne soit chez nous le dernier. Il est une des physionomies
les plus originales de la Bretagne finissante. J’ai tenu à lui faire
visite, il y a quelques mois. Sa bicoque couronne un rocher de la
romantique vallée du Guindy[15], à deux kilomètres de Tréguier. Du
dehors, c’est n’importe quelle masure; à l’intérieur, c’est proprement
un sanctuaire. L’autel même y est,--au bas bout de la maison,--faisant
face au foyer. Au-dessus, un tabernacle en terre glaise, enjolivé d’un
mirifique Saint-Sacrement. Comme meubles, le strict nécessaire: un lit,
une armoire, accolés l’un à l’autre, et ayant cette gêne vague des
choses qui se sentent dépaysées. Quant au reste, des murs vides, ou
plutôt peuplés--peuplés à l’excès--des surabondantes visions de Mabik.
[15] Le Guindy conflue avec le Jaudy, en aval de Tréguier.
Au moment où je franchis le seuil, le maître de céans est assis dans
l’âtre, sur une escabelle, et surveille la cuisson du repas de midi. Il
m’accueille sans se déranger, à la façon bretonne.
--Si vous êtes chrétien, vous êtes ici chez vous, me dit-il avec cette
politesse tranquille des hommes du peuple en Basse-Bretagne, qui
laissent les gens venir à eux.
Deux mascarons grossièrement pétris font saillie aux deux angles de la
cheminée. L’un tient entre les lèvres, en guise de pipe, la pince en fer
du _gôlô-lutik_, de la longue, et fluette, et torse chandelle de résine.
Celui-là, m’explique Mabik, c’est «Ravachol», et l’autre, vis-à-vis,
c’est le «diable» qui le tente. _Le Petit Journal_ a pénétré jusque chez
cet illettré d’Armorique.
Nous sommes vite devenus bons amis. Je parle breton, et il fume! Tout en
puisant à mon tabac, il me raconte sa vie. Il est né, suivant son
expression, dans une douve quelconque, comme une herbe de hasard. Et
depuis lors il ramone. Entre temps, il s’est marié et a été, comme il
dit, «veuf et _reveuf_». Il en est actuellement à sa quatrième femme.
Et, comme je témoigne quelque commisération:
--Oh! fait-il philosophiquement, elles sont toujours un peu _avariées_,
quand elles m’épousent...
Mais il ajoute aussitôt:
--Toutes jolies, en revanche; mes voisins vous le diront.
Lui est laid, chauve, la barbe hirsute et orde, les prunelles de
travers, un _paysan du Danube_--y compris l’éloquence--avec la suie en
plus, des plaques de noir de fumée encroûtant ses vieilles joues. Si on
lui demande pourquoi, ayant la rivière à sa porte, il ne s’y lave
jamais, il répond, non sans malice, que, pendant un quart d’heure au
moins, cela troublerait «l’âme claire de l’eau courante» et la
dégoûterait peut-être de chanter. Elle a bien assez à faire, prétend-il,
de décrasser les bourgeois. Ces bourgeois, il les exècre; il a pour eux
le mépris chevelu des rapins de 1830, interprété dans une langue dont je
me refuse à traduire les violences pittoresques.
--Parlons un peu de vos saints, Mabik Rémond. Commentez-moi votre musée.
--Voilà. C’est sur ces murailles que je m’essaie. Quand j’ai campé mon
bonhomme et que je l’ai désormais en main, je passe par-dessus une
couche de lait de chaux,--et j’entreprends autre chose. Vous voyez ce
saint Trémeur? Je l’ai refait quinze fois. C’est très difficile à
attraper, un personnage de cette sorte, qui a sa tête dans les bras au
lieu de la porter sur ses épaules. Ce saint Laurent aussi m’a coûté
beaucoup de peine, et plus encore ce saint Herbot... Mes modèles?
Parbleu, les statues de bois ou de pierre devant qui je m’agenouille
dans les chapelles, durant mes campagnes de ramonage à travers le pays
trégorrois, depuis Plestin jusqu’à Paimpol. Je les contemple, je les
prie, et j’emporte leur image dans mes yeux...
Il est resté fidèle, en effet, à la tradition ancienne. Les «Primitifs»
bretons lui ont légué leur secret avec leur âme, et il reproduit avec
une sincérité surprenante leur «faire» inhabile et si expressif. Cela
est d’un art simpliste, presque grossier, et où cependant se manifestent
à la fois un symbolisme d’une qualité rare et un sentiment très précis
de la réalité.
--Quand et comment vous est-elle venue, Mabik, l’idée de vous faire
_peintureur_ de saints?
--Hé! sait-on pourquoi les étoiles se lèvent, lorsque descend la
nuit?... J’ai toujours aimé les belles choses des églises,--des vieilles
églises d’autrefois, lesquelles étaient pleines de merveilles qu’on ne
verra plus... Tout enfant, en cheminant comme ça de quartier en
quartier, pour exercer mon métier de ramoneur, il m’arrivait souvent de
coucher dans des sanctuaires abandonnés des fabriques et dont on ne
songeait même plus à fermer la porte. Je restais longtemps sans dormir
ou bien je me réveillais sans cesse, et je croyais entendre, dans
l’ombre, les pauvres saints pleurer. Ils me disaient: «Mabik, nous
sommes plus âgés que ne le serait aujourd’hui ton trisaïeul[16]; notre
sort est triste; quand nous aurons fini de pourrir, qui se souviendra de
notre visage?...»--Puis, écoutez-moi bien: les femmes font quelquefois
des scènes; en pareil cas, moi, je déguerpis. Vous n’êtes pas sans
connaître l’oratoire en ruines de saint Elud[17], dans la pinède, un peu
au-dessus de la Fontaine-de-Minuit. Là, j’ai mon refuge, ma maison de
paix. Là, plus de bruit humain, plus de paroles querelleuses, mais une
solitude profonde où les jours s’écoulent avec lenteur, sous les grands
arbres mélodieux... Un hiver, peu de temps après mes secondes noces, j’y
vécus un peu plus d’une semaine. J’avais pris, pour ma nourriture,
quelques croûtes de pain, et, quant à la boisson, je n’avais qu’à puiser
à la source. Les nuits étaient lumineuses et glacées. Je m’étais aménagé
un toit de fougères qui me garantissait la tête: un feu d’aiguilles de
pin me réchauffait les pieds. Or, un soir que je venais de m’assoupir,
quelqu’un m’appela par mon nom. Je rouvris les yeux, et, devant moi,
dans la brume blanche qui s’élevait de la vallée, je vis surgir une
apparition, un fantôme de saint que je reconnus aussitôt. C’était Yves
de Kervarzin, le prêtre secourable, hébergeur des vagabonds et patron
des sans-le-sou[18]... Tel il s’est montré à moi, celle nuit-là, tel je
l’ai représenté depuis, partout où j’ai pu, avec sa toque noire, avec sa
longue soutane, avec son aube fine, si étincelante qu’elle semblait
tissée de clair de lune.
[16] On dit en breton «da dad kûn» _ton père doux_.
[17] C’est peut-être le site le plus gracieux de l’exquise vallée du
Guindy. La rivière au bas, claire, chantante, déroulant sur un lit
de gravier, à travers des prés d’un vert intense, ses méandres
harmonieux. Sur une des collines de la rive gauche, un bois de pins
et, à son ombre, les ruines de l’oratoire. Celui-ci devait couvrir à
peine trois mètres carrés de superficie. Il était bâti de quelques
pierres mal liées avec de l’argile. On raconte que saint Elud,--le
même, j’imagine, que saint Iltud,--eut là son ermitage.
Quant à la Fontaine-de-Minuit (Feunteun-Anternoz), son eau
mystérieuse filtre d’un rocher, au pied de la colline. J’ai dessein
de raconter ailleurs ses vertus.
[18] «An dud a bemp liard», disait Mabik, les _gens de cinq liards_.
»C’est lui qui a commencé ma réputation. Je l’ai peint d’abord dans une
ferme, puis dans une autre. Finalement, dès que j’entrais dans une
maison, on m’appréhendait à la veste:
»--Ramone ou ne ramone pas, cela nous est égal, mais tu vas le dessiner
là, tu vas dessiner ton _Sant Erwan_!
»Aujourd’hui encore, quand je passe devant les seuils, les petits
enfants s’attroupent et crient:
»--C’est Mabik Rémond, c’est l’_oiseau noir_ de saint Yves!
»Les meilleures choses, hélas! n’ont qu’un temps. Reste-t-il, en Trégor,
reste-t-il une seule maison de marin ou de paysan qui n’ait point sur sa
muraille la grande image sacrée? Pauvre de moi, j’ai dû chercher
d’autres motifs. Oh! je sais bien, dans notre pays ce ne sont pas les
saints qui manquent. En ces parages même, il en débarqua des _batelées_
qui avaient pour pilote Lewias, et Tudual pour capitaine. Je les connais
tous. Au besoin, je vous dirais leurs noms, leur histoire et la figure
qu’ils ont laissée d’eux. Je puis, avec un peu de terre à briques et de
noir de fumée, leur redonner un semblant de vie. On me commande:
«Fais-nous tel saint, Mabik»; et je le fais. Mais, voyez-vous, si
j’étais maître de ma destinée, je ne peindrais jamais que des saint
Yves. Les galopins des campagnes ont raison. Peintre de saint Yves je
suis, peintre de saint Yves je mourrai!...»
Ainsi me parla Mabik Rémond, en ce paisible après-midi d’août où je fus
momentanément son hôte, tandis que le moulin de Job-An-Dû _tictaquait_
ferme au creux du vallon et que les cloches du Minihy carillonnaient
pour un baptême.