Le parlement avait désormais les yeux ouverts sur l’inconvenance

des mystères et sur l’obscénité des farces qui les accompagnaient;

le _Mystère de la Passion_, retouché et corrigé par Arnoul Greban,

offrait encore plus d’un passage intolérable (voy. l’_Hist. de Paris_

de Dulaure, édit. in-12, t. III, p. 501); le _Mystère de l’Ancien

Testament_, le dernier représenté et imprimé, renfermait des scènes

qui n’outrageaient pas moins les mœurs que la religion. Tout à coup,

le roi ordonna la démolition de l’hôtel de Flandre, et les confrères

de la Passion se trouvèrent encore une fois sans asile: on voulait

probablement les forcer à fermer leur théâtre. Ils achetèrent le vieil

hôtel de Bourgogne dans la rue Mauconseil et ils y firent construire

un nouveau théâtre; mais, lorsqu’ils s’apprêtaient à reprendre le

cours de leurs représentations, le parlement, auquel ils demandaient la

confirmation de leurs priviléges, leur défendit expressément, par arrêt

du 17 novembre 1548, «de jouer les mystères de la Passion de nostre

Sauveur ni autres mystères sacrés, sous peine d’amende arbitraire,

leur permettant néanmoins de pouvoir jouer autres mystères profanes,

honnestes et licites, sans offenser ni injurier aucunes personnes.»

Les mystères avaient fait leur temps; on en réimprima quelques-uns,

mais on ne les joua plus que dans le fond des provinces. Le parlement,

qui les avait interdits, se conformait d’ailleurs au goût du public,

que ce genre de spectacle laissait froid ou indigné. La tragédie

et la comédie se partagèrent la succession dramatique des mystères,

mais le genre favori du seizième siècle, celui que les honnêtes gens

réprouvaient et que le parlement n’osait pas interdire, c’était la

farce des Enfants-sans-souci, c’était ce comique bouffon et licencieux

qui mettait en scène les vices et les ridicules du peuple. «Les farces,

dit Louis Guyon dans ses _Diverses leçons_ (Lyon, Ant. Chard, 1625, 3

vol. in-8º), ne diffèrent en rien des comédies, sinon qu’on y introduit

des interlocuteurs qui représentent gens de peu et qui par leurs gestes

apprennent à rire au peuple, et, entre autres, on y en a introduit

un ou deux, qui contrefont les fols qu’on appelle Zanis et Pantalons,

ayant de faux visages fort contrefaits et ridicules: en France, on les

appelle _badins_, revestus de mesmes habits. Et communément il ne se

traicte sinon des bons tours que font des frippons, pour la mangeaille,

à de pauvres idiots et maladvisez qui se laissent légèrement tromper

et persuader; ou on y introduit des personnages luxurieux, voluptueux,

qui déçoivent quelques maris sots et idiots pour abuser de leurs

femmes, ou bien souvent des femmes qui inventent les moyens de jouyr du

feu d’amour finement, sans qu’on s’en aperçoive... Quant aux farces,

d’autant que volontiers elles sont pleines de toutes impudicitez,

vilenies et gourmandises, et gestes peu honnestes, enseignans au

peuple comme on peut tromper la femme d’autruy, et les serviteurs et

servantes, leurs maistres, et autres semblables choses, sont reprouvées

de gens sages et ne sont trouvées bonnes.» Cependant les farces, dont

la plus grande partie est restée inédite et a suivi dans la tombe les

vieux comédiens, occupèrent le théâtre jusqu’au règne de Louis XIV,

où quelques-unes des plus célèbres d’entre elles se transformèrent en

comédies.

Depuis la suppression du spectacle des mystères, le théâtre, au lieu

de s’épurer et de tendre vers un but moral, s’abandonnait à une licence

bien digne de justifier les plaintes amères de ses ennemis; il semblait

n’avoir plus d’autre destination que de corrompre la jeunesse et

d’enseigner la débauche. Voici en quels termes un zélé catholique le

dénonçait en 1588 à l’horreur des bons citoyens et au châtiment des

magistrats, dans ses _Remonstrances très-humbles au roy de France et

de Pologne Henry troisiesme de ce nom, sur les désordres et misères

du royaume_. «En ce cloaque et maison de Sathan, nommée l’_hostel de

Bourgogne_, dont les acteurs se disent abusivement _confrères de la

Passion de Jésus-Christ_, se donnent mille assignations scandaleuses,

au préjudice de l’honnesteté et pudicité des femmes et à la ruine

des familles des pauvres artisans, desquels la salle basse (le

parterre) est toute pleine, et lesquels, plus de deux heures avant

le jeu, passent leur temps en devis impudiques, jeux de cartes et de

dez, en gourmandise, en ivrognerie, tout publiquement, d’où viennent

plusieurs querelles et batteries... Sur l’échafaud (le théâtre), l’on

y dresse des autels chargés de croix et d’ornements ecclésiastiques;

l’on y représente des prestres revestus de surplis, mesme aux farces

impudiques, pour faire mariage de risées... et, au surplus, il n’y a

farce qui ne soit orde, sale et vilaine, au scandale de la jeunesse qui

y assiste.»

Les farces du seizième siècle furent la honte de notre théâtre

français, et servirent tristement à la démoralisation sociale;

mais on ne les connaîtrait que par ouï-dire, si deux publications

récentes ne nous en avaient pas rendu environ cent cinquante, qui ont

échappé ainsi à une destruction systématique. «On ne sçauroit dire,

écrivait Antoine du Verdier, sieur de Vauprivas, dans sa _Bibliothèque

françoise_, imprimée à Lyon en 1584, on ne sçauroit dire les farces

qui ont été composées et imprimées, si grand en est le nombre; car,

au passé, chascun se mesloit d’en faire, et encore les histrions, dits

Enfans-sans-soucy, en jouent et recitent. Or n’est la farce qu’un acte

de comedie, et la plus courte est estimée la meilleure, afin d’eviter

l’ennuy qu’une prolexité et longueur apporteroit aux spectateurs.» Du

Verdier ajoute que, selon l’_Art de rhetorique_ de Gratian du Pont,

il faut que la farce ou sottise ne passe pas cinq cents vers. Outre

la farce proprement dite, il y avait aussi des dialogues joyeux à deux

personnages, des monologues et des sermons joyeux, que récitait un seul

comédien. Malgré la multitude de farces qui ont existé, une vingtaine,

au plus, avaient été sauvées; car les ecclésiastiques et les personnes

dévotes étaient parvenus à faire disparaître tous les exemplaires de

ces compositions libres ou obscènes: on ne s’explique pas autrement

pourquoi tant de farces imprimées, tant d’éditions successives ont

disparu, sans laisser de traces. On a découvert, il y a peu d’années,

dans une ancienne librairie d’Allemagne, un recueil de soixante-quatre

farces, dialogues, monologues, sermons joyeux, imprimés la plupart à

Lyon, vers 1545; le _British Museum_ de Londres s’est rendu acquéreur

de ce recueil unique, dans lequel on ne trouve que six ou sept pièces

déjà connues par des éditions différentes. C’est ce recueil de farces,

que M. Viollet-Leduc publie aujourd’hui sous le titre d’_Ancien Théâtre

français_ (Paris, P. Jannet, 1854, 3 vol. in-18). Précédemment, M.

Francisque-Michel avait publié (Paris, Techener, 1831–37, 4 vol.

in-8º), d’après un manuscrit que possédait le duc de la Vallière

(voy. le _Catal._ de ses livres, nº 3304), et qui est maintenant à la

Bibliothèque impériale, soixante-quatorze farces de la même époque,

lesquelles ont été certainement imprimées dans leur nouveauté, et

dont les anciennes éditions furent anéanties comme tant d’autres. Ces

deux recueils, si précieux pour l’histoire du vieux théâtre, suffisent

pour nous apprendre combien la morale et la pudeur publiques avaient à

gémir de la représentation des farces, où le jeu des acteurs exagérait

toujours l’indécence du sujet et du dialogue.

La guerre implacable qu’on faisait aux farces imprimées avait déjà

réussi à les rendre assez rares, vers le commencement du dix-septième

siècle, pour qu’un bibliophile, amateur de ce genre de littérature

badine, se soit efforcé d’en sauver quelques-unes du naufrage, en

faisant réimprimer, dès l’année 1612, chez Nicolas Rousset, libraire

de Paris, un _Recueil de plusieurs farces tant anciennes que modernes,

lesquelles ont esté mises en meilleur ordre et langage qu’auparavant_.

Les auteurs de la _Bibliothèque du théâtre françois_ (le duc de

la Vallière, Marin et Mercier de Saint-Léger) ont analysé les sept

farces que contient ce curieux recueil, de manière à nous prouver

que le théâtre de ce temps-là ne se souciait guère de respecter les

spectateurs, qui pardonnaient la plus grosse ordure, pourvu qu’on

leur donnât à rire. Une de ces farces, que la Fontaine a imitée dans

le conte du _Faiseur d’oreilles_, met en scène une femme grosse qui

demande au médecin si elle aura un garçon ou une fille. Le médecin

regarde dans sa main, et lui dit que cet enfant n’aura point de nez.

La femme se désespère, mais le médecin la console et promet de réparer

ce malheur: pour cet effet, il se retire avec elle. La femme rejoint

son mari, qui l’attendait à la porte, et accouche un moment après.

«Comment, dit le mari, il y a treize mois que je ne me suis approché de

vous, et vous faites un enfant, tandis que la première année de notre

mariage vous accouchâtes au bout de six mois!—C’est, répondit-elle,

que la première fois l’enfant avoit été placé trop près de l’issue,

et la seconde, trop avant.» Ce n’était rien que de faire accoucher

une femme sur le théâtre; on voyait souvent les amants et les époux

se coucher et continuer leur rôle entre les draps du lit! Souvent

aussi, l’action se passait derrière la scène ou dans la niche fermée de

rideaux; mais, pour éviter un malentendu, on avertissait le spectateur

de tout ce qu’on ne lui permettait pas de voir. Dans la _Farce joyeuse

et recreative d’une femme qui demande les arrérages à son mary_, les

deux époux, qui ont failli avoir un procès sur ce chapitre matrimonial,

finissent par s’accorder et par sortir ensemble. Un voisin, qui s’est

employé à la réconciliation des parties, dit alors:

«Ils s’en sont allés là derrière,

Pensez, cheviller leur accord,

Afin qu’il en tienne plus fort.

C’est ainsi qu’il faut apaiser

Les femmes, quand veulent noiser.»

Dans la _Farce nouvelle, contenant le debat d’un jeune moine et d’un

vieil gendarme, par-devant le dieu Cupidon, pour une fille_, cette

fille vient exposer son cas devant le trône de Cupidon: elle se sent

agitée de désirs et de besoins amoureux; Cupidon lui conseille de

prendre un amant plutôt qu’un mari, et promet de la pourvoir pour le

mieux. Un jeune moine et un vieux gendarme se disputent la possession

de la fille, et Cupidon, pour les mettre tous trois d’accord, les

invite à chanter ensemble une chanson; ils s’excusent l’un après

l’autre de ne faire honneur à ce défi musical, et les motifs de leur

refus ne sont que de grossières équivoques. Les deux concurrents ne

font donc pas entendre le timbre de leur voix, d’après lequel Cupidon

se proposait d’apprécier la capacité de chacun; mais le dieu d’amour

s’en rapporte à d’autres indices moins trompeurs, et il fait comprendre

à la fille qu’un jeune moine vaut mieux qu’un _vieil_ gendarme.

Il faudrait citer toutes les farces qui nous restent du seizième

siècle, pour constater les innombrables ressources de leur immoralité,

et pour faire comprendre la part qu’elles avaient dans l’enseignement

de la Prostitution. Une femme de bien, après avoir assisté à ces

représentations impures, en revenait l’âme souillée et l’esprit tourné

à la luxure. Non-seulement les images les plus obscènes, les mots les

plus crus, les maximes les plus honteuses émaillaient le dialogue des

farceurs, mais encore leur pantomime et leurs jeux de scène étaient

d’horribles provocations à la débauche. Il est impossible de se faire

une idée de ce qu’étaient les farces populaires de ce temps-là, si l’on

n’en a pas lu quelques-unes. La _Bibliothèque du théâtre françois_, par

le duc de la Vallière, Marin et Mercier de Saint-Léger, l’_Histoire du

théâtre français_, par les frères Parfaict, et l’_Histoire universelle

des théâtres_, par une société de gens de lettres, donnent une analyse

détaillée de plusieurs de ces pièces licencieuses; mais le lecteur

qui voudra étudier encore plus exactement les origines de notre

littérature dramatique doit recourir au précieux recueil de farces,

que M. P. Jannet vient de réimprimer dans sa Bibliothèque Elzevirienne

sous le titre d’_Ancien théâtre françois_. Nous signalerons surtout,

parmi les soixante-quatre farces, histoires, moralités, débats,

monologues, dialogues et sermons joyeux, qui composent ce recueil,

la _farce de frère Guillebert_, que l’ancien éditeur a qualifiée de

_très-bonne et fort joyeuse_; elle est, en effet, vraiment comique,

et l’on peut se rendre compte du succès de fou rire qu’elle obtenait à

la représentation; c’est la plus libre de toutes celles qui nous sont

parvenues. Elle commence par un de ces sermons joyeux, qui formaient

souvent à eux seuls l’intermède, dans les entr’actes d’une tragédie ou

d’une comédie sérieuse.

C’était là le théâtre populaire, jusqu’au commencement du seizième

siècle: nous aurions voulu montrer, par l’analyse de cette farce

célèbre, la triste influence qu’il devait exercer sur les mœurs. Les

farces de cette espèce étaient innombrables, comme le dit Du Verdier;

elles se jouaient, par toute la France, dans les plus petits villages;

elles servaient de thème, pour ainsi dire, à la pantomime la plus

indécente; elles souillaient à la fois les yeux et les oreilles des

spectateurs, qui encourageaient, par des applaudissements et des éclats

de rire insensés, le jeu impudique des acteurs. On comprend que le

clergé catholique ait condamné avec indignation ce déplorable abus de

l’art scénique, et l’on ne s’étonne plus, en présence de pareilles

ordures, que le théâtre tout entier se soit trouvé enveloppé dans

l’anathème dont l’Église avait frappé les farceurs et les comédiens.

Saint François de Sales, qui composait, vers cette époque, ses écrits

de morale religieuse, comparait les représentations théâtrales aux

champignons, dont les meilleurs ne sont pas salubres. Cependant

l’autorité civile, qui avait mission de veiller à la police des mœurs,

ne semble pas s’être émue de l’incroyable licence du théâtre français,

avant le fin du règne de Louis XIII; jusque-là, le lieutenant civil,

dans quelques arrêts relatifs aux comédiens, avait enjoint à ceux-ci de

ne représenter que «des pièces licites et honnestes, qui n’offensassent

personne;» mais les commissaires et les sergents ne paraissent pas

avoir fait exécuter ces arrêts au profit de la décence publique. En

revanche, la répression était très-prompte et très-sévère à l’égard de

toutes les satires personnelles qui s’adressaient à des gens de qualité

et à des particuliers notables. On emprisonnait alors, sans forme

de procès, les comédiens qui s’étaient permis la moindre atteinte au

respect des personnes et au secret de la vie privée. Quant aux farces

qui n’étaient que graveleuses ou ignobles, on leur laissait la carrière

libre, et on n’avait pas l’air d’en être scandalisé, d’autant plus

que ces spectacles malhonnêtes faisaient le charme du peuple, qui y

retrouvait la peinture de ses mœurs grossières, l’expression fidèle de

ses sentiments bas et la copie de son langage trivial.

Nous avons dit que le plus grand nombre des farces n’ont pas été

imprimées, et que celles qui le furent ont disparu en majeure partie.

Il y en a encore assez dans le recueil du _British Museum_ de Londres,

et dans celui de la Bibliothèque impériale de Paris, pour se faire

une idée exacte de l’excès de dépravation, qui pouvait seul faire

tolérer la représentation de ces pièces dégoûtantes. Voici les titres

de quelques-unes, qui tiennent d’ailleurs tout ce que promet leur

préambule: «Farce nouvelle très-bonne et fort joyeuse, des femmes qui

demandent les arrérages de leurs maris, et les font obliger par _nisi_;

à cinq personnages, c’est assavoir: le mary, la dame, la chambrière et

le voysin.—Farce nouvelle et fort joyeuse des femmes qui font escurer

leurs chaulderons et deffendent qu’on ne mette la pièce auprès du trou;

à trois personnages, c’est assavoir: la première femme, la seconde

et le maignen.—Farce très-bonne et fort joyeuse de Jeninot, qui fist

un roy de son chat, par faulte d’autre compagnon, en criant: Le roy

boit! et monta sur sa maistresse pour la mener à la messe; à trois

personnages, etc.» Tels étaient les titres, qui donnaient un avant-goût

des pièces, que l’affiche annonçait au public, et qui avaient une vogue

extraordinaire. Ces farces, on les apprenait par cœur, et chacun,

au besoin, était en état d’y remplir un rôle, lorsque, à défaut de

_joueurs_ de profession, une confrérie de compagnons, une corporation

de métier, une société joyeuse, se constituait en troupe dramatique.

Les associations d’acteurs bourgeois ou artisans se multiplièrent sur

tous les points du royaume, dans la première moitié du seizième siècle,

et la Prostitution, qui était toujours le mobile de cette passion

effrénée du théâtre, se multiplia également, en proportion du nombre

des comédiens et des comédiennes, qui vivaient dans le désordre le plus

crapuleux.

«Il y avoit deux troupes alors à Paris, raconte Tallemant des Réaux,

qui avait recueilli la tradition de la bouche de ses contemporains

(tome X de l’édit. in-12, p. 40); c’étoient presque tous des filous, et

leurs femmes vivoient dans la plus grande licence du monde: c’étoient

des femmes communes et même aux comédiens de l’autre troupe, dont elles

n’étoient pas.» Tallemant des Réaux ajoute plus loin: «La comédie n’a

été en honneur que depuis que le cardinal de Richelieu en a pris soin

(vers 1625), et avant cela, les honnêtes femmes n’y alloient point.»

Les trois plus habiles farceurs de ce temps-là, connus sous leurs noms

de théâtre, Turlupin, Gaultier Garguille et Gros-Guillaume, jouaient

la comédie sans femmes, et poussaient à l’envi le burlesque jusqu’au

cynisme le plus éhonté; Tallemant des Réaux dit pourtant que Gaultier

Garguille fut «le premier qui commença à vivre un peu plus règlement

que les autres,» et que Turlupin, «rencherissant sur la modestie

de Gaultier Garguille, meubla une chambre proprement; car tous les

autres étoient épars çà et là, et n’avoient ni feu ni lieu.» Sauval,

qui écrivait son _Histoire des Antiquités de Paris_ en même temps que

Tallemant ses _Historiettes_, se garde bien de délivrer un certificat

de bonnes mœurs à ces trois fameux bouffons; il dit même de Gaultier

Garguille, qu’il «n’aima jamais qu’en lieu bas;» et l’épitaphe qu’on

avait faite pour les trois amis, enterrés ensemble dans l’église de

Saint-Sauveur, renferme un trait qui pourrait bien faire allusion à

l’immoralité de leur association:

Gaultier, Guillaume et Turlupin,

Ignorans en grec et latin,

Brillèrent tous trois sur la scène

Sans recourir au sexe feminin,

Qu’ils disoient un peu trop malin:

Faisant oublier toute peine,

Leur jeu de théâtre badin

Dissipoit le plus fort chagrin.

Mais la Mort, en une semaine,

Pour venger son sexe mutin,

Fit à tous trois trouver leur fin.

Gros-Guillaume jouait à visage découvert; mais ses deux amis étaient

toujours masqués: chacun d’eux avait un costume caractéristique, qu’il

ne changeait jamais dans la farce. Avant d’être incorporés dans la

troupe de l’Hôtel de Bourgogne, ils avaient établi leurs tréteaux dans

un jeu de paume, qui ne suffisait pas à contenir tous les curieux que

ces représentations attiraient. Le cardinal de Richelieu voulut les

voir et les entendre; il fut enchanté d’eux, et il les jugea dignes

de devenir comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, où ils transportèrent

leurs farces et leurs chansons. On peut supposer que ces farces

étaient de la composition de Turlupin et de Gros-Guillaume, puisque

le nom de _turlupinades_ est resté aux canevas facétieux, qu’ils

jouaient d’abondance, à l’impromptu, comme les farces italiennes.

On sait, d’ailleurs, que les chansons, que nos trois amis chantaient

d’une manière si plaisante, n’avaient pas d’autre auteur que Gaultier

Garguille, qui les fit imprimer lui-même en 1632 (Paris, Targa,

petit in-12), et qui obtint, à cet effet, sous son véritable nom,

un privilége du roi, octroyé, était-il dit dans ce privilége, «à

nostre cher et bien-aimé Hugues Gueru, dit Fléchelles, l’un de nos

comediens ordinaires, de peur que des contrefacteurs ne viennent

adjouster quelques autres chansons plus dissolues.» La _Chanson de

Gaultier Garguille_, si dissolue qu’elle fût de son essence, avait

passé en proverbe, et bien des gens, dit Sauval, n’allaient à l’Hôtel

de Bourgogne que pour l’entendre. Quant aux farces dans lesquelles

Turlupin (Henri Legrand était son nom de famille) se distinguait

par des «rencontres pleines d’esprit, de feu et de jugement,» elles

n’eurent pas probablement les honneurs de l’impression: on ne les

connaît que par des scènes qui ont été reproduites dans de vieilles

estampes de Mariette et d’Abraham Bosse. Au reste, ces illustres

farceurs s’étaient essayés aussi, avec succès, dans la comédie

héroïque, qui descendait parfois aux trivialités de la farce.

L’Hôtel de Bourgogne, qui représenta des farces proprement dites

jusqu’au milieu du dix-septième siècle, possédait, au commencement de

ce siècle, un comédien auteur, non moins fameux que le furent plus

tard Turlupin, Gaultier Garguille, Gros-Guillaume et Guillot-Gorju.

C’était un Champenois, nommé Deslauriers, qui avait pris le sobriquet

de _Bruscambille_, sous lequel il composait et publiait les _plaisantes

imaginations_ qu’il débitait sur la scène, pour tenir en haleine

l’auditoire entre les deux pièces et pour le préparer à faire bon

accueil aux folies de la farce. L’usage de ces intermèdes comiques

et graveleux remontait certainement au spectacle des _pois pilés_,

et le _badin_, qui venait réciter au public un _monologue_ ou un

_sermon joyeux_, n’épargnait ni grimaces ni gestes indécents pour

faire rire le parterre, qui ne savait pas ce que c’était que de rougir

d’un mot obscène ou d’une pantomime licencieuse. Aussi, on avait osé

autrefois dire en plein théâtre le _Sermon joyeux d’un despucelleur de

nourrices_, le _Sermon des frappe-culs_, et bien d’autres monologues

en vers ou en prose non moins joyeux et non moins orduriers. Du temps

de Henri IV, Bruscambille s’était fait connaître par les harangues

facétieuses qu’il adressait aux spectateurs, avant ou après la comédie,

et qui roulaient sur toutes sortes de sujets bizarres, grivois ou

ridicules; tantôt, dans le procès du pou et du morpion, il imitait

les formes du palais et l’éloquence pédantesque du barreau; tantôt,

dans un panégyrique en faveur des gros nez, il paraphrasait cette

équivoque en latin macaronique: _Ad formam nasi cognoscitur ad te

levavi_; tantôt, il s’efforçait de découvrir, sous la jupe des femmes,

les mystères du saut des puces; tantôt, il prétendait avoir fait un

voyage au ciel et aux enfers, pour interroger les mânes et les manans,

sur cette grande question: _Uter vir an mulier se magis delectet in

copulatione_. On savait assez de latin dans la salle pour comprendre

celui de Bruscambille, et l’on riait aux larmes, lors même qu’on ne

le comprenait pas, car son jeu muet en disait autant que ses paroles.

Quelquefois, Deslauriers se mêlait de traiter plaisamment des matières

sérieuses qui plaisaient beaucoup moins aux habitués de l’Hôtel de

Bourgogne; il revenait souvent sur l’apologie du théâtre et sur la

justification du comédien, qu’il s’efforçait de relever de l’infamie

où sa profession l’avait fait tomber; mais il était bientôt obligé

de reprendre le ton graveleux et de faire son métier, en accumulant,

par exemple, toutes les turpitudes et toutes les saletés les plus

excentriques. Le marquis du Roure a cité, dans son _Analecta Biblion_

(t. II, p. 152 et suiv.), quelques-uns des proverbes obscènes, des

fantaisies et des paradoxes impudents, que Deslauriers récitait et

mimait sur le théâtre. Nous renvoyons le lecteur, qui désire en savoir

davantage, aux _Nouvelles et plaisantes imaginations de Bruscambille_,

que l’auteur ne craignit pas de dédier à _Monseigneur le Prince_,

c’est-à-dire à Henri de Bourbon, prince de Condé!

Et tout cela fut imprimé et réimprimé avec privilége du roi! et tout

cela fut débité et mimé, non-seulement sur le théâtre de l’Hôtel de

Bourgogne, mais encore sur tous les théâtres _de campagne_ qui lui

empruntaient son répertoire! Passe encore si le public, qui courait

entendre ces vilenies, eût été composé d’ivrognes et de libertins,

de gens sans aveu et de prostituées; mais le bourgeois menait à la

comédie sa femme et sa fille; les jeunes gens étaient passionnés, plus

encore que les hommes mûrs, pour ce divertissement qui les excitait

à la débauche, et partout le théâtre faisait de folles amours et des

adultères, des maris trompés, des femmes infidèles, des entremetteuses

de Prostitution, des docteurs d’immoralité. C’était là que le peuple

se perdait par les mauvais conseils et les mauvais exemples. Mais

ne fût-il point allé voir les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne,

ceux de l’Hôtel d’Argent ou du théâtre du Marais, ceux de la Foire

Saint-Germain et ceux qui dressaient leur théâtre de passage dans tous

les jeux de paume, il aurait eu, pour se divertir, pour dégrader sa

pensée et pour s’instruire à l’école de l’impudicité, les hideuses

parades en plein vent de la place Dauphine et du Pont-Neuf; il pouvait

y entendre tous les jours, sans bourse délier, les _rencontres_,

_questions_, _demandes_, _fantaisies_, etc., du grand Tabarin et du

baron de Gratelard, qui vendaient leurs drogues, leurs onguents, leurs

parfums et leurs _secrets_, à l’aide de ces «gaillardises admirables,»

de ces «conceptions inouïes» et de ces «farces joviales,» réimprimées

tant de fois pour répondre à l’empressement des acheteurs, que

n’effarouchaient pas l’impertinence du sujet, la hardiesse des détails

et l’incongruité du langage. Tabarin et ses émules avaient le droit de

tout dire sur leurs tréteaux; les passants, le droit de tout écouter,

et s’il y avait là d’aventure quelque commissaire-enquêteur de police

au maintien grave et austère, il se gardait bien d’interrompre les

plaisirs du petit peuple, en imposant silence aux acteurs effrontés des

farces tabariniques, qui ne furent prohibées plus tard que par arrêt du

parlement.

FIN DU TOME SIXIÈME ET DERNIER.

CONCLUSION.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6 · 第 22 / 23 段