Lilly et Nan étaient servantes de ferme. Elles portaient l'eau du puits,
l'été, par le sentier à peine frayé dans les blés mûrs; et l'hiver,
qu'il fait froid, et que les glacillons pendillent aux fenêtres, Lilly
venait coucher avec Nan. Pelotonnées sous les couvertures, elles
écoutaient le vent huer. Elles avaient toujours des pièces blanches dans
leurs poches, et guimpes fines à rubans cerise; blondes pareillement, et
ricassières. Tous les soirs elles mettaient au coin de l'âtre un baquet
de belle eau fraîche; où aussi elles trouvaient, disait-on, au saut du
lit, les pièces d'argent qu'elles faisaient sonner dans leurs doigts.
Car les «pixies» en jetaient au baquet après s'y être baignées. Mais
Nan, ni Lilly, ni personne, n'avait vu de «pixies», sinon que, dans les
contes et ballades, ce sont quelques méchantes petites choses noires
avec des queues tourbillonnantes.
Une nuit, Nan oublia de tirer de l'eau; d'autant qu'on était en
décembre, et que la chaîne rouillée du puits était enduite de glace.
Comme elle dormait, les mains sur les épaules de Lilly, soudain elle fut
pincée aux bras et aux mollets, et les cheveux de sa nuque furent
cruellement tirés. Elle s'éveilla en pleurant: «Demain je serai noire et
bleue!» Et elle dit à Lilly: «Serre-moi, serre-moi: je n'ai pas mis le
baquet de belle eau fraîche; mais je ne sortirai pas de mon lit, malgré
tous les «pixies» du Devonshire». Alors la bonne petite Lilly
l'embrassa, se leva, tira de l'eau, et plaça le baquet au coin de
l'âtre. Quand elle se recoucha, Nan était endormie.
* * * * *
Et dans son sommeil la petite Lilly eut un rêve. Il lui sembla qu'une
reine, vêtue de feuilles vertes, avec une couronne d'or sur la tête,
s'approchait de son lit, la touchait et lui parlait. Elle disait: «Je
suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher». Et elle disait
encore: «Je suis assise dans une prairie d'émeraudes, et le chemin qui
mène vers moi est de trois couleurs, jaune, bleu et vert». Et elle
disait: «Je suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher».
Puis Lilly enfonça sa tête dans l'oreiller noir de la nuit et elle ne
vit plus rien. Or, le matin, comme le coq chantait, il fut impossible à
Nan de se lever et elle poussait des plaintes aiguës, car ses deux
jambes étaient insensibles et elle ne savait les remuer. Dans la
journée, les médecins la virent et par grande consultation décidèrent
qu'elle resterait sans doute étendue ainsi sans jamais plus marcher. Et
la pauvre Nan sanglotait: car elle ne trouverait jamais de mari.
Lilly eut grand'pitié. Épluchant les pommes d'hiver, rangeant les
nèfles, barattant le beurre, essuyant le petit-lait à ses mains rougies,
elle imaginait sans cesse qu'on pourrait guérir la pauvre Nan. Et elle
avait oublié le rêve, lorsqu'un soir où la neige tombait dru et qu'on
buvait de la bière chaude avec des rôties, un vieux vendeur de ballades
frappa à la porte. Toutes les filles de fermes sautèrent autour de lui,
car il avait des gants, des chansons d'amour, des rubans, des toiles de
Hollande, des jarretières, des épingles et des coiffes d'or.
--Voyez la triste histoire, dit-il, de la femme de l'usurier, pendant
douze mois grosse de vingt sacs d'écus, aussi prise de l'envie bien
singulière de manger des têtes de vipère à la fricassée et des crapauds
en carbonade.
«Voyez la ballade du grand poisson qui vint sur la côte le quatorzième
jour d'avril, sortit de l'eau plus de quarante brasses, et vomit cinq
boisseaux d'anneaux de mariée tout verdis par la mer.
«Voyez la chanson des trois méchantes filles du roi et de celle qui
versa un verre de sang sur la barbe de son père.
«Et j'avais aussi les aventures de la reine Mandosiane; mais une coquine
de bourrasque m'a tiré la dernière feuille des mains au tournant de la
route.»
Aussitôt Lilly reconnut son rêve, et elle sut que la reine Mandosiane
lui ordonnait de venir.
Et la même nuit, Lilly embrassa doucement Nan, mit ses souliers neufs et
s'en alla seule par les routes. Or, le vieux vendeur de ballades avait
disparu, et sa feuille s'était envolée si loin que Lilly ne put la
trouver; de sorte qu'elle ne savait ni ce qu'était la reine Mandosiane,
ni où elle devait la chercher.
Et personne ne put lui répondre, bien qu'elle demandât sur son chemin
aux vieux laboureurs qui la regardaient encore de loin, en s'abritant
les yeux avec la main, et aux jeunes femmes enceintes qui causaient
indolemment devant leurs portes, et aux enfants qui viennent justement
de parler, auxquels elle baissait les branches des mûriers par les
haies. Les uns disaient: «Il n'y a plus de reines»; les autres: «Nous
n'avons pas ça par ici; c'est dans les vieux temps»; les autres: «Est-ce
le nom d'un joli garçon?» Et d'autres mauvais conduisirent Lilly devant
une de ces maisons des villes qui sont fermées le jour, et qui, la nuit,
s'ouvrent et s'éclairent, disant et affirmant que la reine Mandosiane y
séjournait, vêtue d'une chemise rouge et servie par des femmes nues.
Mais Lilly savait bien que la vraie reine Mandosiane était vêtue de
vert, non de rouge, et qu'il lui faudrait passer sur un chemin de trois
couleurs. Ainsi elle connut le mensonge des méchants. Cependant, elle
marcha bien longtemps. Certes, elle passa l'été de sa vie, trottant par
la poussière blanche, pataugeant par l'épaisse boue des ornières,
accompagnée par les chariots des rouliers, et, parfois, le soir, quand
le ciel avait une splendide nuance rouge, suivie par les grands chars où
s'entassaient des gerbes et où quelques faux luisantes se balançaient.
Mais personne ne put lui parler de la reine Mandosiane.
Afin de ne pas oublier un nom si difficile, elle avait fait trois nœuds
à sa jarretière. Par un midi, étant allée loin vers le soleil qui se
lève, elle entra dans une route jaune sinueuse, qui bordait un canal
bleu. Et le canal fléchissait avec la route et entre les deux un talus
vert suivait leurs contours. Des bouquets d'arbrisseaux croissaient de
part et d'autre; et aussi loin que l'œil pouvait atteindre, on ne voyait
que des marécages et l'ombre verdoyante. Parmi les taches des marais
s'élevaient de petites huttes coniques et la longue route s'enfonçait
directement dans les nuages sanglants du ciel.
Là elle rencontra un petit garçon, dont les yeux étaient drôlement
fendus, et qui halait le long du canal une lourde barque. Elle voulut
lui demander s'il avait vu la reine, mais s'aperçut avec terreur qu'elle
avait oublié le nom. Lors elle s'écria, et pleura, et tâta sa
jarretière, en vain. Et elle s'écria plus fort, voyant qu'elle marchait
sur la route de trois couleurs, faite de poussière jaune, d'un canal
bleu, et d'un talus vert. De nouveau, elle toucha les trois nœuds
qu'elle avait noués, et sanglota. Et le petit garçon, pensant qu'elle
souffrait et ne comprenant point sa douleur, cueillit au bord de la
route jaune une pauvre herbe, qu'il lui mit dans la main.
--La mandosiane guérit, dit il.
* * * * *
Voilà comment Lilly trouva sa reine vêtue de feuilles vertes.
Elle la serra précieusement, et retourna aussitôt sur la longue route.
Et le voyage de retour fut plus lent que l'autre, car Lilly était lasse.
Il lui parut qu'elle marchait depuis des années. Mais elle était
joyeuse, sachant qu'elle guérirait la pauvre Nan.
Elle traversa la mer, où les vagues étaient monstrueuses. Enfin elle
arriva dans le Devon, tenant l'herbe entre sa cotte et sa chemise. Et
d'abord elle ne reconnut pas les arbres; et il lui parut que tous les
bestiaux étaient changés. Et dans la grande salle de la ferme, elle vit
une vieille femme entourée d'enfants. Courant, elle demanda Nan. La
vieille, surprise, considéra Lilly et dit:
--Mais Nan est partie depuis longtemps, et mariée.
--Et guérie? demanda joyeusement Lilly.
--Guérie, oui, certes, dit la vieille.--Et toi, pauvre, n'es-tu pas
Lilly?
--Oui, dit Lilly; mais quel âge puis-je donc avoir?
--Cinquante ans, n'est-ce pas, grand'mère, crièrent les enfants: elle
n'est pas tout à fait si vieille que toi.
Et comme Lilly, lasse, souriait, le parfum très fort de la mandosiane la
fit pâmer, et elle mourut sous le soleil. Ainsi Lilly alla chercher la
reine Mandosiane et fut emportée par elle.
_III_
_MONELLE_