L'EXAUCÉE

Cice replia ses jambes dans son petit lit et tendit l'oreille contre le

mur. La fenêtre était pâle. Le mur vibrait et semblait dormir avec une

respiration étouffée. Le petit jupon blanc s'était gonflé sur la chaise,

d'où deux bas pendaient ainsi que des jambes noires molles et vides. Une

robe marquait mystérieusement le mur comme si elle avait voulu grimper

jusqu'au plafond. Les planches du parquet criaient faiblement dans la

nuit. Le pot à eau était pareil à un crapaud blanc, accroupi dans la

cuvette et humant l'ombre.

--Je suis trop malheureuse, dit Cice. Et elle se mit à pleurer dans son

drap. Le mur soupira plus fort; mais les deux jambes noires restèrent

inertes, et la robe ne continua pas de grimper, et le crapaud blanc

accroupi ne ferma pas sa gueule humide.

* * * * *

Cice dit encore:

--Puisque tout le monde m'en veut, puisqu'on n'aime que mes sœurs ici,

puisqu'on m'a laissé aller me coucher pendant le dîner, je m'en irai,

oui, je m'en irai très loin. Je suis une Cendrillon, voilà ce que je

suis. Je leur montrerai bien, moi. J'aurai un prince, moi; et elles

n'auront personne, absolument personne. Et je viendrai dans ma belle

voiture, avec mon prince; voilà ce que je ferai. Si elles sont bonnes,

dans ce temps-là, je leur pardonnerai. Pauvre Cendrillon, vous verrez

qu'elle est meilleure que vous, allez.

Son petit cœur grossit encore, pendant qu'elle enfilait ses bas et

qu'elle nouait son jupon. La chaise vide resta au milieu de la chambre,

abandonnée.

Cice descendit doucement à la cuisine, et pleura de nouveau, agenouillée

devant l'âtre, les mains plongées dans les cendres.

Le bruit régulier d'un rouet la fit retourner. Un corps tiède et velu

frôla ses jambes.

--Je n'ai pas de marraine, dit Cice, mais j'ai mon chat. Pas?

Elle tendit ses doigts, et il les lécha lentement, comme avec une petite

râpe chaude.

--Viens, dit Cice.

Elle poussa la porte du jardin, et il y eut un grand souffle de

fraîcheur. Une tache sombrement verdâtre marquait la pelouse; le grand

sycomore frémissait, et des étoiles paraissaient suspendues entre les

branches. Le potager était clair, au delà des arbres, et des cloches à

melon luisaient.

Cice rasa deux bouquets d'herbes longues, qui la chatouillèrent

finement. Elle courut parmi les cloches où voltigeaient de courtes

lueurs.

--Je n'ai pas de marraine: sais-tu faire une voiture, chat? dit-elle.

La petite bête bâilla vers le ciel où des nuages gris chassaient.

--Je n'ai pas encore de prince, dit Cice. Quand viendra-t-il?

Assise près d'un gros chardon violacé, elle regarda la haie du potager.

Puis elle ôta une de ses pantoufles, et la jeta de toutes ses forces

par-dessus les groseilliers. La pantoufle tomba sur la grand'route.

Cice caressa le chat et dit:

--Écoute, chat. Si le prince ne me rapporte pas ma pantoufle, je

t'achèterai des bottes et nous voyagerons pour le trouver. C'est un très

beau jeune homme. Il est habillé de vert, avec des diamants. Il m'aime

beaucoup, mais il ne m'a jamais vue. Tu ne seras pas jaloux. Nous

demeurerons ensemble, tous les trois. Je serai plus heureuse que

Cendrillon, parce que j'ai été plus malheureuse. Cendrillon allait au

bal tous les soirs, et on lui donnait des robes très riches. Moi, je

n'ai que toi, mon petit chat chéri.

Elle embrassa son museau de maroquin mouillé. Le chat jeta un faible

miaulement et passa une patte sur son oreille. Puis il se lécha et

ronronna.

Cice cueillit des groseilles vertes.

--Une pour moi, une pour mon prince, une pour toi. Une pour mon prince,

une pour toi, une pour moi. Une pour toi, une pour moi, une pour mon

prince. Voilà comme nous vivrons. Nous partagerons tout pour nous trois,

et nous n'aurons pas de sœurs méchantes.

* * * * *

Les nuages gris s'étaient amassés dans le ciel. Une bande blême

s'élevait vers l'Orient. Les arbres se baignaient dans une pénombre

livide. Tout à coup une bouffée de vent glacé secoua le jupon de Cice.

Les choses frissonnèrent. Le chardon violet s'inclina deux ou trois

fois. Le chat fit le gros dos et hérissa tous ses poils.

Cice entendit au loin sur la route une rumeur grinçante de roues.

Un feu terne courut aux cimes balancées des arbres et le long du toit de

la petite maison.

Puis le roulement s'approcha. Il y eut des hennissements de chevaux, et

un murmure confus de voix d'hommes.

--Écoute, chat, dit Cice. Écoute. Voilà une grande voiture qui arrive.

C'est la voiture de mon prince. Vite, vite: il va m'appeler.

Une pantoufle de cuir mordoré vola par-dessus les groseilliers, et tomba

au milieu des cloches.

Cice courut vers la barrière d'osier et l'ouvrit.

Une voiture longue et obscure avançait pesamment. Le bicorne du cocher

était éclairé par un rayon rouge. Deux hommes noirs marchaient de chaque

côté des chevaux. L'arrière-train de la voiture était bas et oblong

comme un cercueil. Une odeur fade flottait dans la brise d'aurore.

Mais Cice ne comprit rien de tout cela. Elle ne voyait qu'une chose: la

voiture merveilleuse était là. Le cocher du prince était coiffé d'or. Le

coffre lourd était plein des joyaux des noces. Ce parfum terrible et

souverain l'enveloppait de royauté.

Et Cice tendit les bras en criant:

--Prince, emmenez-moi, emmenez-moi!

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria · 第 35 / 62 题