Dès lors les joies journalières d'Alain furent plus inquiètes. Le babil
de la forêt cessa de lui paraître innocent. Il ne se sentit plus protégé
sous l'abri dentelé des fougères. Il s'étonna de la mobile dispersion du
soleil sur les mousses. Il se lassa de vivre dans l'ombre verte et
obscure. Il désira une autre lumière que le chatoiement des lézards, le
morne ardoiement du champignon, et le rougeoiement du charbon dans les
meules. Avant de s'endormir il allait considérer au-dessus de la mare
l'innombrable rire crépitant du ciel. Toute la force de ses désirs
l'emportait par delà les ténèbres closes des hêtres, des chênes, des
ormes, derrière lesquels il y avait des hêtres, des chênes, des ormes
encore, et toujours d'autres arbres, et des entassements de futaies. Et
son orgueil avait été frappé par la parole de la vieille femme:
--Dieu _seul_ sait allumer ses étoiles dans la nuit.
--Et moi? pensait Alain. Si j'allais dans la plaine, si j'étais sous ce
ciel qui est par-dessus les arbres, ne pourrais-je aussi allumer mes
étoiles? Oh, j'irai! j'irai.
Rien ne lui plaisait plus dans l'enceinte de la forêt, qui l'assiégeait
comme une armée immobile, l'emprisonnait comme une geôle rigide dont les
arbres-gardiens se multipliaient pour l'arrêter, étendaient leurs bras
inflexibles, se dressaient menaçants, énormes, terribles et muets, armés
de contreforts noueux, de barricades fourchues, de mains gigantesques et
ennemies; semblant hostile à tout ce qui n'était pas elle-même dans la
jalouse protection de son cœur ténébreux. Bientôt elle eut pansé toutes
les plaies de la tempête, refermé les blessures cruelles par où
s'enfonçait la lumière, pour s'endormir de nouveau dans le sommeil de sa
profondeur. Et la mare du rocher redevint obscure, et la face du miroir
rustique ne refléta plus le rire lumineux du ciel.
Mais dans les rêves de l'enfant les étoiles riaient toujours.
Une nuit il s'échappa de la hutte tandis que sa grand'mère dormait. Il
portait dans un bissac du pain et un morceau de fromage dur. Les meules
de charbon luisaient paisiblement d'une lueur étouffée. Comme ces points
rouges semblaient tristes auprès des vivaces étincelles du ciel! Les
chênes, dans la nuit, n'étaient que des ombres aveugles qui allongeaient
leurs longues mains à tâtons. Ils dormaient, comme sa grand'mère, mais
ils dormaient debout. Ils étaient tant qu'ils se fiaient les uns aux
autres de leur garde. On ne les entendait pas souffler pendant leur
sommeil. Ils resteraient ainsi, très silencieux, jusqu'au premier
fraîchissement de l'aube. Mais quand le vent du matin ferait murmurer
les feuilles, Alain aurait déjà trompé leur surveillance. Tous les
oiseaux pépieraient et pépieraient pour les avertir: Alain aurait déjà
glissé entre leurs bras. Ils ne pourraient le suivre, car ils avaient
horreur de la plaine. Ils auraient beau le menacer de loin, comme une
file de géants noirs: ils ne savaient ni crier ni marcher--rien que
s'amonceler, se serrer, se multiplier, croître, s'écarquiller, se
fourcher, jeter mille tentacules immobiles, avancer soudain de grosses
têtes et d'affreuses massues. Mais à la lisière de la plaine leur
puissance était anéantie, et un enchantement les arrêtait soudain comme
si la lumière les eût éblouis de stupeur.
* * * * *
Quand Alain fut dans cette plaine, il osa se retourner. Les géants
noirs, attroupés comme l'armée de la nuit, semblaient le regarder
tristement.
Puis Alain leva les yeux. Un miracle l'attendait au ciel. On eût dit
qu'il était fleuri de fleurs de feu. Partout il tressaillait
d'étincelles. Certaines s'enfuyaient, s'enfonçaient, allaient
disparaître, tout à coup revenaient, grossissaient, brûlaient rouge,
pâlissaient, bleuissaient, s'effaçaient, flottaient un peu,
s'éparpillaient en trois, quatre, cinq traits de flamme, puis se
renouaient, se fondaient, et, condensées, n'étaient plus qu'un point
éclatant. D'autres avaient une insupportable acuité, perçaient les yeux
d'un coup d'aiguille, puis devenaient douces, s'embrumaient,
s'étalaient, se faisaient taches claires, vacillaient, s'en allaient
tout à fait dans le vide, puis, dans le moment même reparues, trouaient
l'air d'un stylet pur. Et d'autres s'établissaient sur des lignes,
construisaient des figures, se disposaient en formes où Alain voyait des
maisons, des fenêtres, des chariots; et tout à coup c'était l'angle du
toit qui scintillait, puis le linteau de la porte, le bout du timon, le
centre du moyeu; puis tout s'éteignait; puis les points brillaient
encore, mais de lueurs inégales, en sorte que les formes de tout à
l'heure étaient confondues.
L'enfant tendait ses mains vers le fond de la nuit. Il essayait de
prendre ces lumières pâles, de les pétrir pour en refaire des choses à
lui, curieux d'apprendre comment elles brûlaient et s'il y avait là-haut
de grandes meules de charbon bleu toutes piquées de flammes.
Ensuite il considéra la plaine. Elle était longue, plate et nue, informe
jusqu'à l'extrême ciel, peu mobile par sa végétation basse. Une rivière
lente la terminait, dont on ne distinguait pas les bords. C'était comme
de la plaine un peu plus blanche.
Alain marcha vers la rivière pour y revoir les étoiles.
Là elles paraissaient couler, devenir liquides et incertaines,
s'infléchir, s'arrondir, se voiler sous une ride obscure et parfois se
diviser en une foule de courtes lignes miroitantes. Elles allaient au
fil de l'eau, s'égaraient dans les remous et mouraient, étouffées par de
gros paquets d'herbes.
Pendant toute cette nuit Alain marcha auprès de la rivière. Deux ou
trois souffles du matin enveloppèrent toutes les étoiles d'un linceul
gris tendre rayé d'or et de rose. Au pied d'un arbre mince le long
duquel tremblotaient des feuilles d'argent, Alain s'assit, un peu las;
il mordit dans son pain et but à l'eau courante. Il marcha encore tout
le jour. Le soir il dormit dans un enfoncement de la berge. Et le matin
suivant il reprit sa marche.
Voici qu'il vit la rivière s'élargir et la plaine perdre sa couleur.
L'air devenait humide et salé. Les pieds s'enfonçaient dans le sable. Un
murmure prodigieux emplissait l'horizon. Des oiseaux blancs voletaient
en poussant un cri rauque et lamentable. L'eau jaunissait et verdissait,
se gonflait et jetait de la vase. Les berges s'abaissaient et
disparaissaient. Bientôt, Alain ne vit plus qu'une grande étendue
sablonneuse, au loin tranchée d'une large raie obscure. La rivière
sembla ne plus avancer: elle fut arrêtée par une barre d'écume contre
laquelle toutes ses petites vagues s'efforçaient. Puis elle s'ouvrit et
se fit immense; elle inonda la plaine de sable et s'épandit jusqu'au
ciel.
Alain était entouré d'un tumulte étrange. Près de lui croissaient des
chardons des dunes avec des roseaux jaunes. Le vent lui balayait le
visage. L'eau s'élevait par enflures régulières, crêtelées de blanc: de
longues courbures creuses qui venaient tour à tour dévorer la grève avec
leurs gueules glauques. Elles vomissaient sur le sable une bave de
bulles, des coquilles polies et trouées, d'épaisses fleurs de glu, des
cornets luisants, dentelés, des choses transparentes et molles
singulièrement animées, de mystérieux débris mystérieusement usés. Le
mugissement de toutes ces gueules glauques était doux et lamentable.
Elles ne geignaient pas comme les grands arbres, mais semblaient se
plaindre dans un autre langage. Elles aussi devaient être jalouses et
impénétrables: car elles roulaient leur ombre pourpre à l'écart de la
lumière.
Alain courut sur le bord et laissa tremper ses pieds par l'écume. Le
soir venait. Un instant des traînées rouges à l'horizon parurent flotter
sur un crépuscule liquide. Puis la nuit sortit de l'eau, tout au bout de
la mer, se fit impérieuse, étouffa les bouches criantes de l'abîme par
ses tourbillons obscurs. Et les étoiles piquèrent le ciel de l'Océan.
Mais l'Océan ne fut pas le miroir des étoiles. Ainsi que la forêt, il
protégeait contre elles son cœur de ténèbres par l'éternelle agitation
de ses vagues. On voyait bondir hors de cette immensité ondulante des
cimes chevelues de cheveux d'eau que la main profonde de l'Océan
retirait aussitôt à lui. Des montagnes fluides s'entassaient et se
fondaient en même temps. Des chevauchées de vagues galopaient furieuses,
puis s'abattaient invisibles. Des rangs infinis de guerriers à crinières
mouvantes s'avançaient dans une charge implacable et sombraient parmi le
champ de bataille sous le flottement d'un interminable linceul.
Au détour d'une falaise l'enfant vit errer une lumière. Il s'approcha.
Une ronde d'autres enfants tournait sur la grève, et l'un d'eux secouait
une torche. Ils étaient penchés vers le sable à l'endroit où viennent
expirer les longues lèvres de l'eau. Alain se mêla parmi eux. Ils
regardaient sur la plage ce que venait d'y apporter la mer. C'étaient
des êtres rayonnés, de couleurs incertaines, rosâtres, violacés, tachés
de vermillon, ocellés d'azur, et dont les meurtrissures exhalaient un
feu pâle. On eût dit des paumes de mains étranges, autour desquelles se
crispaient des doigts amincis; mains errantes, mortes naguère, rejetées
par l'abîme qui enveloppait le mystère de leurs corps, feuilles charnues
et animées, faites de chair marine; bêtes astrées vivantes et mouvantes
au fond d'un ciel obscur.
--Étoiles de mer! Étoiles de mer! criaient les enfants.
--Oh! dit Alain, des étoiles!
L'enfant qui tenait la torche l'inclina vers Alain.
--Écoute, dit-il, l'histoire des étoiles. La nuit où naquit Notre
Seigneur, le Seigneur des enfants, naquit au ciel une étoile neuve. Elle
était énorme et bleue. Elle le suivait partout où il allait, et il
l'aimait. Quand les méchants vinrent le tuer, elle pleura du sang. Mais
quand il fut mort, au bout de trois jours, elle mourut aussi. Et elle
tomba dans la mer et se noya. Et beaucoup d'autres étoiles en ce
temps-là se noyèrent de tristesse dans la mer. Et la mer a eu pitié
d'elles et ne leur a pas retiré leurs couleurs. Et elle vient tout
doucement nous les rendre, chaque nuit, pour que nous les gardions en
mémoire de Notre Seigneur.
--Oh! dit Alain, et ne pourrais-je les rallumer?
--Elles sont mortes, répondit l'enfant à la torche, depuis la mort de
Notre Seigneur.
Alors Alain baissa la tête, et se détourna, et sortit du petit cercle de
lumière. Car ce qu'il cherchait, ce n'était point une étoile noyée, une
étoile morte, éteinte pour toujours. Il voulait, comme Dieu seul,
allumer une étoile et la faire vivre, se réjouir de sa lumière,
l'admirer et la voir monter dans l'air, loin des ténèbres de la forêt,
qui cache les étoiles, loin des profondeurs de l'Océan, qui les noie.
D'autres enfants pouvaient recueillir les étoiles mortes, les garder et
les aimer. Celles-là n'étaient pas pour Alain. Où trouverait-il la
sienne? Il ne savait; mais, certes, il la trouverait. Ce serait une bien
belle chose. Il l'allumerait, et elle lui appartiendrait, et peut-être
qu'elle le suivrait partout, comme la grosse bleue qui suivait Notre
Seigneur. Dieu qui avait tant d'étoiles aurait la bonté de donner
celle-là au petit Alain. Il en avait le désir si fort. Et quel
étonnement pour sa grand'mère, quand il reviendrait! Toute l'horrible
forêt en serait éclairée jusque dans son tréfonds. «Dieu n'est plus seul
à allumer ses étoiles! crierait Alain. Il y a aussi mon étoile. Alain
seul l'allume ici, pour faire la lumière au milieu des vieux arbres. Mon
étoile! Mon étoile en feu!»
La lueur sautillante de la torche erra çà et là sur la grève, devint
rougeâtre sous la bruine; les ombres des enfants se fondirent dans la
nuit. Alain fut seul encore. Une fine pluie l'enveloppa et le transit,
tissa entre lui et le ciel son réseau de gouttelettes. La lamentation
des vagues l'accompagna; tantôt murmure, tantôt ululement; et parfois
une forte lame venait détoner dans la falaise, se pulvérisait, fusait de
tous côtés, ou se projetait parmi la noirceur de l'air comme un spectre
d'écume. Puis la plainte se fit égale et monotone comme les soupirs
réguliers d'un malade; puis ce fut une sorte de doux tumulte aérien,
balbutiant et confus; puis Alain entra dans le silence...