MIMES

(1894)

τέττιξ, διόπτρον, ἄνθος

PROLOGVE. Le poète Herondas, qui vivait dans l'île de Cos sous le bon

roi Ptolémée, envoya vers moi une fluette ombre infernale qui avait aimé

ici-bas. Et ma chambre fut pleine de myrrhe; et un souffle léger

refroidit ma poitrine. Et mon cœur devint pareil au cœur des morts: car

j'oubliai ma vie présente.

L'ombre aimante secoua du pli de sa tunique un fromage de Sicile, une

frêle corbeille de figues, une petite amphore de vin noir et une cigale

d'or. Aussitôt j'eus le désir d'écrire des mimes et mes narines furent

chatouillées par l'odeur du suint des laines nouvelles et la fumée

grasse des cuisines d'Agrigente et le parfum âcre des étals de poisson à

Syracuse. Dans les rues blanches de la ville passèrent des cuisiniers

haut retroussés, et des joueuses de flûte aux gorges savoureuses, et des

entremetteuses aux pommettes ridées, et des marchands d'esclaves aux

joues gonflées d'argent. Par les pâturages bleus d'ombre glissèrent des

pâtres siffleurs, portant des roseaux luisants de cire, et des

pétrisseuses de lait couronnées de fleurs rousses.

Mais l'ombre aimante n'écouta point mes vers. Elle tourna sa tête dans

la nuit et secoua du pli de sa tunique un miroir d'or, des pavots mûrs,

une tresse d'asphodèles, et me tendit un des joncs qui croissent sur les

bords du Léthé. Aussitôt j'eus le désir de la sagesse et de la

connaissance des choses terrestres. Or je vis dans le miroir la

tremblante image transparente des flûtes et des coupes et des chapeaux à

haute pointe et des visages frais aux lèvres sinueuses, et le sens

obscur des objets m'apparut. Puis je m'inclinai sur les pavots, et je

mordis les asphodèles, et mon cœur fut lavé d'oubli, et mon âme saisit

l'ombre par la main afin de descendre vers le Ténare.

L'ombre lente et fluette me conduisit beaucoup parmi l'herbe noire des

enfers, où nos pieds se teignaient aux fleurs du safran. Et là j'eus le

regret des îles dans la mer pourprée, des grèves siciliennes rayées de

chevelures marines et de la lumière blanche du soleil. Et l'ombre

aimante comprit mon désir. Elle toucha mes yeux de sa main ténébreuse et

je vis remonter Daphnis et Chloé vers les champs de Lesbos. Et

j'éprouvai leur douleur de goûter parmi la nuit terrestre l'amertume de

leur seconde vie. Et la Bonne Déesse donna la taille du laurier à

Daphnis, et à Chloé la grâce de l'oseraie verte. Aussitôt je connus le

calme des plantes et la joie des tiges immobiles.

Alors j'envoyai vers le poète Herondas des mimes nouveaux parfumés du

parfum des femmes de Cos et du parfum des fleurs blêmes de l'enfer et du

parfum des herbes souples et sauvages de la terre. Ainsi le voulut cette

fluette ombre infernale.

le cuisinier

μάχαιρα

MIME I. Tenant ainsi un congre d'argent, et de l'autre main mon couteau

de cuisine à large lame, je reviens du port à notre maison. Celui-ci

était pendu par les ouïes à l'étal d'une marchande aux cheveux luisants,

parfumée d'huile marine. Avec dix drachmes, j'achetais ce matin le

marché aux poissons: sauf le congre, il n'y avait que de petites

limandes, des anguilles maigres et des sardines qu'on ne donnerait pas

aux hoplites des remparts. Cependant je vais l'ouvrir; il se tord comme

la lanière d'un fouet de cuir; puis je le tremperai dans la saumure et

je promettrai la fourche aux enfants qui allument le feu.

--Apportez le charbon! soufflez sur la braise: elle est de peuplier; ses

étincelles ne vous donneront pas la chassie. Voyez, votre tête est vide

comme la vessie gonflée de ce congre: le mettrai-je à terre? Donnez-moi

une claie. Allez aux corbeaux! Cette sauge ne vaut rien, Glaucon: j'en

ferai emplir ta bouche, quand tu seras en croix. Puissiez-vous tous

éclater comme des ventres de truie bourrés de farine grasse! Les

anneaux! les crochets! Et toi, bien que tu lèches les mortiers jusqu'au

fond, tu as encore laissé de l'ail broyé d'hier! Que le pilon t'étouffe

et t'empêche de répondre!

Ce congre aura la chair douce. Il sera mangé par des convives délicats:

Aristippe, qui vient couronné de roses, Hylas, dont les sandales mêmes

sont teintes de poudre rouge, et mon maître Parnéios aux agrafes d'or

repoussé. Je sais qu'ils frapperont dans leurs mains en le goûtant, et

ils me permettront de rester, appuyé contre la porte, pour voir les

jambes souples des danseuses et des citharistes.

la fausse marchande

ἔγχελυς

MIME II. α Je te ferai frapper, oui, frapper de verges. Ta peau sera

couverte de taches comme un manteau de nourrice.--Esclaves, emmenez-la;

battez-lui d'abord le ventre; retournez-la comme une limande, et

battez-lui le dos! Écoutez-la; entendez-vous sa langue? Ne cesseras-tu

pas, malheureuse?

β Et qu'ai-je fait, pour être livrée aux sycophantes?

α C'est une chatte qui n'a rien volé; elle veut digérer à son aise, et

se coucher moëlleusement.--Esclaves, emportez ces poissons dans vos

paniers.--Pourquoi vendais-tu des lamproies, puisque les magistrats

l'ont défendu?

β J'ignorais cette défense.

α Le crieur public ne l'a-t-il pas annoncé à haute voix dans le marché,

en commandant: «Silence»?

β Je n'ai pas entendu le «silence».

α Tu railles, coquine, les ordres de la cité.--Cette femme aspire à la

tyrannie. Dépouillez-la, que je voie si elle ne cache pas un

Pisistrate.--Ah! ah! tu étais femme tout à l'heure. Voyez donc, voyez

donc. Assurément voilà une marchande d'une espèce nouvelle. Est-ce que

les poissons te préféraient ainsi, ou bien les acheteurs?--Laissez ce

jeune homme tout nu: les héliastes jugeront s'il doit être puni pour

vendre à l'étal des poissons interdits, habillé en femme.

β O sycophante, prends pitié de moi et écoute. J'aime à la mort une

jeune fille qui est gardée par le marchand d'esclaves des Longs-Murs. Il

veut la vendre douze mines, et mon père refuse l'argent. J'ai trop rôdé

autour de la maison, et on l'enferme pour m'empêcher de la voir. Tout à

l'heure elle viendra au marché avec ses amies et son patron. Je me suis

ainsi déguisé pour pouvoir lui parler; et, afin d'attirer son attention,

je vends des lamproies.

α Si tu me donnes une mine, je ferai saisir ton amie avec toi,

lorsqu'elle achètera ton poisson, et je feindrai de vous dénoncer tous

deux, toi comme vendeuse, elle comme acheteuse; puis, enfermés chez moi,

vous raillerez jusqu'à l'aube prochaine le marchand avide.--Esclaves,

rendez sa robe à cette femme--car c'est une femme (ne l'aviez-vous pas

vu?) et ses lamproies sont de fausses lamproies--par Hermès, ce sont de

très grosses anguilles luisantes (ne pouviez-vous pas me le

dire?).--Retourne, insolente, à ton étal, et garde-toi de rien vendre,

car je te soupçonne encore.--Voici la jeune fille; par Aphrodite, ses

reins sont souples; j'aurai une mine, et peut-être, en effrayant ce

jeune homme, la moitié d'un lit.

l'hirondelle de bois

χελιδών

MIME III. Ouvre-nous! enfant, enfant, ouvre-nous! Ce sont les petits de

l'hirondelle de bois. Elle est peinte, la tête rouge et les ailes

bleues. Nous savons que les vraies hirondelles ne sont pas ainsi; et,

par Philomèle, en voici une qui tire sa ligne dans le ciel; mais la

nôtre est en bois. Enfant! ouvre-nous, ouvre-nous! enfant!

Nous sommes ici dix, vingt et trente qui portons l'hirondelle peinte

pour vous annoncer le retour du printemps. Il n'y a pas encore de

fleurs, mais recevez ces rameaux blancs et roses. Nous savons que vous

faites cuire un estomac farci, des bettes au miel; et votre esclave a

acheté hier des loirs pour les confire dans le sucre. Gardez votre

festin; nous demandons peu de chose. Des noix frites! des noix frites!

Enfant, donne-nous des noix! donne-nous des noix, enfant!

L'hirondelle a la tête rouge comme l'aurore nouvelle et les ailes bleues

comme le ciel du nouveau mois. Réjouissez-vous! Les portiques donneront

de la fraîcheur et les arbres peindront leur ombre sur les prairies.

Notre hirondelle vous promet beaucoup de vin et d'huile. Versez l'huile

de l'année passée dans nos cruches, et le vin dans nos amphores;

car--écoute, enfant--l'hirondelle dit qu'elle veut en goûter! Verse le

vin et l'huile pour notre hirondelle de bois!

Vous avez peut-être autrefois, quand vous étiez enfant, mené

l'hirondelle comme nous. Elle fait signe qu'elle s'en souvient. Ne nous

laissez pas devant votre porte jusqu'aux torches de ce soir. Donnez-nous

des fruits et des fromages. Si vous êtes généreux, nous irons à la

maison prochaine, où demeure l'avare aux sourcils rouges. L'hirondelle

lui demandera son plat de lièvre, sa tarte dorée, ses grives rôties, et

nous le prierons de nous jeter des pièces d'argent. Il haussera les

sourcils et secouera la tête. Nous apprendrons à notre hirondelle une

chanson dont vous rirez. Car elle sifflera par la ville l'histoire de la

femme d'un avare aux sourcils rouges.

l'hôtellerie

κόρεις

MIME IV. Auberge, pleine de punaises, le poète mordu jusqu'au sang te

salue. Ce n'est pas pour te remercier de l'avoir abrité une nuit, au

bord d'un chemin obscur; la route est boueuse comme celle qui mène chez

Hadès--mais tes grabats sont cassés, tes lumières fumeuses; ton huile

est rance, ta galette moisie, et, depuis l'automne dernier, il y a des

petits vers blancs dans tes noix vides. Mais le poète est reconnaissant

aux vendeurs de porcs qui venaient de Mégare à Athènes, et dont les

hoquets l'empêchèrent de dormir (tes cloisons, auberge, sont minces), et

il rend grâce aussi à tes punaises, qui le tinrent éveillé en le

rongeant tout le long du corps, tandis qu'elles avançaient par bandes

pressées sur les sangles.

Car il voulut, faute de sommeil, respirer par une baie de la muraille la

lumière blanche de la lune, et il vit un marchand de femmes qui frappait

à la porte, très tard dans la nuit. Le marchand cria: «Enfant, enfant!»

mais l'esclave ronflait sur le ventre et de ses bras croisés bouchait

ses oreilles avec la couverture. Alors le poète s'enveloppa d'une robe

jaune, dont la couleur était celle des voiles de noces; cette robe

teinte de crocos lui avait été laissée par une jeune fille joyeuse, le

matin où elle s'était enfuie, vêtue du manteau d'un autre amant. Ainsi

le poète, semblable à une servante, ouvrit la porte; et le marchand de

femmes fit entrer une troupe nombreuse. La dernière jeune fille avait

les seins fermes comme un coing; elle valait au moins vingt mines.

--O servante, dit-elle, je suis lasse; où est mon lit?

--O ma chère maîtresse, dit le poète, voici que tes amies sont couchées

dans tous les lits de l'auberge; il ne reste plus que le grabat de ta

servante; si tu veux t'y étendre, tu es libre.

L'homme misérable qui nourrissait toutes ces fraîches jeunes filles

éclaira le visage du poète avec la grosse mèche de la lampe, couverte de

lumignons; et comme il aperçut une servante ni trop belle ni trop

soignée, il se tut.

Auberge, le poète mordu jusqu'au sang te remercie. La femme qui coucha

cette nuit avec la servante était plus molle que le duvet d'oie, et sa

gorge parfumée comme un fruit mûr. Mais tout cela fût resté secret,

auberge, sans le bavardage criard de ton grabat. Le poète craint que les

petits porcs de Mégare n'aient appris ainsi son aventure. O vous, qui

écoutez ces vers, si les «coï, coï» des petits porcs à l'agora d'Athènes

vous racontent faussement que notre poète a des amours viles, venez voir

à l'auberge l'amie aux seins durs comme des coings qu'il a su prendre,

mordu par les bienheureuses punaises, dans une nuit de lune.

les figues peintes

συκῆ

MIME V. Cette jarre pleine de lait sera offerte à la petite déesse de

mon figuier. Je verserai tous les matins du lait nouveau, et, s'il plaît

à la déesse, j'emplirai la jarre de miel ou de vin non mêlé. Ainsi je

l'honorerai du printemps jusqu'à l'automne; et si un orage brise la

jarre, j'en achèterai une autre au marché des poteries, quoique l'argile

soit chère cette année.

En retour, je prie la petite déesse qui garde le figuier dans mon jardin

de changer la couleur des figues. Elles étaient blanches, savoureuses et

sucrées; mais Iolé en est lasse. Maintenant elle désire des figues

rouges, et jure qu'elles seront meilleures.

Il n'est point naturel qu'un figuier à figues blanches pousse des figues

rouges à l'automne; cependant Iolé le veut. Si j'ai été pieux envers les

dieux de mon jardin; si je leur ai tressé des couronnes de violettes et

versé des aiguières pleines de vin et de lait; si j'ai secoué pour eux

des pavots à l'heure où le soleil embrase la crête de ma muraille parmi

les nuées de moucherons qui prennent l'air de la nuit; si je suis digne

de leur amitié par ma religion, fais fleurir ton figuier, ô déesse, pour

des figues rouges.

Si tu ne m'écoutes pas, je ne cesserai de t'honorer avec des jarres

fraîches; mais je serai contraint de me lever à l'aube, dans la saison

des fruits, pour ouvrir subtilement toutes les figues nouvelles et en

peindre l'intérieur avec de la bonne pourpre de Tyr.

la jarre couronnée

ὑάκινθος

MIME VI. Potier, ayant tourné le fond d'une jarre dont j'ai pétri et

courbé le ventre de terre dorée, je l'ai emplie de fruits pour le dieu

des jardins. Mais il considère le feuillage tremblant, de peur que les

voleurs percent les murailles. A la nuit, des loirs furtifs ont enfoncé

leurs museaux parmi les pommes et les ont rongées jusqu'aux pépins.

Timides, à la quatrième heure, ils agitèrent leurs queues duvetées,

blanches et noires. A l'aube, les oiseaux d'Aphrodite se sont perchés

sur les bords violets de mon pot d'argile en hérissant les petites

plumes changeantes de leur cou. Sous le midi qui frémit, une jeune fille

s'est avancée seule vers le dieu, avec des couronnes d'hyacinthe. Et

m'ayant aperçu tandis que je restais penché derrière un hêtre, sans me

regarder elle a couronné la jarre vide de fruits. Que le dieu ainsi

privé de fleurs s'irrite, que les loirs mordent mes pommes, que les

oiseaux d'Aphrodite inclinent l'un vers l'autre leurs têtes tendres!

J'ai mêlé dans mes cheveux les hyacinthes frais, et jusqu'au prochain

midi j'attendrai la couronneuse de jarres.

l'esclave déguisé

μάστιξ

MIME VII. O Mannia, viens châtier cet insolent avec un bon fouet en cuir

de Paphlagonie. Je l'ai acheté dix mines à des marchands phéniciens, et

il n'a pas souffert de la faim chez moi. Qu'il dise si les cuisiniers

lui ont donné des olives et du poisson salé. Il s'est rempli le ventre

avec des estomacs farcis et rôtis, des anguilles du lac Copaïs, et des

fromages gras qui portaient encore la marque de leur claie d'osier. Il a

bu du vin non mêlé que je faisais conserver dans des outres odorantes en

peau de chèvre. Il a vidé mes flacons de baume syrien, et sa tunique est

violette de pourpre: jamais les laveuses ne l'ont trempée dans les

cuves. Ses cheveux s'éparpillent comme les aigrettes d'une torche d'or;

le tondeur n'en a pas approché ses ciseaux. Mes femmes l'épilent tous

les jours, et la langue rouge de la lampe lèche sa peau. Ses reins sont

plus blancs que ma gorge ou que la croupe des lionnes d'ivoire sculptées

sur les manches à couteaux.

Par mon âme, il a bu autant de vin dans mes cratères en une soirée que

les initiées des Thesmophories pendant les trois jours de mystères. Je

croyais qu'il ronflait, étendu près des cuisines, et je voulais prier

les broyeurs de lui frotter les lèvres, pour le punir, avec un pilon à

mortier; il aurait expié son ivresse par l'âcre saveur de l'ail

fraîchement écrasé. Mais je l'ai trouvé chancelant, les yeux troubles,

tenant à la main mon miroir d'argent poli; et ce trois fois impur, ayant

volé dans mon coffret à bijoux une de mes cigales d'or, l'avait placée

parmi ses cheveux enroulés. Puis, debout sur une jambe, et le corps

agité par les frémissements du vin, il entourait sa cuisse du voile de

gaze dont j'ai coutume de me couvrir sous ma tunique de laine blanche,

quand je vais avec mes amies voir les fêtes d'Adonis.

la veillée nuptiale

λύχνος

MIME VIII. Cette lampe à mèche neuve brûle de l'huile fine et claire en

face de l'étoile du soir. Le seuil est jonché par les roses que les

enfants n'ont pas emportées. Les danseuses balancent les dernières

torches qui étendent vers l'ombre leurs doigts de feu. Le petit flûtiste

a soufflé encore trois notes aigres dans sa flûte d'os. Les porteurs

sont venus avec des coffrets pleins d'anneaux translucides pour les

chevilles. Celui-ci a enduit sa figure de suie et m'a chanté les

railleries de son dème. Deux femmes aux voiles rouges sourient parmi

l'air apaisé, en se frottant les mains de cinabre.

L'étoile du soir monte et les fleurs lourdes se ferment. Près de la

grande cuve à vin, couverte d'une pierre sculptée, s'est assis un enfant

rieur dont les pieds lumineux sont chaussés de sandales d'or. Il secoue

une torche de pin et les cheveux vermeils s'éparpillent dans la nuit.

Ses lèvres sont entr'ouvertes comme un fruit qui bâille. Il éternue sur

la gauche et le métal sonne à ses pieds. Je sais qu'il partira d'un

bond.

Io! Voici venir le voile jaune de la vierge! Ses femmes la soutiennent

sous les bras. Éloignez les torches! Le lit des noces l'attend, et je la

guiderai vers la molle lueur des tissus de pourpre. Io! Plongez dans

l'huile odorante la mèche de la lampe. Elle crépite et meurt. Éteignez

les torches! O ma fiancée, je te soulève contre ma poitrine: que tes

pieds ne frôlent pas les roses du seuil.

l'amoureuse

φάσηλος

MIME IX. Je prie ceux qui liront ces vers de rechercher mon esclave

cruel. Il s'est enfui de ma chambre à la deuxième heure après le milieu

de la nuit.

Je l'avais acheté dans une ville bithynienne et il sentait le baume de

son pays. Sa chevelure était longue et ses lèvres douces. Nous montâmes

sur un bateau aminci comme la coque de la faséole. Et les matelots

barbus nous interdirent de nous tondre ou de nous épiler, de crainte des

tempêtes; et ils jetèrent dans la mer un chat tacheté à la lueur de la

lune nouvelle. Les petites paumes de bois et les voiles de lin qui

poussent les barques nous menèrent par la mer Pontique, dont les flots

sont noirs, jusqu'aux rives de la Thrace où le liséré d'écume est de

pourpre et de safran quand le soleil se lève. Et nous traversâmes aussi

les Cyclades, et nous touchâmes à l'île de Rhodes. Près de là, nous

sortîmes de la coque effilée dans une autre petite île dont je ne dirai

jamais le nom. Car les grottes y sont tendues d'herbe rousse et semées

d'ajoncs verts, les prairies molles comme le lait, et toutes les baies

des arbrisseaux, soient-elles rouge sombre, claires autant que des

grains de cristal, ou aussi noires que les têtes des hirondelles, ont un

suc délicieux qui ranime l'âme. Je resterai muette sur cette île, comme

une initiée aux mystères. Elle est bienheureuse et on n'y voit point

d'ombres. J'y aimai tout un été. A l'automne un bateau plat nous

conduisit vers cette campagne. Car mes affaires étaient négligées; et je

voulais lever de l'argent pour vêtir celui-ci avec des tuniques de

byssos fin. Et je lui ai donné des bracelets d'or, des bâtons tressés

d'électron et des pierres qui brillent dans l'ombre.

Misérable que je suis! Il s'est levé d'auprès de moi et je ne sais où le

retrouver. O femmes qui pleurez Adonis chaque année, ne méprisez pas mes

supplications! Si ce criminel vient entre vos mains, tissez autour de

lui des chaînes de fer; serrez ses jambes dans les entraves; jetez-le

dans le cachot pavé de dalles; faites-le mener à la croix, et que le

Broyeur des Chairs lui courbe la tête sous les fourches: semez des

graines à pleines mains autour de la colline des supplices, afin que les

milans et les corbeaux volent plus vite vers son corps. Mais plutôt (car

je n'ai pas confiance en vous et je sais que vous auriez pitié d'une

peau si polie à la pierre ponce) ne le touchez pas, même avec

l'extrémité délicate de vos doigts. Mandez-le à vos jeunes messagers;

qu'on me le renvoie aussitôt; je saurai le punir moi-même: je le punirai

cruellement. Par les dieux irrités, je l'aime, je l'aime.

le marin

κόγχη

MIME X. Si vous doutez que j'aie manié les lourdes rames, regardez mes

doigts et mes genoux; vous les trouverez usés comme d'anciens outils. Je

connais chaque herbe de la plaine marine qui est parfois violette et

parfois bleue, et j'ai la science de tous les coquillages enroulés. Il y

a de ces herbes qui sont douées de notre vie: celles-là ont des yeux

transparents comme la gelée, un corps semblable à la tétine de truie, et

une multitude de membres minces qui sont aussi des bouches. Et parmi les

coquilles trouées, j'en ai vu qui étaient percées plus de mille fois; et

de chaque petite ouverture sortait ou rentrait un pied de chair sur

lequel marchait la coquille.

Après avoir franchi les colonnes d'Héraklès, l'Océan qui entoure la

terre devient inconnu et furieux.

Et il crée dans sa course des îles sombres où vivent des hommes

différents et des animaux merveilleux. Là est un serpent à barbe dorée

qui gouverne son royaume avec sagesse; et les femmes de cet endroit ont

un œil à l'extrémité de chacun de leurs doigts. D'autres ont des becs et

des huppes comme les oiseaux; pour le reste ils sont semblables à nous.

Dans une île où j'arrivai, les habitants portaient leurs têtes à la

place où nous avons l'estomac; et quand ils nous saluèrent, ils

inclinèrent leurs ventres. Pour les cyclopes, les pygmées et les géants,

je n'en parlerai pas; car leur nombre est trop grand.

Aucune de ces choses ne me paraît tenir du prodige; je n'en éprouve pas

de terreur. Mais un soir j'ai vu Skylla. Notre bateau touchait le sable

de la côte sicilienne. Comme je tournais le gouvernail, j'aperçus au

milieu de l'eau une tête de femme qui avait les yeux fermés. Ses cheveux

étaient couleur d'or. Elle semblait dormir. Et aussitôt je tremblai; car

je craignais de voir ses prunelles, sachant bien qu'après les avoir

contemplées je dirigerais la proue de notre bateau vers le gouffre de la

mer.

les six notes de la flûte

σύρινξ

MIME XI. Dans les pâturages gras de la Sicile il y a un bois d'amandiers

doux, non loin de la mer. Là est un siège ancien fait de pierre noire où

les pâtres se sont assis depuis des années. Aux rameaux des arbres

voisins pendent des cages à cigales tressées de jonc fin et des nasses

d'oseraie verte qui servirent à prendre le poisson. Celle qui dort,

dressée sur le siège de pierre noire, les pieds enroulés de bandelettes,

la tête cachée sous un chapeau pointu de paille rousse, attend un pâtre

qui n'est jamais revenu. Il partit, les mains enduites de cire vierge,

pour couper des roseaux dans les halliers humides: il voulait en modeler

une flûte à sept tuyaux, ainsi que l'avait enseigné le dieu Pan. Et

lorsque sept heures se furent écoulées, la première note jaillit auprès

du siège de pierre noire où veillait celle qui dort aujourd'hui. Or la

note était proche, claire et argentine. Puis sept heures passèrent sur

la prairie bleue de soleil, et la seconde note retentit, joyeuse et

dorée. Et toutes les sept heures la dormeuse de maintenant entendit

sonner un des tuyaux de la flûte nouvelle. Le troisième son fut lointain

et grave comme la clameur du fer. Et la quatrième note fut plus

lointaine encore et profondément tintante, ainsi que la voix du cuivre.

La cinquième fut troublée et brève, semblable au choc d'un vase d'étain.

Mais la sixième fut sourde et étouffée et sonore juste autant que les

plombs d'un filet qui se frappent.

Or, celle qui dort aujourd'hui attendit la septième note, qui ne résonna

pas. Les jours enveloppèrent le bois d'amandiers avec leur brouillard

blanc, et les crépuscules avec leur brouillard gris et les nuits avec

leur brouillard pourpre et bleu. Peut-être que le pâtre attend la

septième note, au bord d'une mare lumineuse, dans l'ombre grandissante

des soirs et des années; et, assise sur le siège de pierre noire, celle

qui attendait le pâtre s'est endormie.

le vin de Samos

λήκυθος

MIME XII. Le tyran Polycrate commanda qu'on lui apportât trois flacons

scellés contenant trois vins délicieux d'espèce différente. L'esclave

diligent prit un flacon de pierre noire, un flacon d'or jaune, et un

flacon de verre limpide; mais l'échanson oublieux versa dans les trois

flacons le même vin de Samos.

Polycrate considéra le flacon de pierre noire et fit mouvoir ses

sourcils. Il brisa le sceau de gypse et flaira le vin. «Le flacon,

dit-il, est de matière basse, et l'odeur de ce qu'il renferme m'est peu

engageante.»

Il souleva le flacon d'or jaune et l'admira. Puis, l'ayant descellé: «Ce

vin, dit-il, est certainement inférieur à sa belle enveloppe, riche de

grappes vermeilles et de pampres lumineux.»

Mais, saisissant le troisième flacon de verre limpide, il le tint contre

le soleil. Le vin sanglant scintilla. Polycrate fit sauter le cachet,

vida le flacon dans sa coupe, et but d'un seul trait. «Ceci, dit-il avec

un soupir, est le meilleur vin que j'aie goûté.» Puis, plaçant sa coupe

sur la table, il heurta le flacon qui tomba en poussière.

les trois courses

μῆλον

MIME XIII. Les figuiers ont laissé tomber leurs figues et les oliviers

leurs olives; car il est arrivé une étrange chose dans l'île de Skyra.

Une jeune fille fuyait, poursuivie par un jeune homme. Elle avait relevé

le pan de sa tunique et on voyait le bord de son caleçon de gaze. Comme

elle courait, elle laissa tomber un petit miroir d'argent. Le jeune

homme releva le miroir et s'y mira; il contempla ses yeux emplis de

sagesse, aima leur raison, cessa sa poursuite et s'assit sur le sable.

Et la jeune fille commença de nouveau à fuir, poursuivie par un homme

dans la force de l'âge. Elle avait relevé le bas de sa tunique et ses

cuisses étaient semblables à la chair d'un fruit. Dans sa course, une

pomme d'or roula de son giron. Et celui qui la poursuivait releva la

pomme d'or, la cacha sous sa tunique, l'adora, cessa sa poursuite et

s'assit sur le sable. Et la jeune fille s'enfuit encore; mais ses pas

étaient moins rapides. Car elle était poursuivie par un vieillard

chancelant. Elle avait baissé sa tunique, et ses chevilles étaient

enveloppées d'étoffe diaprée. Mais, tandis qu'elle courait, l'étrange

chose arriva: car un à un ses seins se détachèrent, et tombèrent sur le

sol, comme des nèfles mûres. Le vieillard les huma tous deux; et la

jeune fille, avant de s'élancer dans la rivière qui traverse l'île de

Skyra, poussa deux cris d'horreur et de regret.

l'ombrelle de Tanagra

πῆλος

MIME XIV. Ainsi tendue sur des baguettes moulées, tressée avec de la

paille qui est de l'argile ou tissée avec des étoffes de terre que la

cuisson a faites rouges, je suis tenue en arrière et vers le soleil par

une jeune fille aux beaux seins. De l'autre main elle soulève sa tunique

de laine blanche, et on aperçoit au-dessus de ses sandales persiques des

chevilles modelées pour des anneaux d'électron. Ses cheveux sont ondulés

et une grande épingle les traverse près de la nuque. En détournant la

tête, elle montre sa crainte du soleil et Aphrodite semble être venue

incliner son cou.

Telle est ma maîtresse, et auparavant nous errâmes dans les prairies

tachées d'hyacinthes, quand elle était de chair rose et moi de paille

jaune. La couleur blanche du soleil me baisait au dehors, et j'étais

baisée sous mon dôme par le parfum des cheveux de la vierge. Et la

déesse qui change les formes m'ayant exaucée, semblable à une hirondelle

d'eau qui tombe, les ailes étendues, pour caresser du bec une plante née

au milieu d'un étang, je m'abattis doucement sur sa tête; je perdis le

roseau qui me tenait loin d'elle, dans les airs, et je devins son

chapeau qui la couvrait d'un toit frémissant.

Mais un potier qui pétrit aussi des jeunes filles, nous ayant aperçues

dans un faubourg de la cité, nous pria d'attendre et tourna rapidement

sous ses pouces une petite figure de terre. Ouvrier des formes

inférieures, il nous a portées dans son langage d'argile; et, certes, il

a su me tresser délicatement, et plier avec mollesse la tunique de laine

blanche, et onduler la chevelure de ma maîtresse; mais, ne comprenant

pas le désir des choses, il m'a cruellement séparée de la tête que

j'aimais; et, redevenue ombrelle dans ma seconde vie, je me balance loin

de la nuque de ma maîtresse.

Oeuvres de Marcel Schwob. Volume 2 of 2, La lampe de Psyché; Il libro della mia memoria · 第 8 / 62 题