En descendant dans la salle à manger, à huit heures, Louise et moi, pour
le déjeuner du matin, nous trouvons notre père qui semble nous attendre
en se promenant de long en large. Son chapeau et sa canne sont posés sur
la table.
--Mes enfants, nous dit-il, j'ai une triste nouvelle à vous apprendre.
Votre grand-père est mort.
--Grand-papa Toussaint! s'écrie Louise. Ah! mon Dieu! quel malheur! Quel
épouvantable malheur!
Une foule d'exclamations qu'elle glapit, avec des gestes de désespoir.
Mais l'accent est faux, le geste exagéré; les inflexions brusques de
l'intonation, les soupirs, les contorsions du visage, tout est
contrefait, dissonant; et l'agitation outrée qu'affecte ma soeur achève
de défigurer le peu d'émotion qu'elle a pu ressentir. La voix de mon
père était plus franche. L'effroi que la mort apporte avec elle en
assombrissait le ton, mais il ne la mouillait pas, au moins, avec les
larmes hypocrites d'un désespoir factice.
--J'ai appris cette nouvelle, continue mon père, hier au soir, vers dix
heures, lorsque vous étiez déjà couchés. Je n'ai pas voulu vous en faire
part sur-le-champ. Vous n'auriez sans doute pas pu dormir de la nuit...
--Oh! non... oh! non... murmure Louise en sanglotant.
--Votre grand-père est mort hier, subitement, d'un coup de sang, à sept
heures et demie, après son dîner. Je vais aller à Moussy tout de
suite...
***
Mais Mme de Folbert et son fils font leur entrée, et il faut recommencer
pour eux le récit de la mort du grand-père. Ils paraissent profondément
affectés. Mme de Folbert déclare que c'est un malheur irréparable.
--Pour les petits-enfants, voyez-vous, rien ne remplace les
grands-parents.
C'est aussi l'avis de Louise, car elle continue, dans son coin, à
pousser de longs soupirs entrecoupés de sanglots.
Tout d'un coup, je vois M. de Folbert, qui n'a rien dit jusqu'ici et qui
s'est contenté de secouer la tête de droite à gauche, se lever avec
précaution et s'approcher à petits pas de la chaise de ma soeur. Il
bredouille, tout en avançant, des paroles inintelligibles. Pourtant, en
prêtant l'oreille, on perçoit des bouts de phrases:
--C'est une grande... immense douleur, pour vous, mademoiselle... J'en
prends ma part, veuillez me faire l'honneur de le croire... Et si je
pouvais, si... j'osais espérer... s'il m'était permis... si j'étais
assez heureux pour voir des liens plus sérieux... non, plus solides...
non... oui, plus solides que ceux d'une simple amitié... unir nos deux
familles en la... nos deux familles si honorables... mademoiselle...
Il tend la main, il l'avance, timidement, prudemment, d'un centimètre
par seconde. Louise se lève, tamponne ses yeux une dernière fois et,
avec un énorme soupir, les yeux au plafond, elle met sa main dans celle
du chef de bureau.
Nous nous sommes levés, nous aussi. Et Mme de Folbert s'écrie en
étendant les bras comme pour s'assurer qu'il ne pleut pas:
--Soyez heureux, mes enfants!
J'ai déjà vu quelque chose comme ça, dans le temps, avec Jules. Louise
avait la même tête. Allons, elle sera dépu... Je ne sais toujours pas
comment on féminise ce mot-là. Il faudra que je regarde dans un
dictionnaire.
***
Comme si j'avais le temps de regarder dans les dictionnaires! Il me
faut, toute la journée, faire des courses qui n'en finissent pas: aller
chez l'imprimeur pour commander des lettres de deuil, chez le chapelier
pour commander des crêpes, chez celui-ci, chez celui-là. Ma soeur aussi
se donne beaucoup de mal. Et c'est à peine si elle trouve une minute, le
soir, lorsque mon père revient de Moussy, pour lui dire à l'oreille:
--Une bonne journée, hein?
Oui, une bonne journée pour tous les deux. Mon père cache mal sa joie:
ma soeur va faire un mariage magnifique, sa dot est toute trouvée, et le
rêve qu'il a fait pendant dix ans est sur le point de se réaliser. Il va
pouvoir acheter les _Grands Hommes_ et fonder à Paris un établissement
important.
Pourtant, brusquement, il devient soucieux. Il se souvient qu'il a
trouvé dans les papiers du grand-père--qui n'a pas laissé de
testament--une note datant de plusieurs années déjà. Dans cette note le
vieux demandait que son corps fût inhumé à Versailles.
Mon père hésite à exaucer ce désir.
--Des tracas, des dérangements... Comme s'il ne serait pas aussi bien à
Moussy... D'ailleurs, ce papier est vieux. S'il avait eu le temps de
faire un testament, le père Toussaint aurait probablement changé
d'avis...
Malheureusement, il a eu l'imprudence de divulguer ce détail devant nos
locataires, et ma soeur le supplie d'exécuter les dernières volontés du
vieux.
--Ce n'est pas pour lui que je te le demande; c'est pour nous. Ça fera
mieux, à tous les points de vue. Ça fera voir que nous n'avons pas de
rancune.
--Pas de rancune... pas de rancune... gronde mon père.
Pourtant, il finit par se décider. Le grand-père sera enterré à
Versailles.
***
Il sera enterré à Versailles, mais je n'aurai pas de vêtements de deuil.
Il faudra que je mette mon costume marron que je n'aime pas, qui me va
mal, qui me donne l'air d'un bonhomme en chocolat. J'ai vainement
représenté à mon père que des habits noirs seraient bien plus
convenables. Car, enfin, un costume marron...
--Ta, ta, ta. Tu le mettras tout de même. D'abord, le marron, c'est
deuil. Et puis, c'est assez bon.
***
Et c'est habillé de marron que je suis le cercueil, depuis l'église de
Moussy où l'on a dit une messe jusqu'à la porte des Chantiers où les
employés de l'octroi visitent la voiture. Nous trouvons là la plus
grande partie des invités à qui nous avons donné rendez-vous, pour leur
épargner de trop grands dérangements, à l'entrée de la ville: M. et Mme
Legros, M. Merlin, M. et Mme Arnal, M. Hoffner...
Le Luxembourgeois se place à côté de mon père, lorsque le convoi se
remet en marche.
--J'ai trouvé la lettre de faire part, hier soir, en rentrant chez moi,
et je me suis empressé...
--Trop aimable, vraiment... Mais je n'ai pas eu le plaisir de vous voir
depuis quelque temps déjà...
M. Hoffner nous explique qu'en effet il avait momentanément quitté
Versailles. Il est resté à Paris pendant la Commune. Il a même profité
de la circonstance pour rendre quelques services au gouvernement. Il a
fourni des renseignements--des renseignements précieux--à ses risques et
périls. Le gouvernement, il convient de le dire, ne s'est point montré
ingrat. M. Hoffner a été récompensé, il le déclare lui-même, bien au
delà de ses mérites. Et, de plus, il va être l'objet d'une distinction
des plus flatteuses: on va lui donner la croix d'honneur.
--En vérité? fait mon père. Mes compliments, mes compliments... Et vos
amis, à propos, vos amis... messieurs Hermann et Müller... que sont-ils
devenus? Ils ont enlevé leurs meubles de mes hangars, l'autre jour, mais
j'étais absent, justement, et je n'ai pu leur parler. Sont-ils retournés
à Saint-Cloud? Reprennent-ils leur commerce?
--Non, non. Ils avaient l'intention de s'établir à Versailles, mais on
leur a offert un emploi, et, ma foi! ils ont accepté. Ils ont vendu...
rendu, c'est-à-dire, rendu--je veux dire rendu--tous les meubles qu'ils
avaient apportés de Saint-Cloud. Ils les ont rendus à leurs
propriétaires. Et maintenant, ils occupent une jolie position, à la
Présidence.
--A la Présidence! Ah! bah! Ah! bah!...
--Oh! on leur devait bien cela. Des Alsaciens! Des enfants de ces
malheureuses provinces sacrifiées... Les Alsaciens avant tout! Voilà le
mot d'ordre, aujourd'hui... Et c'est justice...
--Je crois bien!...
***
Nous arrivons au cimetière. L'inhumation a lieu rapidement. Et, de
toutes les larmes qui se répandent sur la tombe du vieillard, ce sont
peut-être celles que je verse qui sont encore les plus sincères...
***
La cérémonie est terminée; les fossoyeurs achèvent de combler la fosse.
On se sépare à la porte du cimetière. Ma soeur, les yeux tout rouges,
rentre en voiture à la maison avec Mme de Folbert et son fils. Moi, je
suis mon père qui se rend à pied chez l'imprimeur dont il veut acquitter
la facture. Le père Merlin nous accompagne.
Mon père semble déchargé d'un grand poids. Les idées funèbres ne le
tourmentent pas. Il parle de choses quelconques, de la pluie et du beau
temps, et enfin, de politique.
--Oui, nous avions raison de ne pas désespérer, pendant la guerre. Nous
avons été battus, c'est vrai, mais nous nous relevons dans la guerre
civile. Non, la patrie n'est pas morte! Elle est plus vivante que
jamais; et les Prussiens, à Saint-Germain et à Saint-Denis, assistent
avec rage à son réveil. Est-ce qu'on a le droit de douter d'un peuple
qui, pour vivre, n'hésite pas à couper le mal à sa racine, à s'amputer
héroïquement? Oui, nous avions raison. Il faut élever nos coeurs!
Debout! Encore plus haut! _Sursum corda!_ Il s'agit de prendre notre
revanche aujourd'hui. La grande! La définitive! La patrie est forte,
maintenant qu'elle vient de recevoir, dans sa victoire sur la Commune,
le baptême de sang nécessaire. Ce sang lave toutes les hontes passées:
nous n'avons plus de boue à essuyer, nous n'avons qu'une revanche à
prendre. Haut les coeurs!...
***
Nous sommes arrivés sur la place d'Armes. Et je regarde les pièces
d'artillerie prises à Paris, canons de bronze, canons d'acier, canons
rayés et à âme lisse, obusiers et mitrailleuses, qu'on y a rangés
symétriquement, ainsi que de glorieux trophées. A droite, l'Orangerie,
où sont entassés les prisonniers; à gauche, les Grandes Écuries, où
siègent les conseils de guerre qui les jugent; en face, le plateau de
Satory, où on les fusille.
***
Mon père continue:
--La revanche! La revanche terrible, sans pitié! l'anéantissement de
l'Allemagne! Que tout Français tienne le fusil! Tout pour la guerre!
Tout le monde soldat! Haut les coeurs!... Voilà ce que je pense, moi; et
je vous le dis comme je le pense, tout crûment. Je ne sais pas faire de
phrases, moi. Je suis un bon bourgeois...
Tout à coup, il s'arrête. Là-bas, débouchant de la cour du Château,
passant dans l'allée ménagée entre les canons parqués sur la place, une
voiture arrive au grand trot.
***
--C'est Thiers! s'écrie mon père. Le vainqueur de la Commune! Le grand
patriote!
Et il ajoute:
--Il faut l'acclamer.
Le coupé approche rapidement. Par la portière, j'entrevois un toupet
blanc, des lunettes, une redingote marron. Mon père m'empoigne par le
bras et, levant son chapeau:
--Salue, mon enfant, c'est la Patrie qui passe!... Vive Thiers! Vive
Thiers!
Moi, je connais Thiers. Je sais ce qu'il a été. Je sais ce qu'il est. Je
ne saluerai pas.
La voiture est déjà passée, et je n'ai pas salué, je n'ai pas mis le
doigt à mon chapeau.
***
Mon père se tourne vers moi:
--Pourquoi n'as-tu pas salué?
Je ne réponds pas. Il lève la main.
Qu'il frappe.
Mais le père Merlin a vu venir le coup. Il se place rapidement entre mon
père et moi et, souriant:
--Décidément, Barbier,--pour revenir à nos moutons--je dois avouer que
vous aviez raison tout à l'heure: vous êtes un bon bourgeois.
Villerville, août 1889.