Versailles offre depuis quelques jours un spectacle étrange. Ainsi que
le péristyle d'un théâtre, désert et silencieux pendant la
représentation de la pièce, se remplit de spectateurs bruyants aussitôt
que le rideau a caché la scène, la ville du Grand Roi, si taciturne et
si triste, a vu tout à coup envahir ses rues et ses boulevards
tranquilles par l'agitation apeurée d'un peuple en fièvre. Autour de
l'Assemblée qui siège dans le château sont venus se masser les émigrés
de Paris fuyant devant la Commune. Deux cent mille réfugiés, appartenant
à toutes les classes de la société, sont accourus s'abriter derrière les
baïonnettes des soldats qu'on fait revenir d'Allemagne et qu'on se hâte
d'armer et de former en régiments pour combattre l'insurrection.
Les troupes qui se sont échappées de Paris, les gendarmes, les sergents
de ville qui ont entouré leurs képis d'un manchon blanc, les prisonniers
sortis des forteresses de la Prusse et qui arrivent par grandes masses,
sont campés sur les avenues, sur les places, au camp de Satory. Les
opérations sont commencées, déjà. Thiers n'a pas voulu perdre de temps.
Et les jeunes élégants, les fonctionnaires, les cocottes et les femmes
du monde qui paradent dans les rues en toilettes de deuil, peuvent
aller, le soir, en sortant du théâtre où des acteurs illustres jouent
des vaudevilles célèbres, entendre les canons français cracher leurs
obus sur la grande ville où flotte le drapeau rouge.
Les émigrés se sont casés où ils ont pu, dans les hôtels et dans les
maisons, dans les greniers et dans les caves. Nous en logeons deux, chez
nous: M. de Folbert--un fonctionnaire, un chef de bureau au ministère
des finances--et sa mère.
M. de Folbert est tout petit; haut comme Tom Pouce à genoux. Il a une
mine de pain d'épice et des attitudes de pantin. Quand il fait un geste,
on dirait qu'un imprésario, caché derrière lui, vient de tirer une
ficelle. J'y ai été pris, dans les premiers temps. Mais il n'y a rien,
derrière M. de Folbert,--rien que les deux boutons d'une redingote
sanglée sur sa poitrine de bambin et qui cache ses genoux cagneux.--Il
doit y avoir aussi un fond de culotte lustré par l'abus des ronds de
cuir, mais la redingote le voile. Je ne l'ai pas vu.
M. de Folbert est très solennel. Lorsqu'il parle, il se tient raide
comme un manche à balai; son cou s'allonge, ses yeux tournent, ses
petites épaules remontent. Elles sont si étroites que j'ai toujours peur
d'en voir passer un morceau par l'échancrure du faux-col. En politique,
il est modéré comme une lampe carcel remontée par une main circonspecte.
Il s'exprime en phrases officielles:
--La hiérarchie... les préopinants... les statuts organiques... la
prépondérance administrative de l'État....
Il est très poli. Il dit:
--Voudriez-vous être assez aimable pour avoir l'extrême obligeance de me
faire parvenir la salière?
Il me fait suer.
Sa mère est une vieille personne solennelle, à figure longue, pâle,
pâle--couleur de riz au lait.--Elle a des anglaises.
Mon père professe une admiration sans bornes pour son locataire.
--Une intelligence hors ligne. Un homme d'avenir. Il ira loin.
Sans échasses? Peut-être bien. M. de Folbert a un oncle député, un oncle
à héritage, s'il vous plaît, et très populaire dans sa circonscription;
cet oncle, fatigué de la vie politique, n'attend qu'un signe du neveu
pour lui céder son siège à la Chambre.
--Quel avenir! répète mon père émerveillé.
Depuis qu'elle a entendu parler de la succession politique et
financière, Louise fait les yeux doux au chef de bureau; elle lui lance
même de temps en temps, à la dérobée, de petits coups d'oeil américains.
Est-ce que ma soeur aurait l'idée?... Eh! eh! pourquoi pas?... Madame
_de_, ça fait bien Madame _de_... Tout le monde ne s'appelle pas madame
_de_. Et puis, elle serait dépu... Dit-on _députée_ ou _députète_?
***
Le fait est que M. de Folbert a le bras long--au figuré.--Il a fait
obtenir à mon père la construction d'une énorme ambulance en bois, dans
le grand terrain vague qu'on voit des fenêtres du père Merlin, et où les
Prussiens avaient établi un dépôt de charbons. Mon père pousse le plus
possible les travaux de cette ambulance--qui doit lui rapporter
gros.--Une chose, pourtant, le désole; c'est de ne pas pouvoir employer
des piles entières de planches pourries qui moisissent dans le chantier
de la rue Saint-Jacques.
--Ç'aurait été si facile de placer ça ici. Ça aurait passé comme une
lettre à la poste. De belles planches toutes neuves!... Est-ce assez
malheureux!
Il a une peur, aussi: c'est que la Commune ne dure pas assez pour qu'il
ait le temps d'achever sa construction.
--C'est qu'on me ferait une réduction sur le prix convenu... Pourvu que
les communards se défendent encore un mois!...
Mais, bientôt, une crainte encore plus terrible le saisit.
Germaine est venue nous voir, en cachette.--Elle a appris à mon père que
le père Toussaint, depuis le départ des Allemands, mène une vie de
polichinelle.
--Et, depuis que les femmes de Paris sont venues ici, depuis qu'il y a
des cocottes dans la ville, il ne se contente pas d'aller les voir. Il
les amène au Pavillon, où il s'est installé.
--Quelle honte! s'écrie Louise.
--Et vous verrez, continue Germaine, vous verrez que ça finira mal. Je
fais ce que je peux pour le retenir, mais, bernique... Oh! il lui
arrivera malheur, pour sûr!... Un homme sanguin et fort comme lui...
Car, c'est un vrai taureau, vous savez, malgré son âge. Il se met dans
des états, je ne vous dis que ça! Et c'est toujours après déjeuner ou
après dîner, quand il s'est empiffré de nourriture, qu'il...
Mon père interrompt brutalement Germaine.
--Laissez-nous tranquille avec ça! Ne nous racontez pas ces ignominies.
Respectez les autres, si vous ne vous respectez pas.
--Ce que j'en disais, reprend la bonne, c'était pour vous montrer que
vous devriez lui faire un peu de morale. Je ne sais pas ce que vous avez
ensemble, mais, en qualité de parent.....
--Je ne veux pas le voir en peinture, entendez-vous? votre vieux grigou!
Et je vous défends de m'en parler. D'abord, je ne sais pas pourquoi vous
venez ici.
--Pour votre bien, monsieur, pour sûr.
Et elle revient, pour notre bien, à peu près tous les trois jours.
La dernière fois, elle a pris mon père à part et mon père, au lieu de
l'éconduire, l'a entraînée dans la salle à manger où il l'a écoutée
longtemps. Quand il est sorti, il était blanc comme un linge.
***
Je sais, à présent, ce que lui a appris Germaine. Le père Toussaint a
amené au Pavillon une femme avec laquelle il vit maritalement et à qui
il a promis le mariage; et la dame, en attendant, fait défiler ses amis
et connaissances dans la maison où est morte la tante Moreau et où ont
lieu, maintenant, des orgies à faire rougir un templier. Mon père a
appris autre chose encore; il a été mis au courant des bruits qui
courent à Moussy sur le compte de mon grand-père.
Les premiers jours, il a réussi à se contenir. Mais, à présent, sa
colère éclate à chaque instant en imprécations terribles:
--Le vieux cochon! Le vieux traître! Un bandit qui mérite la mort dix
fois pour une! Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Si l'on disait ce qu'on
sait!
Ma soeur, qui s'aperçoit de l'effet déplorable que produisent ces
emportements sur les nerfs sensibles de Mme de Folbert et de son fils,
essaye de calmer mon père. Elle n'y réussit pas pour longtemps.
--Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Dire qu'il ne tiendrait qu'à moi de
le faire fusiller!
Il répète ça, du matin au soir, au grand ennui des locataires qui
commencent à se scandaliser. Rien ne peut le distraire de ses idées de
vengeance, rien, ni l'achèvement de l'ambulance--qu'on va démolir, car
on s'est aperçu en haut lieu qu'elle ne pouvait rendre aucun
service,--ni la prise de Paris, le 22 mai, ni l'arrivée des bandes de
prisonniers que l'on traîne à Versailles.
--Vous devriez pourtant bien aller les voir, Barbier, dit M. Legros. Je
vous assure que ça en vaut la peine. Si vous saviez comme on les
arrange! Ah! les canailles! Et ils ne répliquent pas, je vous assure! On
les écharperait sur place, sans les soldats de l'escorte!
***
Moi, j'ai été les voir, une fois. Je suis arrivé au bout de la rue
Saint-Pierre comme une colonne de ces malheureux passait sur l'avenue de
Paris, entre deux files de cavaliers. Des hommes en uniformes de gardes
nationaux, en habits civils, en haillons, blessés, éclopés, portant au
front la colère de la défaite et le désespoir de la cause perdue,
s'avançaient farouches, la tête haute, avec la vision de la mort. La
foule les huait. Des bourgeois, la face éclairée par la satisfaction
immonde de la vengeance basse, levaient sur eux leurs cannes, passaient
entre les chevaux des soldats pour cracher au visage des vaincus.
Derrière, venaient des femmes, toutes têtes nues; des femmes du peuple,
portant la jupe d'indienne, le tablier bleu, d'autres habillées de
riches costumes. On leur avait enlevé leurs ombrelles, à celles-là,
leurs ombrelles qui auraient pu les garantir du soleil, et qu'un dragon
avait accrochées à sa selle. Elles se hâtaient, les pauvres, faisant de
grands pas pour suivre la colonne, pendant que les injures et les coups
pleuvaient sur elles, pendant que des messieurs très bien leur jetaient
des insultes sans nom, que des dames du monde leur lançaient des
pierres.
Je me suis sauvé, écoeuré, et j'ai regardé longtemps, le soir, le ciel
tout rouge, sanglant, du côté de Paris, où la bataille continue.
Car la Commune ne veut pas se rendre, elle veut résister jusqu'à la
mort, et l'on annonce que ses soldats, en se repliant devant l'armée
versaillaise, pétrolent la ville et l'incendient.
Mon père est désolé. Il se souvient qu'il n'a pas renouvelé la police
d'assurances du chantier de la rue Saint-Jacques; il sait que les
communards occupent encore le quartier, et il attend, dans les transes.
***
Un matin, on sonne. C'est le facteur. Mon père va lui ouvrir et revient,
en tenant une lettre à la main, rejoindre ma soeur et Mme de Folbert
assises sur un banc du jardin. Il déchire l'enveloppe, mais, au moment
d'ouvrir la lettre, il est pris d'un tel tremblement nerveux qu'il est
forcé de la passer à ma soeur.
--Tiens, lis... C'est de Paris...
Louise commence:
--Monsieur--Tout est sauvé...
--Hein? fait mon père. Tu dis?...
--«Tout est sauvé. Au moment de l'entrée des troupes nous avions pris
nos précautions. Nous avions mis en lieu sûr les fonds et les livres de
caisse...
Et elle continue pendant que mon père donne les preuves de la joie la
plus exubérante. Il s'est levé et se livre, pendant la lecture, à des
tentatives d'exercices chorégraphiques qu'il ne mène point toujours à
bonne fin. C'est égal, j'en suis tout étonné. Il a dû danser le cancan
dans sa jeunesse, mon père.
Il s'interrompt tout à coup.
--«Il était grand temps, lit ma soeur, que les Versaillais parvinssent à
percer le mur de la maison voisine et à se précipiter dans le chantier.
Les insurgés avaient déjà apporté du pétrole. Ils n'ont pas eu le temps
de s'enfuir. On en a tué huit sous la porte cochère...
--Huit! s'écrie mon père. Ah! tant mieux!
Ce _tant mieux_ m'entre dans l'oreille comme un coup de pistolet. Je
n'oublierai jamais ce cri-là.
***
Second coup de sonnette. C'est Mme Arnal. Elle pleure à chaudes larmes.
--Ah! mes amis, ces canailles-là m'ont tout brûlé! Mon Dieu! Mon Dieu!
Elle se laisse choir sur une chaise pendant que Louise s'empresse autour
d'elle et veut absolument lui faire faire un choix entre un flacon de
sels et un verre d'eau sucrée.
--Oui... tout brûlé, continue-t-elle... tout perdu...
Et, au bout d'une minute:
--Heureusement que nous étions assurés et que mon mari avait mis en
sûreté la plus grande partie des marchandises. Comme ça...
--Vous serez indemnisés, fait mon père avec un geste égoïste.
--Oh! pour cela, j'y compte bien, s'écrie-t-elle. Et plutôt deux fois
qu'une. Il ne manquerait plus que cela!
Et elle se reprend à pleurer.
--Oui! Tout perdu!... Nos affaires allaient si bien... Et dire qu'il ne
me reste plus rien; rien, pas même un mouchoir pour m'essuyer les
yeux!...
Prenez le pan de votre chemise, alors.
Et la morale?
Embêtant!