Des lampions et des drapeaux, des drapeaux et des lampions. Il y en a
partout, au-dessus des portes, aux fenêtres, dans les arbres et aux
ridelles des charrettes. Le boueux qui enlève les ordures, le matin, a
piqué un étendard d'un sou, surmonté d'une plume rouge, sur le collier
de son cheval et la préfecture a arboré une grande bannière, toute
frangée, dont le gland d'or balaie le trottoir. Versailles est enrubanné
comme un conscrit. Il a l'air d'avoir son plumet aussi; on ne reconnaît
plus les habitants, tellement la nouvelle de la victoire les surexcite.
La ville est sens dessus dessous. Je n'ai jamais vu ça. Il y a du monde
dans les rues jusqu'à dix heures. Mon père m'a déjà emmené deux fois au
café avec lui, et j'ai profité de la cohue--presque la moitié des
chaises est occupée, sur la terrasse!--pour demander des grenadines au
kirsh. Mon père avale son grog à petites gorgées en trinquant toutes les
deux minutes à la victoire de la France et à la santé de l'empereur et
nous ne partons que très tard, après neuf heures et demie. Nous passons
par les rues qu'éclairent les lampions et les lanternes vénitiennes aux
raies multicolores. Ça sent la vieille graisse, et, quand on passe trop
près des murs, du suif fondu rebondit sur vos chapeaux et vous coule
dans le cou. C'est très beau.
***
Mais, tout à coup, un drapeau disparaît, puis dix, puis vingt. On les
arrache par centaines, on les arrache tous et on décroche les lampions.
Les Prussiens sont vainqueurs. Wissembourg est pris!
D'abord, ç'a été un engourdissement. On en est resté là. Puis, on s'est
révolté, on n'a pas voulu croire; on a parlé de mensonge ignoble, de
manoeuvre de Bismarck... Maintenant, on sait à quoi s'en tenir: nous
avons été surpris, pris en traître, écrasés sous le nombre.
--Nous sommes manche à manche avec les Prussiens, dit M. Pion, mais à
nous la _belle_.
***
Eh bien! nous l'avons gagnée, la belle! Et rapidement encore! On vient
de coller sur les murs, ce soir, 6 août, une dépêche qui annonce une
revanche de Mac-Mahon: le prince de Prusse a été battu à plate couture
et fait prisonnier avec 40.000 hommes de son armée.
--40,000 prisonniers! s'écrie ma soeur... Et on a bien dû en tuer
autant... Croyez-vous qu'on fusillera les prisonniers, monsieur Pion?
--Non, mademoiselle. Ce serait contre le Droit de la guerre... à
condition qu'ils appartiennent tous à l'armée régulière, car, dans le
cas contraire--M. Pion met en joue, avec ses longs bras, un partisan
imaginaire;--dans le cas contraire, on peut les passer par les armes
sans autre forme de procès. Vous savez que, dans les guerres de
l'Empire, particulièrement en Espagne, tout habitant pris les armes à la
main était fusillé sommairement.
--Naturellement... C'est bien dommage qu'on ne puisse exécuter ces
Prussiens... Ah! si nous avions des détails sur la bataille...
--Nous en aurons demain.
Heureusement qu'on n'a pas besoin d'avoir des détails pour illuminer et
pavoiser. Tout le monde, en ville, a déjà sorti ses drapeaux et rattaché
ses lampions.
Non, pas tout le monde. Un cafetier de la rue de la Paroisse n'a pas
jugé à propos de pavoiser son établissement. Pourquoi? C'est ce que se
demande la foule, qui s'est massée sur le trottoir, en face de chez lui.
Un vieux monsieur à la face placide, toute glabre, que j'ai vu bien
souvent assis sur un banc du square Hoche, sa canne à bec de corne entre
les jambes s'écrie:
--Ce sont des Prussiens!
--Des Prussiens! Oui, des sales Prussiens! A bas les Prussiens!
Et une chaise de la terrasse, lancée à toute volée, brise la glace de la
devanture. Le tumulte augmente. Les vociférations se croisent. On
continue à jeter des chaises et des pierres contre les vitres et les
becs de gaz.
--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens!
Je ramasse un caillou et je le lance de toute ma force. Malheureusement,
tout est déjà cassé et mon caillou ne cause aucun mal. J'en suis désolé.
--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens!
Le patron et la patronne du café sortent en faisant des gestes. Mais on
les accueille par des huées, par des grossièretés sans nom.
Ça me semble exagéré ces insultes, car enfin si ce n'étaient pas des
Prussiens?
La femme rentre, terrifiée, en se bouchant les oreilles, pendant que le
mari reste sur le seuil de la porte. Il est tout pâle, mais on voit
qu'il n'a pas peur. Ce ne doit pas être un Prussien.
Tout d'un coup, tendant les poings vers la foule, il crie:
--Lâches!... Imbéciles!... Sauvages!...
Il y a un mouvement de recul, et le vieux monsieur, au dernier rang,
profite d'un moment d'accalmie pour dire:
--Arborez le drapeau français et l'on vous laissera tranquille.
La patronne, qui a dû entendre, apparaît à une fenêtre du premier avec
un drapeau qu'elle déroule. On applaudit... Mais, presque aussitôt, les
huées et les injures recommencent: le drapeau est un drapeau anglais,
tout rouge, avec un petit carré bleu, rayé d'argent à l'angle.
Un monsieur, employé à la préfecture, cravaté de blanc, et un maçon, se
précipitent sur le propriétaire du café; celui-ci, d'un coup de poing en
pleine figure, envoie rouler l'employé sur le trottoir, le nez en sang;
mais il est saisi à la gorge par la main plâtreuse du maçon. Alors, la
foule se rue...
--Arrêtez! arrêtez! au nom de la loi!
C'est la police, le commissaire, ceint de son écharpe, en tête. On se
disperse, à la hâte.
***
J'apprends, en rentrant à la maison, par M. Legros, que le cafetier
n'est pas un Prussien. Il le connaît: il lui fournit des cigares. C'est
un Anglais naturalisé français, mais sa femme est Anglaise.
--Vous comprenez bien, fait M. Legros qui plaide la cause de son client,
vous comprenez bien qu'il est excusable jusqu'à un certain point;
c'était son droit, après tout, de ne pas pavoiser.
--Son droit! son droit! rugit M. Pion, parce qu'il n'est qu'à moitié
Français? parce que sa femme est Anglaise? Pourquoi vient-il manger
notre pain, alors?
--Il ne mange le pain de personne; il mange le pain qu'il gagne... à mon
avis, du moins.
--A votre avis? Possible. Pas au mien. Un étranger, c'est un parasite,
ni plus ni moins. Je ne connais que ça et le port d'armes. D'abord, on
devrait tous les expulser, dans ce moment, les étrangers: ce sont tous
des espions.
Il me semble que M. Legros, pour une fois, a raison. On a eu tort de
briser les glaces du cafetier et de le maltraiter. Je regrette presque
le caillou que j'ai lancé. Et puis, je me souviens de n'avoir pu retenir
un mouvement d'admiration lorsqu'on a déployé le drapeau anglais. Il est
très beau le pavillon anglais, beaucoup plus que le français. Au point
de vue de la couleur, bien entendu, car, aux autres points de vue, le
drapeau français est seul et unique en son genre. Je le vois flotter aux
fenêtres, ce drapeau qui a fait le tour du monde... Eh bien! oui, plus
je le regarde, plus je le trouve agaçant, gueulard et crapuleux. Je
n'irai dire ça à personne, pour sûr.
Ce ne serait guère le moment. On vient d'apprendre que la bataille
annoncée par la dépêche n'a pas eu lieu et que, par conséquent, nous
n'aurons la peine d'héberger ni le prince de Prusse ni ses 40,000
hommes. La déception est énorme. Les drapeaux et les lampions ont
disparu des façades comme par enchantement. Il paraît que ce n'était
qu'un canard, un coup de Bourse.
--A Paris, nous dit Mme Arnal qui en revient, on a envahi la Bourse et
l'on a brisé toutes les chaises; puis, on a été saccager une maison de
banque allemande.
Très bien! ça servira de leçon aux Prussiens.
--Et figurez-vous, continue-t-elle, qu'on a rencontré Capoul dans la rue
et qu'on lui a fait chanter la _Marseillaise_. Si vous aviez pu entendre
ça! C'est un si bel homme, ce Capoul, et il chante si bien!
--Avec la _Marseillaise_, dit M. Pion, le Français est invincible.
Voilà: A Wissembourg, on n'avait pas chanté la _Marseillaise_.
Maintenant, on va la chanter partout, et, ça va changer de note. J'ai
copié tout à l'heure une dépêche ministérielle qui en dit long sans en
avoir l'air:
«L'ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce
qui nous donnerait de grands avantages stratégiques.»
Et j'ai lu un journal qui affirme que «la prise de Wissembourg est une
faute commise par l'armée prussienne.»
«Si les Prussiens ont l'audace de s'avancer en France, ajoute-t-il, ils
n'en sortiront pas vivants.»
***
Alors, ils sont perdus, car ils s'avancent à pas de géants. J'en ai déjà
planté pas mal, des drapeaux noirs et blancs, sur la carte du Théâtre de
la Guerre, dans les Vosges et sur la Moselle! et il faut que j'en pique
encore un sur Woerth, et un autre sur Forbach, où, pourtant, Frossard a
_failli vaincre_.
Oui, nous sommes battus par les Prussiens, mais battus glorieusement,
héroïquement, battus comme Roland à Roncevaux, battus comme une poignée
de chevaliers succombant sous les coups d'une horde entière de barbares.
Beaux vainqueurs, vraiment, que ces vandales qui s'embusquent pour
surprendre les corps les plus faibles et les écraser sans danger! Beaux
vainqueurs, que ces lâches Teutons qui ne savent combattre que
lorsqu'ils sont dix contre un!
M. Pion ne dérage pas. Il traite les Prussiens de cochons, de brutes, de
sauvages, depuis le matin jusqu'au soir.