M. Beaudrain essuie furtivement une larme avec sa manche.

--«Nous n'avons eu qu'un officier et dix hommes tués.» Les risques de la

guerre! soupire M. Beaudrain en refermant son registre; on ne fait pas

d'omelette sans casser des oeufs.

Et il ajoute:

--Cette dépêche du chef de l'État est modeste. Elle l'est même beaucoup

trop. Elle ferait croire à une simple escarmouche; et c'est une grande

victoire que nous avons remportée, une grande victoire!

Le soir, on a illuminé et on a pavoisé la ville. Je voudrais bien être à

demain. Qu'est-ce que vont dire les journaux?

***

Ils disent que la revanche de 1814 et 1815 a commencé, que la division

Frossard a culbuté trois divisions prussiennes, que nos mitrailleuses

ont impitoyablement fauché l'ennemi, et que l'empereur est rentré

triomphant à Metz.

Il paraît que Sa Majesté semblait rajeunie de vingt ans. Le prince

impérial était très crâne. Son oeil bleu lançait des éclairs. Des

milliers de soldats l'escortaient en lui jetant des fleurs.

On a bombardé et brûlé Saarbruck, aussi. Tant mieux. Ça apprendra aux

Prussiens à démolir le pont de Kehl, les vandales.

Saarbruck ne redeviendra jamais plus allemand. C'est un journal qui

l'affirme; et il apprend au public qu'il est déjà «arrivé au ministère

de l'intérieur six demandes pour la place de sous-préfet de Saarbruck».

--Et ce n'est qu'un commencement, répète M. Pion en se frottant les

mains, un tout petit commencement. L'armée allemande meurt de faim.

Avant-hier, six cents Badois affamés ont passé la frontière et sont

venus se faire héberger chez nous. Et puis, le roi Guillaume est malade.

--Ainsi, du reste, que le général de Moltke, fait ma soeur. Quant à

Frédéric-Charles, il est gravement indisposé...

--Et Bismarck a la colique! s'écrie M. Legros en tamponnant son front

avec son mouchoir, car il fait très chaud et il transpire facilement...

Ah! à quand la grande raclée?

Oui, à quand? A bientôt s'il faut en croire le petit tailleur de la rue

au Pain, près du marché. Il vient de changer d'enseigne. Il a fait

clouer sur sa boutique une grande bande de calicot portant ces mots:

Bas les coeurs! · 第 9 / 47 题