M. Legros proteste. Malgré tout, il a de la peine à s'en tirer.

--A l'oeil, mes cigares, à l'oeil. Et tenez, mon brave, si vous avez

besoin d'allumettes, voilà ma boîte.

De-ci de-là, on entraîne les troupiers dans les cabarets. Devant

Beaugardot, le marchand de meubles d'occasion, des fauteuils anciens

sont alignés sur le trottoir. Des soldats vont s'y asseoir avec armes et

bagages et refusent de se lever. C'est un commencement de débandade.

Mais, tout à coup, la musique entame la _Marseillaise_.

Allons enfants de la patrie,

Le jour de gloire est arrivé...

Ah! que c'est beau. Les soldats ont repris leur rang. Des acclamations

enthousiastes les suivent jusqu'à la gare.

***

A travers les grilles, un troupier me passe son bidon et me prie d'aller

le remplir chez le marchand de vin, en face. Il fouille dans sa poche.

--Attendez, je vais vous donner des sous.

Mais je ne veux pas de son argent; j'ai justement un franc dans ma

poche. Je lui paierai son litre.

***

--Tenez, voilà votre bidon.

--Merci bien, jeune homme. C'est peut-être le dernier litre que je

boirai que vous m'offrez là.

--Le dernier! s'écrie Léon, se dressant sur la pointe des pieds, rouge

comme un coq, tellement il est joyeux de remonter le moral d'un

guerrier, le dernier!... Ah! nous vous en offrirons bien d'autres, quand

vous reviendrez vainqueur!

Des bourgeois qui nous entourent applaudissent, mais le soldat hoche la

tête.

--Merci tout de même...

Il n'a pas l'air d'avoir confiance, réellement.

***

--Comprends-tu ça? me demande Léon en revenant. Douter de la victoire!

Partir avec aussi peu d'enthousiasme!... Moi, je donnerais je ne sais

quoi pour pouvoir aller rosser les Prussiens... Tiens, ce soldat n'a pas

de coeur!...

Je ne sais pas trop. Il ne considère peut-être pas la guerre comme une

partie de plaisir, il s'en fait peut-être une idée plus exacte que nous,

au bout du compte. Et des tas de choses auxquelles je n'ai pas encore

pensé se présentent à mon esprit...

--Eh bien? Était-ce beau? me demande mon père qui prend le café, sous la

tonnelle du jardin, avec M. Beaudrain et M. Pion.

--Oh! oui.

--Beaucoup d'enthousiasme, comme toujours? crie M. Pion. Un entrain

endiablé! Moi, voyez-vous, j'ai dû renoncer à assister au départ des

troupes. Ça me faisait trop de mal de ne pas partir avec eux... Une

guerre pareille! Une guerre qui sera une seconde édition de la campagne

de Prusse...

--En 1806, fait M. Beaudrain... Iéna...

--Parfaitement. Vous connaissez le mot _historique_ dit avant-hier à

Saint-Cloud par un personnage des plus haut placés: «Cette guerre de

1870, comme celle de 1859, sera menée _tambour battant_.» L'Empereur,

qui entendait, a souri... Il a souri, messieurs, répète M. Pion en

tordant sa longue moustache.

--Le fait est que les Allemands ne sont guère de taille à se mesurer

avec nous, dit mon père. Les services de leur armée sont très

défectueux, les vivres manquent, les hommes de la landwehr se refusent à

prendre les armes, l'argent devient de plus en plus rare... Toutes les

grandes maisons de commerce font faillite les unes après les autres...

--Oh! le choc sera rude, fait M. Beaudrain; mais nous en sortirons

vainqueurs. L'instinct me le dit, l'observation professionnelle me le

démontre. Dans l'histoire passée on peut lire l'histoire future... Et

puis, quel enthousiasme! Quelles manifestations magnifiques!... Un peu

de surexcitation factice, me direz-vous? Mais non, mais non! L'effet

produit est grand. Je dirai plus: il est utile... Voyez, messieurs,

voyez, d'ailleurs--et M. Beaudrain tire un journal de sa

serviette--voyez l'avis d'un homme généralement froid, toujours sensé,

d'un universitaire--M. Beaudrain incline la tête--M. Francisque Sarcey:

«Il faut crier fort si l'on veut être entendu loin.

«Si ce foyer pétillait d'une flamme moins vive, il ne répandrait pas sa

chaleur sur le reste de la France; son _contre-coup_ ne s'en ferait pas

sentir aussi vite au fond des campagnes, un peu plus lentes à

s'émouvoir.

«Qu'on se rappelle l'immortel élan de 92. C'étaient les mêmes transports

qui préludèrent aux mêmes victoires.»

--Etc., etc. Messieurs, veuillez m'excuser, mais l'heure de mon cours va

bientôt sonner et vous permettrez... A ce soir, mon cher Jean...

Et le professeur disparaît, sa serviette sous le bras.

--Et nos généraux, s'écrie M. Pion en frappant sur l'épaule de mon père.

Croyez-vous qu'ils vaillent les princes de Prusse?

--L'Empereur a agi sagement en se réservant le commandement en chef, dit

mon père.

--Et en confiant le poste de major général au maréchal Le Boeuf. Il a

préparé la victoire de longue main celui-là. C'est grâce à lui que tout

est prêt.

--Et Mac-Mahon, qu'en dites-vous.

--On l'a vu à l'oeuvre.

--C'est comme le général de Cousin-Montauban.

--C'est Bazaine qui m'intéresse tout particulièrement. C'est un

compatriote, un enfant de Versailles...

--A qui le dites-vous? Sa maison est à deux pas de la mienne.

--Ah! dites donc, il y a dans le _Figaro_ d'aujourd'hui un article sur

le général Frossard, le gouverneur du Prince Impérial... un article

d'Édouard Lockroy... c'est très intéressant.

«Le général Frossard est un homme âgé, froid, calme. On le dit un

stratégiste de premier ordre. Depuis longtemps, il n'a rien commandé. Le

général Frossard a expliqué à son auguste élève toutes les guerres de

l'Empire. Il promenait des soldats de plomb sur une carte d'Europe et le

jeune Prince les renversait avec de petites boulettes de mie de pain

lancées par de petits canons en bois.

«Quand le général Frossard voulut raconter la campagne de Waterloo et

faire rétrograder l'armée française, le Prince Impérial se fâcha:

«--Non!... Jamais!... s'écria-t-il avec un mouvement de colère. Et,

malgré les instances de son précepteur, il disposa ses batteries et

écrasa d'un coup l'armée anglaise, l'armée prussienne, Blücher et

Wellington.»

--Ah! c'est beau! s'écrie M. Pion... c'est beau!... Et nous douterions

de la victoire! Allons donc!

Non, il n'y a pas à en douter. Mille fois non. Et si le soldat de la

gare était ici... Par le fait, il avait l'air d'un imbécile; une figure

idiote--quelque Bas-Breton--un illettré.

Oui, un illettré; ah! s'il pouvait lire les journaux, comme moi...

Car je lis les journaux, tous les jours, sans me cacher, en

propriétaire. Mon père ne m'en empêche pas et ma soeur, heureuse de

pouvoir causer avec moi des événements du jour, me les passe elle-même.

J'apprends ainsi que «c'est à peine si l'on s'aperçoit qu'un vide s'est

produit dans nos arsenaux», que «la guerre ne peut avoir aucune surprise

inquiétante pour nous; notre admirable corps d'éclaireurs, dont le

moindre trappeur rendrait des points à Bas-de-Cuir, sondera le terrain

devant chaque soldat»; et que «l'administration française a, de son

côté, un service d'espions parfaitement organisé».

J'ai lu la réponse de l'Empereur à l'adresse du Corps législatif. J'ai

vu comment il a répondu à l'Impératrice qui disait au Prince Impérial,

en l'embrassant, au moment du départ:

--Adieu, Louis! et surtout fais ton devoir.

--Madame, nous le ferons tous.

J'ai vu comment il a veillé aux arrangements de sa maison militaire avec

une austérité toute spartiate. Son domestique est réduit à un seul valet

de chambre. Deux cantines suffiront à transporter tout le bagage

impérial. «Pour bien faire la guerre, a répondu Sa Majesté à un général,

il faut la faire en sous-lieutenant.»

Il paraît que l'enthousiasme est énorme, en province, au passage des

régiments.

«On s'embrasse, dit la _Liberté_--un journal sérieux,--les mains et les

coeurs s'étreignent. Il faut bien le dire, le succès est surtout pour

les zouaves et les turcos, qui sont d'un entrain effroyable et d'une

verve étourdissante.

«--Ah! disent-ils, les Prussiens ont voulu voir la ménagerie d'Afrique?

Eh bien! ils la verront!»

«De fait, ils sont effroyables à voir: à moitié nus, coiffés de rouge,

l'oeil allumé par le patriotisme et le vin! Pauvre landwehr!

«Au moment où j'écris, douze cents zouaves entrent en gare, perchés sur

les wagons, dansant un cancan échevelé et hurlant à pleins poumons.»

Ah! les turcos! j'aurais tant voulu les voir passer!... Et les zouaves!

***

J'en ai vu un--sur un journal illustré qu'expose le libraire, au bout de

la rue.--Il est couché à plat ventre, en face d'un Prussien qui le

regarde, de l'autre côté de la frontière.

--C'est-y joli, Berlin? demande le zouave.

--Et Paris?

--Qué qu'ça t'fait? T'y vas pas.

Il y a aussi une caricature qui représente un militaire faisant ses

adieux à sa payse.

--Reviendras-tu bientôt? dit la payse.

--Parbleu! Un tour de Rhin et un tour de Mein, et je reviens.

C'est très drôle.

Ce qui est drôle, aussi, c'est les nouvelles à la main des journaux:

«Connaissez-vous la dernière mode? Appeler son chien Bismarck et lui

accrocher un écriteau portant: «Vive la France!» Faire acclamer la

France par Bismarck, c'est tout de même raide.»

Ou bien:

«M. de Bismarck nous reproche de faire usage des turcos!... Tout ce que

nous pouvons vous promettre, Monsieur de Bismarck, c'est que le turco,

devenu Français maintenant, y mettra de la décence, il n'abusera pas

trop du... Prussien.»

Les chansons sont plus sérieuses,--mais aussi belles:

Puisque c'est l'heure de la haine,

Faisons parler les chassepots...

Et puis, celle-ci, dont l'auteur est le prince Pierre Bonaparte:

_Berceau du progrès_, pays magnanime,

_Ton bras glorieux_ qui frappe et rédime,

Reprend sa vigueur et reporte enfin

Notre aigle immortel aux rives du Rhin.

Et puis, la chanson des marins--car la flotte va entrer en scène et les

Prussiens ont été prévenus qu'ils pouvaient, «s'ils tenaient à conserver

un spécimen de leur marine, le placer immédiatement dans le musée de

Berlin».--Ma soeur la chante, cette chanson-là. Du matin au soir on lui

entend répéter le refrain:

Et vous, hache au poing, race antique,

Debout, matelots!... La Baltique

_Dresse pour vous ses flots vengeurs!_

Je ne fais pas que lire les journaux. J'ai des occupations plus

sérieuses: je copie les proclamations. J'ai acheté un cahier tout exprès

pour ça. Léon aussi. Nous rôdons par la ville, épiant le moment où

l'afficheur colle sur les murs des carrés de papier blanc, à l'affût des

placards émanant de l'autorité. Nous passons notre travail à M.

Beaudrain--qui le recopie sur un beau registre à fermoir.

Entre autres choses importantes, nous avons déjà transcrit la

Proclamation de l'Empereur au Peuple et la Proclamation à l'Armée.

Dans la première, il est dit que:

«Le glorieux drapeau que nous déployons encore une fois devant ceux qui

nous provoquent est le même qui porta à travers l'Europe les idées

civilisatrices de notre grande Révolution.»

Et, dans la seconde:

«De nos succès dépend le sort de la liberté et de la civilisation.»

D'ici peu, nous nous livrerons à d'autres travaux. Jules a fait cadeau à

Léon d'une carte du Théâtre de la Guerre, avec de petits drapeaux pour

marquer les positions des belligérants. Les petits drapeaux dorment dans

leur boîte, fraternellement, drapeaux prussiens et drapeaux français, en

attendant que le canon les réveille et qu'on les pique sur les places

conquises.

Pour nous distraire, le soir, Léon et moi, nous parcourons la ville avec

une troupe de camarades, en chantant la _Marseillaise_ et le _chant du

Départ_.

Mourir pour la Patrie,

C'est le sort le plus beau...

--Sacrée bande de polissons! a crié l'autre soir le père Merlin, par sa

fenêtre, comme nous passions devant chez lui en hurlant ça; si vos

parents n'étaient pas des ânes, il y a longtemps qu'ils vous auraient

flanqués au lit à coups de martinet!

Quelle vieille canaille!

V

Je viens de planter un petit drapeau tricolore sur Saarbruck.

--Si tu veux, me dit Léon, nous laisserons la carte du Théâtre de la

Guerre toute ouverte sur la table du salon. Comme ça, tous ceux qui

entreront ici pourront voir où nous en sommes... Si nous piquions

quelques drapeaux d'avance sur la route de Berlin?

--Gardez-vous-en bien! s'écrie M. Beaudrain qui recopie sur son registre

la dépêche de l'empereur à l'impératrice, que nous venons de lui

apporter. Gardez-vous-en bien! La guerre nous réserve tant de surprises!

Savez-vous si nous passerons par Francfort ou si nous marcherons sur

Rastadt? Connaissez-vous le plan élaboré par notre état-major? Êtes-vous

dans le secret des dieux?... Ah! jeunes étourneaux... Mais, dites-moi

donc, êtes-vous bien sûrs d'avoir transcrit fidèlement la dépêche?...

«Louis vient de recevoir le baptême du feu; il a été _admirable de

sang-froid_ et n'a _nullement été impressionné_...» Ça fait un

pléonasme.

--Monsieur, c'était comme ça.

--Ah!... «Une division du général Frossard a pris les hauteurs qui

dominent la rive gauche de Saarbruck.»... La _rive_..., la _rive_ d'une

_ville_...

--Vous êtes certains qu'il y avait: _la rive_?

--Oui, monsieur.

--«Nous étions en _première ligne_, mais les balles et les boulets

_tombaient à nos pieds_.»

--Monsieur, dit Léon, voilà une phrase qui m'a étonné.

--A tort, mon ami, à tort. Cela prouve simplement que les fusils à

aiguille ne valent rien... et démontre en même temps la supériorité du

Chassepot. «Louis a conservé une balle qui est tombée près de lui. Il y

a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme.»

Bas les coeurs! · 第 8 / 47 题