III

Nous finissons de déjeuner. Mme Arnal entre.

--Vous ne savez pas?

--Quoi donc?

--Le père Merlin est revenu.

--Bah! Vous êtes sûre?

--Comment donc! Il est dans son jardin, en train d'arroser ses fleurs.

Et, plus bas:

--Il a un linge blanc autour de la tête; le front tout entortillé... Il

y a quelque chose là-dessous.

--Oh! oui, fait ma soeur; quelque chose de louche. Il vaudrait mieux

savoir à quoi s'en tenir, car enfin on ne peut pas fréquenter toute

sorte de monde. N'est-ce pas, papa?

--Sans doute, sans doute; mais...

--Oh! tu sais, tu ne m'ôteras pas de l'idée qu'il a attrapé ses horions

à la manifestation... tenez, madame, j'ai gardé le journal. Le voilà.

Elle lit:

--«A la hauteur de la Porte-Saint-Martin, une bande composée de quelques

centaines de voyous, escortant un grand drôle portant un drapeau, se

dirige vers le Château-d'Eau, aux cris de: _Vive la paix_! Cette

manifestation est accueillie par des sifflets partis des bas-côtés des

boulevards. Et bientôt la foule, ne pouvant plus contenir son

indignation, se précipite sur ces stipendiés de Bismarck et les

disperse, non sans avoir administré à quelques-uns des plus acharnés une

correction bien méritée.»

Mme Arnal hoche la tête.

--Dame! vous comprenez bien qu'avec des idées comme les siennes...

--Oh! il faut savoir à quoi s'en tenir, répète Louise très surexcitée.

Et si tu veux, Jean, tu vas t'en aller chez le père Merlin pour lui

tirer les vers du nez.

Ce rôle d'espion ne me convient pas beaucoup. Je me tourne vers mon

père.

--Mais papa ne voudra peut-être pas...

--Avec ça que tu as besoin de la permission de papa pour y passer des

demi-journées entières, chez le père Merlin! Allons, tâche de faire ce

qu'on te dit.

Je ferai ce qui me plaira. Et d'abord je ne lui demanderai rien, au père

Merlin, rien du tout; je ne lui tirerai pas les vers du nez. Et s'il me

raconte ses affaires, je garderai tout pour moi, je ne répéterai rien,

rien.

***

Je sonne à sa porte. Il vient m'ouvrir, un bâton de frotteur à la main

et un pied déchaussé. Il frotte. Gare à mes oreilles si je fais des

bêtises.

--Ah! c'est toi! Ton ami Léon n'est pas avec toi? C'est dommage. La

première fois que je le verrai, ce garnement-là, je lui donnerai de mes

nouvelles; il m'a cassé un pied de dahlia... Tu veux aller au jardin? Va

au jardin. Tu peux bêcher la troisième plate-bande, celle du fond.

--Oui, monsieur Merlin; et vous...

--Je frotte!

Il rentre dans la maison dont il fait claquer la porte et j'entends

bientôt le va-et-vient de la cire sur le plancher, suivi du frottement

de la brosse qui, à temps égaux, heurte les plinthes.

C'est un brave homme, le père Merlin, mais il a ses manies. Quand il est

en colère, quand il a quelque sujet de contrariété ou d'affliction,

vite, il attrape sa cire et sa brosse et s'enferme dans sa maison; il ne

faudrait pas choisir ce moment-là pour le taquiner. Quand il vous a dit:

«Je frotte!» il n'y a plus qu'à le laisser tranquille. «Je frotte!»

c'est un avertissement, une menace; ce n'est pas, comme on pourrait le

croire, l'énoncé d'une occupation domestique. Ça veut dire: «Je suis en

colère. Je passe ma colère sur mon plancher. J'aime mieux ça que de la

passer sur vous, pourvu que vous me laissiez tranquilles.» Ça veut dire:

«Fichez-moi la paix.»

On sait à quoi s'en tenir là-dessus, dans le voisinage. Mais on continue

à le fréquenter, à lui faire bon visage, malgré ça, malgré ses opinions

ultra-républicaines qu'il affiche très ouvertement. Il a de si belles

fleurs! Au dernier concours horticole, comme on couronnait Gédéon,

l'horticulteur, pour ses hortensias, le père Merlin, plein de dédain

pour les produits primés, a traduit son opinion par un mot qui a fait

rougir les dames. Il a dit:

--C'est de la fouterie.

Les dames qui ont rougi ont dû se rendre compte qu'il n'y avait rien

d'exagéré dans cette appréciation, car elles ont continué à demander au

bonhomme des bouquets qu'il leur offre gracieusement.

Car il est gracieux quand il veut, le père Merlin, très gracieux même.

On voit qu'il a été bien élevé. Il est fort comme un Turc, aussi, malgré

ses cinquante ans passés. Je l'ai entendu dire, à propos d'un jeune

homme de vingt-deux ans, bien râblé, qui le tournait en ridicule:

--Si ce galopin continue, je le casserai en deux comme une allumette.

Et le jeune homme s'est tenu coi.

Il aime beaucoup les enfants. Il paraît qu'il en a eu, mais qu'ils sont

morts. Sa femme aussi. Quand je dis: sa femme... On prétend qu'il n'a

jamais été marié et qu'il vivait en concubinage. Ça m'intrigue fort.

J'ai demandé des renseignements à Catherine qui m'a répondu, mais avec

un grand accent de conviction cette fois:

--Le père Merlin! C'est le bon Dieu qui l'a puni.

Un jour que le vieux m'avait parlé longtemps de ses enfants et de _sa

femme_, comme si de rien n'était, en se déclarant même très malheureux

de les avoir perdus, j'ai osé demander à Mme Arnal ce que c'était que le

concubinage. Elle a commencé une explication vague, s'est troublée et a

fini par me dire, en me fouillant de ses yeux profonds, qu'il ne fallait

jamais parler de ces choses-là, que tout ça «c'était bien vilain».

Ce qui est vilain, aussi, c'est de ramasser du crottin dans la rue.

Pourtant le père Merlin, tous les soirs régulièrement, recueille celui

du quartier. Il se promène dans les rues, pendant une petite heure, avec

une pelle et une brouette. Quand il rentre, sa brouette est toujours

pleine. On dirait que les chevaux le connaissent et qu'ils tiennent à

lui faire plaisir.

J'ai voulu l'aider autrefois dans sa chasse à l'engrais, dans ses

pérégrinations à la recherche de la fiente chevaline. Mais Louise m'a

rencontré un soir, précédant la brouette, la pelle sur l'épaule, faisant

le service d'éclaireur; elle a prévenu mon père qui m'a formellement

défendu de continuer à me compromettre. Un Barbier ramasser du crottin!

Est-ce que j'aurais l'intention de devenir républicain, par hasard? Ma

soeur en rougissait jusqu'aux oreilles.

Le lendemain soir, comme je voyais le père Merlin rôder autour de sa

brouette et que je cherchais un prétexte pour ne pas l'accompagner, il

m'a dit lui-même de ne pas venir avec lui.

--Car on te l'a défendu, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

Il a haussé les épaules. C'est son habitude. Que je lui parle de mes

parents, des voisins, de ce qui se passe dans le quartier ou dans la

ville, il hausse les épaules. C'est surtout lorsque je lui demande un

bouquet de la part de ma soeur qu'il a un petit mouvement d'épaules

accompagné d'un mince sourire railleur--toujours le même--qui en dit

long. Il ne doit guère se tromper sur le compte de Louise. Il ne m'en a

jamais parlé mal, c'est vrai--il ne cancane pas--mais on voit qu'il est

fixé à son sujet. Au sujet de bien d'autres aussi, sans doute. Il doit

savoir juger les hommes, le père Merlin, avec ses yeux clairs, et c'est

peut-être pour cela qu'il les méprise un peu--et qu'il n'en dit rien.

Son haussement d'épaules ne signifie pas: «Ce que vous me dites ne

m'intéresse pas. Ça me laisse froid.» Il veut dire: «Je le savais avant

vous; seulement je veux faire comme si je ne le savais pas.»

Il y a une chose qu'il ne sait pas, pourtant. C'est que j'ai beaucoup de

sympathie pour lui. Il ne le sait pas, car il serait plus ouvert, il

aurait plus de confiance en moi s'il s'en doutait et nous pourrions

causer sérieusement--comme deux hommes.--Il faudra que je lui apprenne

ça, et--le plus tôt possible.

Tiens! le voilà qui sort de la maison et qui descend au jardin. Il est

plus pâle que d'habitude; il a toujours son bandeau blanc autour de la

tête. Je vais lui demander des nouvelles de sa santé et tâcher de le

faire causer. Il peut se fier à moi et me raconter tout ce qu'il voudra.

Je ne dirai rien, à la maison.

--Vous allez souvent à Paris, maintenant, monsieur Merlin?

--Mais oui.

--Papa m'a dit qu'il y a quelque temps, vous y avez été pour

l'enterrement de Victor Noir.

--Ah!

--Est-ce que c'était un bel enterrement?

--Un enterrement comme tous les autres: beaucoup moins de morts que de

vivants.

--Ah!... Et la dernière fois, vous y êtes resté trois jours?

Pas de réponse.

--Est-ce que c'est à Paris que vous vous êtes fait mal à la tête?

Le père Merlin m'a pris aux épaules, m'a fait tourner comme un toton et

m'a mis bien en face de lui.

--Écoute, petit. Je n'aime pas les espions. Si tu as envie de faire ce

sale métier, il ne faut pas venir chez moi. Il faut aller ailleurs. Ou

plutôt, il vaut mieux rester chez ceux qui t'envoient. Tu as compris? Je

ne te répéterai pas ça deux fois.

Et il est allé s'asseoir sous le berceau, devant une table où sont

déposés ses journaux.

***

Ah! c'est comme ça?... Ah! tu doutes de moi?... Ah! tu n'as pas

confiance en moi?... Tu me traites d'espion?... Eh bien! tu peux parler

mon bonhomme! Tu peux parler, et tu verras si l'on te reçoit encore chez

nous... tu peux parler!

Je dirai tout!

Mais le vieux est en train de lire un journal et n'a pas l'air de

vouloir desserrer les dents... Si, il vient de déposer son journal pour

bourrer sa pipe et il a murmuré:

--Nous allons voir combien de temps ces cochons-là vont encore nous

épousseter avec leurs panaches.

J'ai entendu. C'est tout ce qu'il me faut.

--Monsieur Merlin, je m'en vais.

--Si tu veux.

--Ah! te voilà, s'écrie Louise qui vient m'ouvrir. Ce n'est pas

malheureux, j'ai cru que tu y coucherais. Eh bien?

Je lâche la phrase que je viens d'entendre. Je n'ai pas eu le temps d'en

oublier une syllabe.

--Eh bien! il a dit: «Nous allons voir combien de temps ces cochons-là

vont encore nous épousseter avec leurs panaches.»

--Tonnerre de Brest! s'écrie M. Pion... Pardon, mesdames... Quel est le

salaud qui a dit ça?

--C'est M. Merlin, dit ma soeur en étendant les bras.

--Misérable! Gredin!

--Il a tort, grand tort, affirme tranquillement M. Beaudrain. Il ne faut

pas médire du panache, eh! eh!; il a du bon, eh! eh! eh! La France a

grandi à l'ombre de deux panaches: celui du Béarnais et celui de

Napoléon.

--Oser dire des choses pareilles! s'écrie ma soeur.

--Et le jour même où l'on parle d'illuminer la ville pour fêter le

départ de nos braves troupiers, gémit Mme Arnal.

Je tends l'oreille. Comment? On parle d'illuminations?

Oui. Et ces messieurs sont justement venus pour s'entendre avec mon père

au sujet de la décoration de la rue. M. Beaudrain déclare, peut-être

pour calmer un peu M. Pion, toujours furieux contre le père Merlin,

qu'il a encore en sa possession les lanternes vénitiennes qui lui ont

servi en 48.

--Ah! en 48. «Des lampions! Des lampions.»

Et, tous les souvenirs guerriers de ces messieurs leur revenant en

mémoire, ils remettent sur le tapis des histoires que je connais par

coeur: le gigot de Louis-Philippe au bout des baïonnettes, les

barricades, une femme aux longs cheveux dénoués brandissant une

escopette qui avait frappé tout particulièrement M. Beaudrain, et un

jeune voyou, porté par les cheveux, à bras tendu, par un municipal à

cheval, dont l'image ne peut s'échapper du cerveau de mon père.

On en oublie un peu les illuminations, le départ des soldats.

--Ainsi, papa, tu es bien de mon avis, demande Louise à mon père, quand

nous sommes seuls, il faut défendre à Jean de retourner chez le père

Merlin.

--Oh! je n'y retournerai pas!

--Alors, tu vois bien, fait mon père, que ce n'est pas la peine de le

lui défendre... D'ailleurs, ajoute-t-il, je ne suis pas d'avis de me

brouiller avec quelqu'un pour des bêtises, pour de la politique...

Des bêtises! Des insultes lancées à notre brave armée, à ceux qui nous

gouvernent, qui vont nous mener à la victoire, comme disait tout à

l'heure M. Pion? Des bêtises! les injures de ce vieux brigand de

républicain qui ne respecte rien et qui n'a confiance en personne?...

Mon père n'a pas de nerf.

Bas les coeurs! · 第 6 / 47 题