II

J'ai douze ans. Mon père en a quarante-cinq. Ma soeur dix-neuf.

Catherine, notre bonne, n'a pas d'âge.

Elle nous sert depuis dix ans. C'est elle qui m'a promené en lisières

dans les allées du parc et qui a guidé mes premiers pas le long des

charmilles du Roi-Soleil. C'est elle qui me rapportait à la maison dans

ses bras quand j'étais fatigué d'avoir traîné mes souliers bleus sur les

tapis verts de Le Nôtre.

Je ne devais pas lui peser lourd: elle est forte comme un boeuf et dure

au travail comme un cheval de limon. Je l'ai vue un jour, mise au défi

par les ouvriers du chantier, porter vingt-cinq kilos à bras tendu. Elle

est longue comme un jour sans pain et ça l'ennuie parce qu'elle est

obligée de faire elle-même ses tabliers bleus: ceux qu'on achète tout

confectionnés sont très _bons_ et coûtent moins cher, mais on n'en

trouve pas à sa taille. Elle est plate comme une limande et ça lui est à

peu près égal. Quand on la taquine là-dessus, elle se borne à fournir

une explication très simple: elle a monté en graine tout d'un

coup--comme les asperges--et ce qu'elle a gagné en hauteur, elle l'a

perdu en largeur. Elle ressemble à un gendarme: un gendarme qui aurait

un gros nez rouge, qui mangerait de la bouillie avec son sabre et qui

aurait, en guise de moustaches, un gros poireau poilu de chaque côté du

menton.

Les poireaux, voilà le malheur de Catherine. Elle en a trois à la figure

et trois douzaines sur les mains. Elle affirme n'en pas avoir autre

part.

--Pas un seul! s'écrie-t-elle en roulant de gros yeux. J'en fournirai

les preuves à qui voudra.

Personne ne lui en a jamais demandé.

Elle a essayé de différents remèdes qui devaient faire disparaître en un

clin-d'oeil ses végétations importunes. Ils ont échoué. Quelqu'un, il y

a six mois, lui en a indiqué un nouveau: les artichauts sauvages. Depuis

ce temps-là, elle en cherche; elle leur fait la chasse partout; elle y

passe ses heures de liberté, elle y dépense ses demi-journées du

dimanche, jusqu'à l'heure de la messe--qu'elle passe au bleu.

Si Catherine a une haine et un dégoût: les poireaux, elle a une

admiration et un amour: son frère. Il existe en chair et en os, ce

frère, aux cuirassiers--au 8e de l'arme--; et, en effigie, tout le long

des murs de la chambre de sa soeur. Il est là debout, assis, à pied, à

cheval, en veste d'écurie, en grande tenue, tête nue, cuirassé et

casqué. Chaque fois qu'elle touche ses gages, Catherine lui en envoie

les deux tiers et lui réclame une photographie. La dernière qu'elle a

reçue est superbe: elle a vingt centimètres de haut, elle est peinte et

la tête du cuirassier, un point de carmin aux joues et aux lèvres, a été

délicatement collée par le photographe entre le casque et la cuirasse

d'un cavalier acéphale, comme on en fabrique d'avance, à la grosse.

Catherine ne tarit pas d'éloges sur son frère.

--Vous auriez dû vous engager dans son régiment, fait mon père. Vous

avez la taille, je crois?

--Ah! monsieur, si ç'avait été possible! Comme je l'aurais soigné!

Mon père et ma soeur rient aux éclats. Je ne sais pas pourquoi, mais je

leur en veux de leur rire.

A vrai dire, je leur en veux de moins en moins. J'ai eu beaucoup

d'affection pour Catherine, autrefois, mais je m'en suis détaché

insensiblement. M'ayant connu au berceau, elle a continué à me traiter

en enfant; elle ne peut arriver à se figurer que je vais être bientôt un

homme. Il y a dans sa tendresse pour moi quelque chose qui sent la

nounou, le lange, le hochet. Elle a, en nouant ma cravate, le matin, des

petits tapotements très doux, des lissages d'étoffes, de ces gestes qui

ajustent les robes de bébés--qui arrangent les bavettes.--Et puis, au

point de vue intellectuel, nous avons cessé toutes relations. Elle a un

mot qui explique tout et qui a fini par me déplaire. A toutes mes

questions sur les chiens écrasés, les aveugles et les boiteux, les

chevaux qui se cassent une jambe et les morts qu'on mène au cimetière,

elle faisait la même réponse: «C'est le bon Dieu qui l'a puni.»

--Catherine, sais-tu pourquoi le poisson rouge qui était dans l'aquarium

est mort?

--C'est le bon Dieu qui l'a puni.

Ça m'a paru insuffisant--et douteux.

Aujourd'hui, je me demande comment j'ai pu arriver à trouver du plaisir

dans la société d'un être aussi borné. Je la méprise un peu. Elle

m'ennuie beaucoup. Elle s'en est aperçue, et en souffre.

Tant pis.

Ma soeur est une pimbêche. C'est une petite poupée, pas vilaine, si l'on

veut, mais pas jolie, jolie. Poseuse, hypocrite, égoïste, rapporteuse,

pincée. Orgueilleuse comme un paon.

--Pourquoi?

J'ai entendu un ouvrier du chantier dire d'elle, une fois:

--On dirait qu'elle a pondu la colonne Vendôme.

Ma foi, oui.

Elle m'embête.

Mon père est entrepreneur de charpente et de menuiserie; il est

propriétaire, à Versailles, de l'établissement du _Vieux Clagny_. C'est,

lui qui a fait poser ces longues planches qui portent son nom: Barbier,

le long de la ligne du chemin de fer, avant d'arriver à la gare. Il

possède aussi un chantier à Paris, rue Saint-Jacques. Ce chantier est

tout voisin d'un autre: _le chantier des Grands-Hommes_, qui lui fait

une concurrence désastreuse. Mon père a essayé de reprendre le dessus,

plusieurs fois, sans aucun résultat appréciable. A chaque échec, une

envie folle lui venait de se débarrasser de son établissement parisien.

--J'y mange de l'argent! criait-il. J'y mange tout ce que je gagne a

Versailles!

Pourtant, il ne pouvait se résoudre à vendre. A la fin, une idée, une

idée fixe, l'a possédé: acheter les _Grands Hommes_.

Il y a sept ans qu'il rêve à cette acquisition--qu'il sait

impossible--et ç'a été le sujet de discussions terribles que je me

rappelle vaguement, avec ma mère. Mon père lui reprochait, de plus en

plus âprement, avec brutalité dans les derniers temps, de ne pas avoir

payé sa dot. Il l'accusait de l'avoir volé, de s'être entendue avec son

père à elle, le grand-père Toussaint, pour le filouter.

--Oui, tu savais qu'il me mettait dedans, le vieux brigand!... Tu n'as

même pas pensé à tes enfants!... Tu t'en moques, de tes enfants!...

Comme de ton mari, n'est-ce pas?... Tout pour ta famille! Une famille de

fripons, de canailles!... De canailles!...

J'ai encore de ces cris-là dans les oreilles, de ces cris haineux, mal

étouffés par les murs, et qui venaient souvent, la nuit, me terrifier

dans mon petit lit. Je savais que mes parents se disputaient et

s'insultaient, que mon père bousculait ma mère _pour de l'argent_. Et

depuis ce temps-là j'ai le dégoût et la peur de l'argent. J'ai presque

deviné, à douze ans, tout ce que peut faire commettre d'horrible et

d'infâme une ignoble pièce de cent sous.

J'ai grandi au milieu de discussions d'intérêt coupées de scènes de plus

en plus violentes jusqu'à la mort de ma mère. Ces scènes ont effacé en

moi, à la longue, son image douce et bonne, et je ne peux plus la voir

quand j'évoque son souvenir, que pâle et craintive, baissant la tête,

pauvre bête maltraitée sans pitié par son maître, et fuyant sous les

coups. J'ai gardé aussi, de ce temps-là, une grande frayeur de mon père.

Non pas qu'il soit mauvais pour moi. Mais il y a dans son regard quelque

chose de méchant qu'il ne peut arriver à adoucir.

--Monsieur n'est pas commode, dit Catherine.

C'est à peu près ça: pas commode, raboteux, à angles droits. Il me gêne.

Je me contrains devant lui. Son regard, que je sens peser sur moi, m'a

rendu un peu sournois. Paresseux au possible, je joue les studieux--en

truquant de toutes les façons.--Je lui désobéis rarement. Je n'ai pas

peur qu'il me mette à mort, comme Brutus. Je crains qu'il ne me fasse

remarquer, de son ton froid, qu'il a la bonté de ne pas me priver de

dessert.

A part les deux heures de leçons que me donne M. Beaudrain, le soir je

suis à peu près libre. Je ne m'amuse guère. Sans Léon qui vient souvent

jouer avec moi, et le père Merlin, notre voisin, que je vais voir

presque tous les jours, je crèverais d'ennui. J'aimerais bien aller

m'amuser au chantier; mais mon père me défend de parler aux ouvriers. Un

jour, Louise m'a vu causer à l'un d'eux. Elle a mouchardé. J'ai reçu un

savon et l'ouvrier aussi.

--Ça t'apprendra à parler à ces gens-là, m'a dit Louise. Avec ça que tu

es déjà si bien élevé!

Je voudrais demeurer à Paris. J'ai envie de Paris. Chaque fois que j'y

vais, je voudrais y rester, ne jamais retourner à Versailles. C'est

ennuyeux comme tout, Versailles, ennuyeux comme tout. On dirait que

c'est mort.

--Une ville charmante, dit M. Beaudrain.

Et il parle des souvenirs historiques en passant un bout de langue sur

ses lèvres, qui pèlent comme de l'écorce de bouleau.

M. Beaudrain a l'air d'un croque-mort. Ils sont tous comme lui, les gens

qui habitent Versailles: drôles comme des enterrements. M. Legros, seul

de toutes les personnes qui viennent chez nous, rit toujours; seulement

il est bête comme une oie. Il a des yeux en boules de loto, des narines

poilues, des oreilles en feuilles de chou et un gros menton rasé de

près, tout piqué de trous, qui ressemble à une pomme d'arrosoir.

Il y a aussi Mme Arnal, qui est bien gentille. Elle va souvent à Paris

où son mari tient un magasin, et ça se voit. J'aimerais bien me marier

avec une femme comme elle. A condition qu'elle sautât un peu moins, par

exemple. Elle est toujours en l'air. On dirait qu'elle a du vif-argent

quelque part. Mais je n'en suis pas encore là. J'ai le temps d'attendre.

Pour le moment, mon père me gêne, Catherine m'ennuie, Louise m'embête,

Versailles m'assomme.

Voilà.

Bas les coeurs! · 第 5 / 47 题