On termina la journée à Constantine, dont on admira les dédales, assez

semblables, en quelques parties, aux ruelles de la Kasbah. Le célèbre

«ravin» du Rhummel, dénomination singulière d’un abîme vertigineux que

nulle description ne saurait rendre, on le parcourut dans l’hébétement

provoqué en nos personnes par sa contemplation. Quel effroyable

événement quand le sol s’entr’ouvrit, laissant une découpure d’abîme

d’une forme aussi particulière!

C’est dans cette ville que nous comptions enfin être éclairés sur la

route à suivre pour pénétrer en Tunisie. Et c’était d’autant plus urgent

que la division de la route se produisait ici.

Si nous devions pénétrer en Tunisie par le Nord, il fallait au sortir de

Constantine, se diriger immédiatement sur Bône et encore une fois

repasser la montagne; si, au contraire, nous entrions par le centre,

nous devions marcher sur Guelma, puis Soukarras, continuer par

conséquent notre voyage directement vers l’Est.

Nos hôtes nombreux discutèrent en notre présence. Ils n’étaient pas

d’accord. «Je vous affirme que vous devez aller par le Nord, déclarait

l’un; j’ai entendu parler un jour d’un projet de voyage de Tunis à Bône

par la Calle.--Non, c’est par Soukarras qu’il faut aller, répliquait

l’autre; on a construit une route.» Un troisième arrivait pour nous

dire: «Plaisanteries que tout cela; je puis vous affirmer qu’il n’y a

pas de route possible ni d’un côté ni de l’autre. Vous ne pénétrerez

pas. Vous trouverez des pistes arabes, mais sans aucune indication pour

guider votre marche.»

C’était désolant. Enfin, une majorité parut se former pour la route du

Nord. «Par exemple, nous dit-on, à Bône, qui est la ville le plus

rapprochée de la frontière nord, on vous renseignera catégoriquement!»

Hélas! faut-il le dire? Et pourquoi attendre? Après avoir repassé la

chaîne pour marcher de nouveau vers le littoral, à Bône, quel mauvais

sort nous fit accueillir par ces paroles: «Une route par la Calle? Mais

il n’y en a pas! Il faut que vous retourniez dans le Sud pour entrer en

Tunisie par Soukarras!»

C’était un crochet de 250 kilomètres. Qu’importe! On voyait l’Algérie!

Et quand on songe pourtant que le seul passage possible, on le sut plus

tard, à Tunis, était par le Nord, et que la mauvaise fortune nous lança

dans les brousses, à travers des chemins inextricables, d’où nous

faillîmes ne pas pouvoir sortir!

Que de contre-temps, que d’aventures! Mais est-ce qu’on n’en cherche pas

un peu, dans des voyages semblables!

XX

UNE FANTASIA INATTENDUE

Le samedi matin, 5 octobre, on se préparait à quitter Constantine, pour

marcher vers Bône. Nos aimables triplettistes d’Alger avaient terminé

leur voyage. Suivant leur projet, ils s’arrêtaient à Constantine, pour

rentrer chez eux par la voie ferrée. Nous allions donc nous retrouver

seuls, mon jeune Belge et moi, pour la dernière partie, et non la moins

aventureuse de notre expédition.

Si, durant les deux journées précédentes, on n’avait fait que fort peu

de chemin, cette fois il n’en serait pas de même. En passant par Bône

nous faisions un crochet formidable, mais par bonheur, tous deux très

dispos, devions franchir dans cette même journée du 5 octobre les cent

soixante-dix kilomètres séparant les deux villes. Et pourtant, comme

nous quittions de nouveau l’intérieur pour marcher à la côte, c’était

encore une fois la chaîne qu’il fallait franchir. Mais, entre

Constantine et Bône, elle était peu élevée, ne dépassant pas neuf cents

mètres d’altitude.

Les amis qui nous firent escorte au départ et parmi lesquels notre jeune

Coquelle et M. Molière, le président du club, nous abandonnèrent au

village des Deux-Ponts, à une quinzaine de kilomètres. Bientôt après,

nous commencions l’ascension du Djebel-Toumief, dont le passage allait,

comme celui du Petit-Atlas, près de Milianah, nous porter dans les

régions du littoral.

De nombreux rapports existaient, du reste, entre ces deux massifs

montagneux. La végétation se montrait ici comme là-bas, mais moins

vivace, toutefois. Les sources, moins multipliées, en étaient la cause.

L’été de 1895 avait été fort retardé, on l’a observé déjà, et ce

commencement d’automne donnait une chaleur estivale. Bien que dans la

montagne, on rôtissait.

Ainsi que dans cette côte de Milianah où, tout en jouissant de si beaux

spectacles, nous avions enduré une chaleur affreuse, nous gravissions le

Djebel-Toumief, le visage pourpre et ruisselant. Nous montions à

bicyclette, la pente nous le permettait, d’autant mieux que le vent ne

nous gênait pas.

On pédalait l’un derrière l’autre, Van Marke à une dizaine de mètres à

peine devant moi.

Il était de fâcheuse humeur, mon compagnon. La chaleur l’accablait. Mais

loin de se livrer à un emportement contraire à sa nature (seule la fosse

aux lions, à Carthage, je l’ai dit, devait le dérider), il venait

simplement me faire entendre de temps à autre une plainte formulée sur

un ton rentré et qu’il adressait toujours très soigneusement à la partie

de son maillot la plus rapprochée de son menton.

--Oh! non, disait-il en sourdine, il fait trop chaud!

La plupart du temps, cette manière d’articuler un son m’empêchait de

rien entendre et, quand je le faisais répéter, lui, renvoyait la même

phrase à son maillot, sur le même ton.

--Oh! non, il fait trop chaud!

--Que veux-tu que j’y fasse? disais-je. Il faut pourtant bien arriver au

bout. Et puis, en Afrique, tu ne veux pas que nous ayons le soleil du

pôle, je pense.

Quand ainsi mon Belge m’avait fait part de sa «confidence», il reprenait

sa position à une dizaine de mètres devant moi.

On gravissait donc la côte, placidement, quand on aperçut en avant, sur

la route, un groupe de trois personnages arrêtés sur le rebord du

chemin. C’étaient deux ouvriers indigènes, chargés d’un travail de

cantonnier, et un jeune Arabe à cheval. Ces ouvriers avaient interrompu

leur besogne et causaient avec le cavalier.

A notre vue, le jeune Arabe, après nous avoir considérés un instant avec

un air vivement surpris et comme intrigué, quitta brusquement ses

interlocuteurs et nous suivit.

Il semblait avoir une quinzaine d’années. Le visage arrondi, le teint

mat, les yeux noirs, les traits pourtant sans aucune finesse. Un front

plissé, dénotant de l’énergie, et son regard clair, intelligent, lui

donnaient une expression de physionomie extrêmement vive. Il était de

bonne mine d’ailleurs dans son burnous très propre. C’était sans doute

le fils de quelque chef, ou d’une famille fortunée. Sa monture était un

jeune cheval arabe, blanc, souple et nerveux.

Le cavalier parut s’étonner de notre marche pénible. Il nous toisait

d’un air de pitié. Alors il nous laissa marcher quelque peu en avant,

puis s’élançant avec son cheval, il partit au triple galop derrière nous

et nous passa, comme un éclair.

Ensuite il revint, marcha un instant près de Van Marke, côte à côte.

Mais le Belge gardait sa mauvaise humeur et, voyant les airs de mépris

du jeune Arabe, il l’invectiva froidement et brièvement; alors le

cavalier, le dévisageant, lui dit en français, avec l’accent le plus

pur: «Qu’est-ce que c’est?»

Puis, comme piqué au vif par l’invective de Van Marke, il recommença son

manège, mais en se livrant cette fois à des sauts brusques.

Il fit bondir son cheval autour de nous, le fit ruer, se cabrer; il

s’élançait au galop en avant, revenait en arrière, jetait en l’air une

matraque qu’il tenait de la main droite et la rattrapait avec une

prodigieuse adresse. Son élégante et nerveuse bête pirouettait parfois

sur ses jambes d’arrière. La solidité et la tenue de ce jeune indigène

arrachèrent une réflexion de froide admiration à son «adversaire» Van

Marke.

--En voilà un, dit le Liégeois, qui sait se tenir à cheval.

Après un exercice forcené, l’Arabe laissa celui qui l’avait si mal

accueilli et vint marcher près de moi, côte à côte, comme il avait fait

la première fois avec mon compagnon.

Oh! j’avais l’air moins gaillard que ce jeune, mais brillant cavalier,

courbé que j’étais sur ma machine, pour gravir la montée.

Je lui adressai des compliments:

--C’est bien, mon garçon, très bien, lui dis-je en souriant, et

accompagnant mon sourire d’un geste qui lui indiquait combien j’avais

été agréablement distrait par son exercice, ce qui était d’ailleurs

l’expression de la plus scrupuleuse vérité.

Lui, entendant mes compliments, se contenta de sourire d’un air très

satisfait.

Alors, comme il marchait toujours près de moi, je lui dis encore:

--Joli, ton cheval!

A ces seuls mots, brusquement la physionomie du jeune cavalier s’éclaira

et, s’épanouissant dans un sourire de béatitude, il me répondit

textuellement, toujours avec un parfait accent et en scandant chacune de

ses syllabes:

--Il est à moi.

Et lançant son cheval à nouveau, il disparut.

On arrivait au sommet de la côte. La végétation continuait à être assez

épaisse, autour de nous, mais peu élevée. Comme on allait s’élancer en

avant à notre tour, Van Marke me dit:

--Regarde donc, un chacal!

A quelques mètres de la route, en avant de nous, il avait montré son

nez, mais faisant volte-face aussitôt, il avait disparu, le chacal. Je

n’eus le temps que de le voir s’éclipser.

Nous étions à ce moment sur la route de Philippeville. A Saint-Charles,

on quittait cette route pour marcher droit vers l’Est, direction de

Bône. On déjeuna à Jemmapes, le village fameux par les visites

fréquentes que les lions lui rendaient autrefois.

Le vent nous gêna ici et la marche se ralentit. La campagne pourtant

était belle encore. Elle se dénuda, bientôt, puis s’embellit à nouveau,

à mesure que nous approchions du lac Fezzara.

Un cantonnier, dans la maisonnette de qui on entra pour lui demander de

l’eau, nous effraya: «Vous allez à Bône? dit-il; vous y arriverez de

nuit. Prenez garde, les bois sont dangereux.»

On eût dit un sorcier. Il semblait fou d’ailleurs, cet homme. Il se

servait d’un langage et d’un ton de prophète et avait quelque chose

d’égaré dans la physionomie.

Renseignements pris plus tard, il paraît que des agressions nombreuses

avaient été signalées dans les bois de chênes-lièges qui couvraient la

région du lac Fezzara.

On y arrivait avec la nuit. A Aïn-Mokra, dernier centre avant Bône, on

demanda des explications. Les personnes interrogées nous rassurèrent.

On roula dans la nuit bleue. On rencontra un douar, environné d’Arabes.

Puis, un peu avant sept heures, à dix kilomètres de Bône, on croisa les

membres du Véloce-Club, venus au nombre d’une vingtaine à notre

rencontre. A sept heures et demie, nous étions réunis près de quarante

au siège du Club.

C’est là que, convaincus de toucher enfin à la frontière tunisienne,

nous dûmes entendre cette lamentable réponse: «Il n’y a pas de route

praticable par la Calle, il faut que vous retourniez dans le Sud. Il

faut que vous alliez passer par Soukarras!»

Quel désastre!

XXI

RENCONTRE DES TROUPES FRANÇAISES. SOUKARRAS

Soukarras est situé à cent trente kilomètres environ au Sud de Bône. On

partit à neuf heures du matin, laissant à regret cette dernière ville

pimpante, gracieuse, embellie d’une promenade aux décors de palmiers. On

croisa la route de la Calle, celle qui, suivant le littoral, nous eût

conduits en Tunisie directement par le Nord.

La route était atroce; l’une des plus mauvaises de toute notre

traversée. Défoncée, remplie de fondrières, où s’étaient entassés des

monceaux de poussière. Et les cailloux s’y mêlaient, petits, mais

dangereux par leurs pointes multipliées.

La campagne était plane; pas pour toute la journée, hélas! En marchant

vers Soukarras nous revenions une fois de plus dans les montagnes, et

quelles montagnes, alors! Rien que chaînes sur chaînes. Combien

péniblement on allait la gagner, cette fin de l’Algérie!

La campagne encore plane, dis-je, était couverte de vignes. On en avait

peu vu sur notre parcours, quelquefois cependant; vignes flétries,

rougeâtres; la saison était close.

On roula, fortement gêné par la poussière horrible; pourtant on fit du

chemin. Voici Mondovi, un village bâti des deux côtés de la grande

route, à l’aspect fort animé; partout des types européens. Puis on

arriva à Saint-Joseph, un hameau. La campagne brusquement était

redevenue montagneuse et la marche pénible.

On s’arrêterait à Duvivier, pour déjeuner. Il était près d’une heure

quand on y arriva.

Duvivier est au sommet d’une côte, et comme nous débouchions dans le

village, nous aperçûmes des soldats, puis d’autres encore, et bientôt on

en vit de tous les côtés. On tombait dans les grandes manœuvres, mais ce

n’était qu’une petite partie des troupes. Duvivier était envahi

pourtant.

--Nous sommes volés, dis-je à mon compagnon, nous ne pourrons pas nous

faire servir, nous arrivons trop tard.

On pénétra dans un hôtel. Quel aspect d’hôtel, bonté du Tout-Puissant!

C’était le seul. Gorgé de soldats, de la cavalerie. Partout, dans tous

les coins et recoins, dans la cour; c’était la fin du déjeuner, et des

détritus immondes jonchaient le sol humide et gluant; une atmosphère

empuantie de tout cet amas d’hommes, suant, mangeant, buvant et fumant.

Van Marke déclara, sans s’émouvoir:

--Nous ne trouverons rien, ici.

--Je le crains, répondis-je, beaucoup plus inquiet.

Erreur! On quitta la cour pour rentrer dans la pièce principale de

«l’hôtel» que nous avions traversée seulement, surpris que nous avions

été par l’effroyable entassement des soldats attablés et serrés autour

des tables, ruisselantes de liquides de toute espèce, mélange repoussant

de vin, eau-de-vie, café, absinthe. Le patron, qu’on eût pu croire

troublé dans cette invasion, nous dit: On va vous servir. La patronne va

s’occuper de vous.

--On va nous servir, dis-je à Van Marke. Où cela, grand Dieu! Sur une de

ces tables? Horrible! Jamais!

Mais la patronne arrive. Chance inouïe, suprême. L’état-major, placé

dans une salle à part, venait de terminer son déjeuner, et on succéda

aux officiers, tout simplement.

Un déjeuner tout prêt, qui nous fut servi rapidement. Ce que nous avions

cru être un désastre tournait en fortune inattendue.

On se mit en route à deux heures et demie. Quarante à cinquante

kilomètres seulement nous séparaient de la ville de Soukarras, la

dernière ville algérienne, où la grande route finissait, où nous aurions

accompli notre longue traversée, où nous allions enfin savoir si nous

pourrions pénétrer jusqu’à Tunis, pour couronner notre fatigante, mais

splendide expédition.

On avança gaillardement, mais les escarpements de route commençaient.

Plus que jamais, les chaînons s’enchevêtraient, masquant l’horizon

lointain. Et les montagnes devenaient boisées autour de nous. On passa

un hameau ravissant, enveloppé de feuillages, Medjez! Puis les côtes

très dures commencèrent. La marche devenait impossible. Nous n’avancions

plus.

On entreprit une côte qui ne finit pas. On monta, monta, monta toujours;

les bois s’épaississaient autour de nous; maintenant, les pics, les

vallons, les ravins, les escarpements, tout était couvert de végétation,

forêt de chênes, au feuillage sombre.

On monta toujours, désespérés d’une pareille longueur de côte. Un

instant on aperçut un tournant, très élevé, avec une maison blanche que

le soleil éclairait. Un charretier, un Européen, à qui on avait demandé

si c’était la fin, nous dit: «Ah! mais non!» d’un air qui ne nous

laissait nul doute sur notre sort.

On monta si longtemps que le soleil commença à s’abaisser sur l’horizon,

lançant ses reflets d’incendie à travers les montagnes. Quelques nuées

rouges se montrèrent aussi dans les déchirures des crêtes. Et l’on

montait, absolument ahuris maintenant d’une ascension pareille. Nous

n’arriverions jamais à cette ville, la dernière pourtant, oui, la

dernière, et c’est pour cela sans doute qu’elle nous échappait.

On grimpait toujours, oh! à pied. Sur nos bicyclettes, c’eût été la

mort. Vrai, c’était trop long.

Et la nuit vint, toute noire, d’un noir de caveau, entre ces chaînes

élevées et ces arbres touffus. Et nous montions toujours, nous montions

presque depuis Duvivier, tout l’après-midi, sans désemparer.

Voici un groupe d’Arabes, conduisant une charrette. On demanda à quelle

distance la fin de la côte: neuf kilomètres!

Elle en avait vingt-quatre, cette côte-là.

Alors, comme nous grimpions toujours, on arriva à un village, la

Verdure. On s’y arrêta.

Et là on nous dit que nous en avions encore pour trois ou quatre

kilomètres de montée. Mieux valait repartir le lendemain.

Ce village de la Verdure ne tirait pas son nom, comme on l’eût pu

croire, de sa situation, enfoui qu’il était dans des couches épaisses de

feuillages. La Verdure était le nom du fondateur du village, un colon,

venu de France, et qui avait établi là son centre d’opérations.

On nous dit que nous étions au milieu de la «petite guerre.» Les troupes

rencontrées à Duvivier n’étaient qu’un commencement. On allait

rencontrer le gros de l’armée qui devait être ce soir-là à Soukarras,

mais qui arriverait à coup sûr le lendemain matin.

Dès la première heure, on se remit en route. Au village d’Aïn-Semour, le

suivant, il y avait une fontaine d’eau gazeuse connue dans tout le pays.

On n’osa en boire, comme dans la montagne de Milianah.

Enfin la côte se termina. Et de là-haut, on aperçut au fond d’un val,

une nuée, amas grouillant de petits insectes, autour des tentes un

campement de troupes françaises.

Maintenant, on dévalait. Et ce ne fut pas long. Soukarras nous apparut,

dans le flanc de la montagne. Et comme on y arrivait à huit heures du

matin, voici que les troupes commencèrent à défiler.

Elles défilèrent, défilèrent; c’étaient les troupes de Tunisie; ça n’en

finissait pas.

Cette interminable procession d’hommes fatigués, de chevaux, de voitures

rendant un son mat, en roulant sur les cailloux, me rappela cette atroce

guerre de 1870, le défilé que je vis près de Sancerre, de l’armée de

Bourbaki battant en retraite, avec la différence toutefois de la tenue

des hommes, et de leur physionomie.

Zouaves, turcos, spahis, chasseurs d’Afrique, train des équipages, ça

défilait, défilait. En entrant dans la ville, par un chemin devenu

étroit, il fallut descendre de machine. On était sous les pieds des

chevaux, puis la foule se pressait, pour voir.

Quand ce fut terminé, la foule se dispersa vite, et on resta seuls au

milieu de la grande place centrale, où les malheureux «cirer Jonn» nous

assaillirent en un clin d’œil.

Pas de clubs, à Soukarras! trois ou quatre cyclistes à peine. Mais des

Français qui suivaient, par les journaux, notre voyage, et que le hasard

nous fit trouver.

Croirait-on qu’à Soukarras on ne put nous donner des renseignements

précis sur l’état du chemin pour pénétrer en Tunisie?

On nous dit: «Vous trouverez une route nouvelle qui va jusqu’au Kef, et

de là le chemin est superbe»; un autre: «Des pistes arabes seulement,

mais où vous pourrez rouler, avec vos machines»; un troisième déclara

tout net: «Je suis venu de Tunis à cheval, je vous défie de passer. Vous

irez à pied, oui; avec vos machines, jamais. C’est impossible.

D’ailleurs, comment vous diriger?»

On resta durant cette journée à Soukarras, ville remplie d’Arabes, et où

nous entourait toujours la nuée des enfants à corps blanc et à tête

rouge; aimablement accompagnés des quelques compatriotes qui nous

avaient accueillis dès que la nouvelle de notre venue leur avait été

apportée.

L’un d’eux, correspondant de la _Dépêche Tunisienne_, nous dit qu’il

avait reçu plusieurs fois de son journal des dépêches le questionnant

sur notre passage. Enfin! nous étions là. Comme on le voit, on nous

attendait à Tunis. C’était encourageant. Enfin, on allait donc savoir!

Oui, savoir si on pourrait pénétrer dans cette terre mystérieuse.

On partirait le lendemain matin.

XXII

ARRÊTÉS DANS LES BROUSSES

Notre espoir fut grand lorsqu’au départ de Soukarras, on constata que la

route se dirigeant vers la frontière de Tunisie, avait des bornes

kilométriques. Numériquement, ces bornes partaient de Soukarras.

La route commença par une forte descente. Elle était surchargée de

poussière et abîmée de cailloux. Des potagers nombreux à droite et à

gauche. Puis des escarpements, car on était toujours dans la montagne,

dont les chênes tapissaient les flancs.

La chaleur se fit sentir très vite et très violente, mais la route

s’améliora dès que les approches de la ville furent dépassées. Elle

était étroite, mais régulièrement tracée et bien entretenue. Elle allait

en serpentins continuels par exemple; courant au milieu des mamelons

abrupts, aux alentours, le sol était de cette teinte vert fané ou grise,

déjà remarquée du côté de Mansourah.

A un coude en demi-cercle, une maisonnette se montra. Déserte,

complètement, cette maisonnette, mais du milieu du demi-cercle où elle

se trouvait placée, des pistes arabes partaient en diverses directions.

Ces pistes sont de larges tracés faits au milieu des champs par le seul

passage des caravanes.

C’est la terre simplement battue, comme dans les sentiers, mais sur une

largeur de plusieurs mètres, terre irrégulière, mal tassée, pleine de

saillies; parfois grasse et molle, suivant la nature du sol.

Pas d’hésitation pour nous, puisque la route ferrée continuait. Elle

avait même toujours ses bornes kilométriques.

Des côtes longues et raides apparurent et du sommet de l’une d’elles, on

vit Soukarras derrière nous, posé dans une corbeille de montagnes.

On croisa des cavaliers arabes.

--Était-ce bien la route du Kef?

A notre question, ils faisaient une réponse mal assurée. Le Kef est la

première ville tunisienne, la plus rapprochée de la frontière, et où

nous avions fixé la fin de notre étape.

La chaleur était tout d’un coup devenue atroce, et jusqu’à présent nul

village, nulle habitation. D’ailleurs, notre carte n’en indiquait pas.

Après une douzaine de kilomètres environ, au bas d’une forte descente,

une maison blanche, d’un blanc sale, rectangulaire, se dressa sur le

bord du chemin. On s’arrêta.

Dès que nous avons mis pied à terre, nous nous trouvons en présence

d’une nichée d’Arabes accroupis sur leurs talons, en demi-cercle dans

une pièce de devant dont la porte est restée ouverte. Ils ne font rien,

suivant la coutume; ils se laissent vivre; l’un deux tient un sac de

grenades devant lui.

A franchement parler, leur mine n’est point aussi engageante que celle

de leurs frères déjà rencontrés sur le chemin. Pourtant, ils ne font

rien qui puisse nous inquiéter.

Je demande un peu d’eau pour étancher notre soif ardente. L’un de ces

Arabes prend alors une vaste écuelle et me la tend.

Je m’en saisis et me mets en devoir d’en absorber une partie du contenu.

Horrible! horrible! Un poison immonde. Un goût de charogne au goudron!

Mais les physionomies de ces naturels me paraissent décidément peu

sympathiques.

Faisant un violent effort sur moi-même, je garde un visage impassible et

je tends l’écuelle à Van Marke, dont les traits se modifient légèrement,

mais qui absorbe, lui aussi, sans murmurer.

Je demande des grenades. On nous en présente, mais les yeux de cette

bande s’allument à la vue de nos sous. Alors, je feins de marchander en

laissant croire que nous n’avons que quelques malheureux sous. Mais ils

nous font comprendre que c’est inutile, et il faut laisser les sous que

nous avons dans la main, pour un nombre de grenades fort restreint; ce

qui nous était parfaitement égal, attendu que, comme la première fois,

il nous eût été singulièrement difficile d’emporter sur nos machines une

cargaison de ces fruits.

Enfin nous partons et nous nous communiquons aussitôt nos impressions

sur le liquide nauséabond de cette bande de sauvages.

Mon bon belge déclara tout simplement: «Ce n’est pas de l’eau qu’ils

nous ont servi, c’est du poison! Oh! cette eau!» La route recommença à

monter, et dès le début de la côte des chiens arrivèrent. D’où

sortaient-ils? Est-ce que nos sauvages les lançaient à notre poursuite?

C’étaient des chiens kabyles, genre chiens de berger, couverts de poils

gris et rouges, longs et embroussaillés. Ils hululaient autour de nous.

Un concert charivarique à faire perdre à jamais le sens de l’harmonie.

A travers les cactus · 第 9 / 11 段