C’est une lutte de chaque seconde contre ce souffle impétueux, qui nous

gênait déjà, sur notre flanc gauche, qui nous assomme maintenant presque

de face.

Mais par un hasard inouï, bien rare dans la vie d’un cycliste voyageur,

un phénomène devait, sans tarder, se produire, qui allait avoir les

conséquences les plus inespérées.

On nous avait dit, et je l’ai même rapporté, je crois, qu’une des

particularités les plus originales du climat algérien, c’était des

sautes de vent continuelles, à tel point que, durant une promenade de

quelques heures, dans la même direction, on pouvait avoir deux ou trois

fois le vent tantôt de face, tantôt de flanc, tantôt à l’arrière. Nous

n’avions pas encore constaté le phénomène d’une manière extrêmement

caractéristique, mais nous devions en avoir un exemple, destiné à nous

convaincre catégoriquement sur ce chapitre.

A notre arrivée à Mansourah, le sirocco était si violent qu’on avait dû

faire le dernier kilomètre à pied. Je m’étais même refusé à suivre la

triplette, outil merveilleux pour lutter contre la tempête.

Eussions-nous pu nous douter du changement dont nous allions être les

témoins?

XVII

DANS LE VENT

Si, dans les voyages d’aventure, à travers des pays peu fréquentés des

touristes, il survient des moments pénibles comme la nuit des Salines,

parfois aussi il en est d’autres qui font apprécier dans la plus large

mesure ce genre d’expéditions et sont une sérieuse compensation des

peines les plus vives.

A la vue du maigre village de Mansourah, on avait craint de ne rien

trouver, pour combler nos appétits, ou de voir se renouveler la scène de

Bourkika.

On parcourut le village, aux maisons toutes blanches, enveloppées de

soleil; tout juste à la sortie, tandis que déjà on désespérait,

apparurent ces mots écrits sur une guinguette, avec haute terrasse,

décorée de feuillages verts: «Restaurant Parisien».

--Pour le coup, déclarai-je, voilà notre affaire. Pourvu que ce

restaurant, prétendu parisien, ne soit pas du genre de «l’Hôtel du

Nord», à Bourkika, où à midi et demi on ne sert déjà plus son client!

On entra. Moitié épicerie et boulangerie et moitié restaurant.

Il était midi environ. Le patron, assis à une table près du comptoir,

somnolait. Nos craintes furent à leur comble, quand ce patron,

interrogé, répondit évasivement, comme si une invincible langueur

terrassait tous ses membres: «Je ne sais si on pourra vous servir.» Il

ajouta cependant: «Je le crois.»

Mais, par un coup de théâtre, la patronne arriva. Pour un coup de

théâtre, c’en fut un.

Large, rubiconde, les seins proéminents, les hanches formidables et, sur

ces hanches, les deux mains posées, les yeux jetant des éclairs, la

physionomie tout entière d’ailleurs rayonnante d’intelligence,

d’activité et d’amabilité.

A son apparition, on eut le sentiment qu’un renseignement catégorique

allait nous être donné sur la possibilité d’une prompte restauration.

Traduisant toutefois les craintes de toute la troupe, je m’exprimai sur

le ton dubitatif:

--Vous n’avez pas grand’chose à nous servir peut-être; nous voudrions

déjeuner, ma bonne dame, mais, vous savez, des œufs, un peu de viande

froide nous suffiront pour le moment. Avec du pain, en masse, nous

pourrons satisfaire notre faim.

Alors la patronne, élargissant sa face rose par un sourire, toisa les

quatre gaillards qui étaient là debout devant elle, et se mit à parler:

--Vous voulez déjeuner, n’est-ce pas? C’est bien cela que vous désirez,

mes enfants? Eh bien, ça suffit! Je vois que vous venez de loin, vous

venez d’Alger au moins, pas aujourd’hui, oh! non! Ah! je le crois que

vous devez avoir la fringale.

«Mais ça suffit, je vous dis, ça suffit. Ne me demandez pas ce que je

peux vous donner, vous le verrez bien. Mettez-vous à table! Ah! vous

croyez qu’on ne mange pas ici! Mais je nourris tout le village, moi.

Est-ce que les Arabes sont capables de se nourrir eux-mêmes! C’est moi

qui leur fournis tout, absolument tout.»

Sur ces entrefaites, un Arabe entra.

Elle l’interpella. «Qu’est-ce que tu veux? Du pain?»

Oui, c’est du pain qu’il voulait.

--«En voilà», continua la patronne, en saisissant une miche. Mais comme

l’Arabe ne payait pas le prix entier, cette virago ajouta, en partageant

la miche: «Ah! tu n’en veux que la moitié, la voilà, ta moitié, allez,

oust, tu en as assez, va te promener avec ça. Veux-tu t’en aller! Oh!

ces Arabes! Ils sont dolents, dans ce pays-ci, et fainéants comme des

couleuvres!»

Se tournant vers nous, elle dit: «On va vous servir».

En un clin d’œil ce fut prêt: œufs, biftecks, viandes froides, légumes,

desserts, tout nous arriva à foison. Quel régal!

Tout à coup, Perrin, le champion, poussa un cri d’étonnement: «Regardez

donc, dit-il, en montrant, par la porte du restaurant restée ouverte et

donnant sur la terrasse, les arbres secoués par le vent.

--Eh bien! quoi! Que se passe-t-il?

--Mais, voyez donc, les arbres, qui à notre arrivée courbaient la tête

du côté de l’ouest, s’en vont maintenant du côté opposé.

--C’est vrai, m’écriai-je. Mais oui, mais oui, le vent a complètement

changé de côté; il souffle juste en sens inverse; la tempête qui

soufflait du sud-est, et nous heurtait de face, va nous emporter

maintenant.

Quelle délirante constatation après le bienheureux déjeuner que nous

venions de faire.

On fourbit les machines, après avoir inondé de remerciements notre

inoubliable hôtesse, qui avait voulu connaître notre «histoire», ainsi

que notre identité, et qui nous fit payer un prix des plus raisonnables,

comme partout en Algérie; on constata que le vent s’était carrément

planté à l’ouest, et on partit.

Avant Mansourah, et voyant notre retard, on s’était dit qu’on finirait

l’étape au village d’Aïn-Tagrout, la ville de Sétif, distante de plus de

quatre-vingts kilomètres, étant trop éloignée. Pour pouvoir arriver

jusque-là, il eût fallu déjeuner à Bordj-Bou-Areridj, ville assez

importante, située à une vingtaine de kilomètres de Mansourah, mais la

violence du vent debout nous avait forcés à nous arrêter, on l’a vu.

Donc, on partit, sans avoir modifié les projets. On s’arrêterait à

Aïn-Tagrout. D’ailleurs, les nombreux cyclistes de Sétif ne nous

attendaient que le lendemain.

On suivait toujours une route parallèle aux longues chaînes, sans en

couper aucune; elle allait donc toute droite, avec parfois des pentes,

mais très longues et très douces; quant au sol, il était magnifique.

Campagne toute nue par exemple; les quelques arbres rabougris qui

bordaient la route à Mansourah avaient cessé.

Sauf les cimes inégales formant dentelure à l’horizon, la campagne avait

des aspects de «Chéliff» large, dénudée, dévorée de soleil. Les alfas,

les asphodèles tremblotaient seuls au vent impétueux.

On roula, en proie à ce bien-être immense que procure la bicyclette en

des circonstances comme la nôtre. Ciel ruisselant de lumière, route

blanche et sol plan, vent arrière, état physique parfait. Plus de

compagnons, plus de voisins, plus personne; on roulait sans se parler,

jouissant de cet enivrement de la locomotion et du grand air, où il

semble qu’on possède l’espace. Les forces même sont inutiles. On vole,

sans un effort.

Soudainement dédoublé, l’être physique entier se concentre en un moteur

mécanique, qui agirait par lui-même, tandis que la partie immatérielle,

se dégageant, jouit, avec une intensité centuplée, de tout ce qui

l’environne.

On roulait, en apparence, luttant de vitesse; en réalité, emporté par le

vent. Tout passait devant nos yeux, bref et rapide, sur la route, car la

campagne restait immense et nue. Les troupeaux seuls nous arrêtaient.

Balek! Balek! cri permanent, appel sans fin. Et le vent nous poussait,

et la route s’allongeait. Mais qu’importe, nul travail, nulle fatigue,

nul souci.

On arriva à Bordj-Bou-Arreridj, une ville moins verdoyante que Blidah ou

Maillot, ensoleillée et poussiéreuse; on s’arrêta quelques minutes à

peine, plusieurs personnes nous y attendaient, puis on continua,

toujours emporté dans le vent.

Les troupeaux devenaient plus nombreux; mais les Arabes, dociles, se

rangeaient. Des bataillons de petits oiseaux, ici, se sauvaient à notre

passage; il y en avait des nuées parfois. Dans les champs brûlés, des

bœufs, des moutons, des chameaux par bandes innombrables. Leurs

gardiens, en costumes multicolores, piquant dans la grisaille,

accouraient, mais trop tard: on passait comme des ombres.

Combien de kilomètres faisait-on? On ne savait. Nous volions toujours,

qu’importe! D’ailleurs, pas de village, quelques gourbis seulement!

Parfois le sol ondulé, comme je l’ai dit, laissait voir tout un

développement de campagne, en pente longue et douce. On s’élançait, dans

un nouvel essor, absorbant ce ruban de route dont on ne voyait jamais la

fin. Les alfas, les asphodèles, des haies de cactus, parfois; troupeaux

de toute espèce, maisons isolées, voitures lentes et lourdes chargées

d’Arabes, tout cela, tout cela, restait derrière.

Voici un village. C’est Aïn-Tagrout et il est quatre heures et demie! Et

nous n’avions pas compté y arriver avant la nuit! Parbleu! Nous avons

marché à des allures folles. On s’arrête, on est heureux de cette

vitesse facile. Puis, on court au télégraphe prévenir les cyclistes de

Sétif que nous arrivions ce soir-même, et nous devisons, là, trois gros

quarts d’heure, abandonnés à notre bien-être qui dure toujours, dans ce

blanc et rose village d’Algérie, où, à nos pieds, viennent jouer les

enfants aux yeux noirs, et chanter les oiseaux.

Et on repart, et la nuit vient, trouée de lumière, et au ciel, sur la

terre, à l’horizon, partout.

Et, après une nouvelle course vertigineuse dans la nuit bleue, on

aperçoit, tout là-haut, Sétif qui étincelle de lumières, tandis que les

cris des cyclistes venus à notre rencontre percent dans l’ombre du

chemin.

Il était sept heures précises quand, heureux de notre brillante journée,

nous faisions notre entrée processionnelle dans la ville de Sétif.

XVIII

ACCIDENT

Quitter dès le lendemain matin de notre arrivée les nombreux amis qui

nous avaient accueillis à Sétif, n’était pas possible. On résolut de

rester dans cette ville toute la matinée, comme à Alger. Nous n’allions

guère vite, on le voit. Sétif et Constantine sont distants de cent

cinquante kilomètres environ; c’était le cas d’accomplir l’étape en une

journée; mais le moyen de partir, au milieu de la foule de cyclistes qui

nous faisaient fête à Sétif; puis je me disais: On parcourra la moitié

du trajet l’après-midi et le lendemain matin on arrivera à Constantine,

sans se presser, à onze heures du matin, sûrs comme ça de ne pas avoir

un retard de plusieurs heures comme à Alger.

Sétif est bien une ville des Hauts-Plateaux. Elle est située à 1,100

mètres d’altitude. Couverte de neige, l’hiver. On la visita durant toute

la soirée et la matinée. Rues droites, maisons grises, à l’européenne.

Mais, sur le devant des portes, les Arabes, éternellement nonchalants et

sales. Pourtant, une ville moins exotique que beaucoup. Quelques

boutiques aux volets criards, à la façon espagnole. Sur une place, par

exemple, située presque au centre de la ville, la reproduction du décor

oriental: un dôme épais de verdure foncée, puis, au-dessous, une

fontaine jaillissante. Toujours la gaieté générale des couleurs.

La splendeur du bleu céleste et de l’ensoleillement de la nature ne

cessait pas. A deux heures de l’après-midi, tout ce que la ville de

Sétif renferme de cyclistes était sous les armes, frétillant.

Sur la grande rue centrale, la rue de notre hôtel, qui n’était que le

prolongement de la route nationale, ils voltigeaient, les cyclistes,

allant et venant dans la foule des Arabes, rassemblés pour voir le

départ, et l’acier des machines projetait des milliers de feux argentés,

petites zébrures blanches fuyant en zig-zag.

Je craignis à tel point l’emballement de tout ce petit monde que j’en

donnai avis plusieurs fois: Très doucement, au départ! Van Marke, tu

entends, ne t’éloigne pas de moi, c’est le moment de rester calme,

Liégeois, mon ami; reste Belge sur ta machine, pour le moment.

Van Marke, qui n’avait cessé de se faire attendre en toutes

circonstances, habitude largement compensée, il faut le dire, par un

soin admirable de toutes nos affaires respectives, qui, ici encore,

était en retard, allait tenir compte de mes avis absolument comme les

Troyens quand la pauvre Cassandre prophétisait.

Ah! l’emballement ne fut pas long à saisir toute la troupe. L’escadron

était magnifique, mais, à peine m’eut-on vu prendre place sur ma

machine, que tout le monde s’élança en avant à la suite de la triplette

et de Van Marke qui avaient pris la poudre d’escampette. Naturellement,

le bataillon roulant se disloqua aussitôt.

Je dois déclarer que perdant tout sang-froid en ce moment, je fus en

proie à la plus violente irritation. Alors, je restai seul, complétement

en arrière, pour forcer la tête de colonne à ralentir. Mais le vent

soufflait encore aujourd’hui de l’ouest et emportait tout. Nul ne

regardait derrière lui, d’autant que la poussière s’élevait en nuages

épais devant, derrière, de tous côtés.

Pourquoi ne pas compléter mon aveu? L’irritation devenait chez moi

maintenant de la colère concentrée.

«Ainsi, pensai-je, voilà comment ils tiennent compte de mes avis. Où est

Van Marke? Pourquoi n’est-il pas près de moi? Il a dû pourtant constater

mon absence. Mais non! Il veut suivre la triplette, naturellement, comme

toujours, ou il veut effrayer les Arabes; c’est si amusant, risquer de

se casser le cou!»

La poussière cessant parfois, j’apercevais la tête de colonne là-bas,

marchant toujours, puis, entre elle et moi, des cyclistes isolés, qui

suivaient, cherchant à rejoindre ces enragés.

Ce qui était fatal, arriva. En avant du peloton qui roulait à une allure

folle, un groupe de cavaliers arabes apparut. Il y avait parmi eux une

femme, le visage coupé par son voile.

Ce serait mal connaître la nature de cyclistes frais et dispos, lancés

derrière une triplette et poussés par le vent, que de les croire

capables de s’émouvoir à cette vue. Nul ne songea à modérer l’allure,

supposant peut-être que le passage allait pouvoir aisément s’exécuter.

Mais si l’émotion n’avait pas gagné les triplettistes ni Van Marke, ni

personne, du moins au point de leur faire modifier quoi que ce soit dans

leur marche, il ne pouvait en être de même des cavaliers arabes et

surtout de leurs montures.

A l’apparition de cette cohorte roulante, se précipitant sur eux,

entourée d’un tourbillon de poussière, les chevaux prirent peur et

bondirent; ils bondirent de côté, se heurtant, ruant ou se cabrant. Ce

fut un cri d’effroi général, car les chevaux barraient la route.

La triplette qui arrivait en tête ne put passer. Elle alla se heurter

contre l’accotement et les triplettistes furent projetés violemment de

côté; mais, par bonheur pour eux, ils trouvaient un accotement couvert

d’herbes, sans le moindre caillou. Ils se relevèrent indemnes, nul

dommage à aucun d’eux, ni à la machine.

Mais il n’en devait pas être ainsi pour tout le monde; un des chevaux,

celui qui était monté par la femme, moins fortement maîtrisé, avait

reculé, puis, se cabrant presque droit, avait, dans un bond prodigieux,

franchi le remblai de la route, pour aller tomber dans le champ en

contre-bas.

La plupart des cyclistes, lâchant leur machine en voyant la bagarre, en

un clin d’œil formaient cercle autour de la malheureuse femme qui avait

été précipitée sur le sol, contre le remblai.

Elle était ensanglantée. Elle poussait des gémissements, tandis qu’on

essayait de la relever.

C’est à ce moment-là seulement que j’arrivai, tombant au milieu de cette

scène, dont tout le début, comme bien on pense, m’avait échappé, et dont

tous les détails devaient m’être rapportés ensuite.

On juge de mes sentiments, d’après ceux exposés plus haut. Au premier

abord, que dire? M’informer de l’état de mes camarades, puis de la

malheureuse femme. Elle était blessée fortement au visage, et semblait

souffrir beaucoup.

Mais nous ne pouvions juger de son état exact; toutefois il est à

supposer qu’il n’était pas d’une exceptionnelle gravité, car elle put se

maintenir sur son cheval, où on était parvenu à la replacer. Nous

n’étions heureusement qu’à une faible distance de Sétif.

Quand tout le bataillon eut repris sa marche, après cet accident qui eût

pu être de la dernière gravité, et dont même nous ne connaissions pas

toutes les conséquences, n’ayant pu juger de l’état exact de la victime,

l’explosion de mes sentiments se produisit. Et c’est le crâne de

l’excellent Belge qui en reçut les éclats.

--Ah! vraiment, dis-je, c’était bien la peine de recommander la

modération dans l’allure. Pourquoi es-tu parti comme un fou? Pour te

faire admirer sans doute des cyclistes de Sétif? Et s’il était arrivé un

accident mortel? La triplette marchait en avant, il fallait la laisser

partir et rester près de moi.

J’allai jusqu’à déclarer que dans de pareilles conditions et puisque mes

recommandations n’étaient point écoutées, je m’arrêterais à Constantine,

ou je continuerais seul mon voyage.

Mon jeune compagnon, désolé de l’aventure, fut pourtant froissé de

l’explosion de ma fureur, dirigée exclusivement contre lui, alors que la

triplette était au moins aussi coupable. Son mutisme déjà grand fut

cette fois complet. Habitué à marcher en avant, il affecta de rester à

un mètre derrière; mais ce léger nuage survenu entre nous se dissipa le

jour même.

Il n’en pouvait être autrement, tout s’étant produit sous l’influence

d’une émotion violente produite par la scène décrite plus haut.

Nos compagnons de Sétif nous quittèrent après une dizaine de kilomètres.

L’un d’eux nous avait prévenus qu’un habitant du village de Châteaudun

avait demandé des nouvelles de notre passage.

C’est à Châteaudun que nous devions finir notre journée, courte, mais

mouvementée. Ce cycliste vint à notre rencontre à Saint-Donat, et la

seconde partie de cet émotionnant après-midi s’écoula en sa compagnie,

sans nul autre incident.

Notre nouveau compagnon se nommait M. Collangettes. Il était Français et

établi depuis peu colon en Algérie. Il s’était marié et dans ce village

de Châteaudun, heureux comme un roi, il se livrait à la culture du

terrain qui lui avait été concédé.

Il se plaignit de l’administration du chemin de fer. Châteaudun était le

centre de tout le pays environnant pour les marchés. Or, la voie ferrée,

on ne sait pourquoi, passait à une dizaine de kilomètres au sud, à

Télergma. Aussi, pour aller à Constantine, beaucoup prenaient la

voiture, la diligence.

On fut reçu à merveille par cet unique cycliste de Châteaudun, qui, un

jour de fête, avait organisé une course sur la grande route, à laquelle

avaient pris part des champions algériens.

Belle et chaude soirée encore, dans ce village, aux maisons espacées et

plantées au hasard, comme en plein champ, au milieu de ce vaste plateau

dénudé de l’Oulad-Zerga.

XIX

CONSTANTINE

L’une des joies du voyageur à bicyclette, c’est la «rencontre» annoncée

par avance d’un ou de plusieurs amis sur la route; et c’est l’une que

l’on s’efforce d’ailleurs toujours de se procurer ainsi qu’on l’a pu

voir par d’autres récits, soit de grands voyages, soit même de simples

promenades. «Tu viendras à ma rencontre», telle est la grande formule,

pleine des plus joyeuses promesses, généralement prononcée toutes les

fois que l’occasion s’en présente.

Si une rencontre ainsi projetée dans son propre pays, aux environs mêmes

de sa ville, provoque, chez les touristes ou les simples promeneurs, une

joie d’une vivacité naïve, on peut dès lors juger de celle qui est

éprouvée par le voyageur éloigné de son pays. C’est un bonheur d’enfant

à la vue des compagnons qui, là-bas, arrivent vers lui, après une longue

et fatigante expédition, et il semble même que la bicyclette, qui

s’aperçoit de très loin à cause du brillant de l’acier, augmente encore

cette sensation, poussée jusqu’à son comble lorsqu’au milieu des

inconnus venus vers vous se trouve un camarade, un ami, dont le visage

vous est familier et que l’on n’a pas revu depuis assez longtemps déjà.

C’est ce qui devait se produire au cours de notre marche vers

Constantine.

Dans cette ville se trouvait un Parisien, que notre commune passion pour

le cyclisme m’avait fait connaître, avec combien d’autres amis,

d’ailleurs, tous passionnés, tous ardents! Et, en parlant de Paris,

plusieurs mois auparavant, se rendant à Constantine, il m’avait dit,

connaissant mon humeur voyageuse: «Si tu viens par là-bas, j’irai à ta

rencontre!»

Et quand, les journaux ayant annoncé notre voyage, on arriva à l’Hôtel

de l’Oasis, à Alger, la première dépêche qui me fut apportée fut

celle-ci: «Je t’attendrai sur la route, en avant de Constantine.--Signé:

Robert COQUELLE.»

Le village de Châteaudun est éloigné d’une cinquantaine de kilomètres de

Constantine. Afin d’éviter les retards ou les fortes avances qui

déjouent trop souvent les projets de rencontre, j’avais télégraphié à

Constantine: «Nous arriverons à onze heures du matin.»

Nous avions donc toute la matinée pour parcourir nos cinquante

kilomètres. Et je désirais même que l’on se mît en route de très bonne

heure, afin de calculer notre arrivée et de goûter en son entier le

plaisir de la rencontre.

Coquelle, lui aussi, d’ailleurs, avait fait le même calcul; suivant

notre marche sur les journaux algériens, il avait dit: «Ils sont ici,

là, dans telle ville; fort bien, ils arriveront tel jour, à telle

heure.» Et plus nous étions partis de loin, plus naturellement la joie

de nous voir poindre à son horizon l’avait saisi, quand mon télégramme

vint le fixer brusquement sur l’heure exacte de notre arrivée.

On partit à sept heures. Et avec nos triplettistes, on chemina tout

tranquillement, accompagnés de notre hôte aimable de la veille, M.

Collangettes, qui vint jusqu’au village suivant, Oued-Atmenia.

La végétation réapparaissait un peu plus fournie. Les figues de Barbarie

tachaient de rouge les bouquets de cactus. Des formes annonçaient les

approches de la grande ville. On s’arrêtait souvent pour voir, examiner

les alentours, contempler le paysage. On avait le temps. Après

Oued-Atmenia, un seul village nous séparait de Constantine, Aïn-Smara.

Ils seraient là certainement en avant de ce village.

Le ciel était splendide, la route toute blanche de poussière était bonne

pourtant.

Maintenant je n’avais plus qu’une idée: fixer l’horizon pour tâcher de

voir poindre un reflet blanc. La diligence de Constantine passa, bondée

de voyageurs, des Arabes pour la plupart.

Il était dix heures. Allaient-ils paraître?

Mais, c’était long, ainsi qu’il arrive toujours quand on attend avec

impatience un événement. On se fatiguait le regard à interroger

l’horizon.

Tout ce que l’on peut rêver d’émotionnant pour le voyageur, dans les

circonstances présentes, allait se produire.

Tandis que la campagne solitaire s’élargissait à nos regards, coupée en

deux par la route poussiéreuse tout en longueur comme un serpent qui a

déroulé ses replis, tout là-bas, là-bas, devant nous, à l’extrême limite

de cette route, sous un ciel étincelant, tel que la pointe de feu qui

darde au lever du soleil, un éclat blanc et miroitant perça.

C’étaient eux.

Puis les reflets se multiplièrent et alors on pressa la marche; et en

tête du groupe il apparut, lui, le Parisien. Il dirigeait une triplette,

Robert Coquelle, et ce fut la grande joie de se retrouver dans de

pareilles et si originales circonstances, la joie des présentations et

des serrements de mains, et d’arriver dans la célèbre, rayonnante et

joyeuse Constantine.

Il y avait là aussi dans le bataillon M. Molière, le président du club,

un cycliste ardent, un apôtre. Tout ce monde épanoui entra dans

Constantine, au milieu de l’effervescence tapageuse et du décor

multicolore de cette populeuse cité.

Ce furent, comme à Alger et à Oran et partout, de nouvelles preuves de

la sympathie qui règne entre les membres de la grande famille cycliste:

accueil cordial de tous, réceptions, empressement à nous piloter en tous

sens.

A travers les cactus · 第 8 / 11 段