gênait déjà, sur notre flanc gauche, qui nous assomme maintenant presque
de face.
Mais par un hasard inouï, bien rare dans la vie d’un cycliste voyageur,
un phénomène devait, sans tarder, se produire, qui allait avoir les
conséquences les plus inespérées.
On nous avait dit, et je l’ai même rapporté, je crois, qu’une des
particularités les plus originales du climat algérien, c’était des
sautes de vent continuelles, à tel point que, durant une promenade de
quelques heures, dans la même direction, on pouvait avoir deux ou trois
fois le vent tantôt de face, tantôt de flanc, tantôt à l’arrière. Nous
n’avions pas encore constaté le phénomène d’une manière extrêmement
caractéristique, mais nous devions en avoir un exemple, destiné à nous
convaincre catégoriquement sur ce chapitre.
A notre arrivée à Mansourah, le sirocco était si violent qu’on avait dû
faire le dernier kilomètre à pied. Je m’étais même refusé à suivre la
triplette, outil merveilleux pour lutter contre la tempête.
Eussions-nous pu nous douter du changement dont nous allions être les
témoins?
XVII
DANS LE VENT
Si, dans les voyages d’aventure, à travers des pays peu fréquentés des
touristes, il survient des moments pénibles comme la nuit des Salines,
parfois aussi il en est d’autres qui font apprécier dans la plus large
mesure ce genre d’expéditions et sont une sérieuse compensation des
peines les plus vives.
A la vue du maigre village de Mansourah, on avait craint de ne rien
trouver, pour combler nos appétits, ou de voir se renouveler la scène de
Bourkika.
On parcourut le village, aux maisons toutes blanches, enveloppées de
soleil; tout juste à la sortie, tandis que déjà on désespérait,
apparurent ces mots écrits sur une guinguette, avec haute terrasse,
décorée de feuillages verts: «Restaurant Parisien».
--Pour le coup, déclarai-je, voilà notre affaire. Pourvu que ce
restaurant, prétendu parisien, ne soit pas du genre de «l’Hôtel du
Nord», à Bourkika, où à midi et demi on ne sert déjà plus son client!
On entra. Moitié épicerie et boulangerie et moitié restaurant.
Il était midi environ. Le patron, assis à une table près du comptoir,
somnolait. Nos craintes furent à leur comble, quand ce patron,
interrogé, répondit évasivement, comme si une invincible langueur
terrassait tous ses membres: «Je ne sais si on pourra vous servir.» Il
ajouta cependant: «Je le crois.»
Mais, par un coup de théâtre, la patronne arriva. Pour un coup de
théâtre, c’en fut un.
Large, rubiconde, les seins proéminents, les hanches formidables et, sur
ces hanches, les deux mains posées, les yeux jetant des éclairs, la
physionomie tout entière d’ailleurs rayonnante d’intelligence,
d’activité et d’amabilité.
A son apparition, on eut le sentiment qu’un renseignement catégorique
allait nous être donné sur la possibilité d’une prompte restauration.
Traduisant toutefois les craintes de toute la troupe, je m’exprimai sur
le ton dubitatif:
--Vous n’avez pas grand’chose à nous servir peut-être; nous voudrions
déjeuner, ma bonne dame, mais, vous savez, des œufs, un peu de viande
froide nous suffiront pour le moment. Avec du pain, en masse, nous
pourrons satisfaire notre faim.
Alors la patronne, élargissant sa face rose par un sourire, toisa les
quatre gaillards qui étaient là debout devant elle, et se mit à parler:
--Vous voulez déjeuner, n’est-ce pas? C’est bien cela que vous désirez,
mes enfants? Eh bien, ça suffit! Je vois que vous venez de loin, vous
venez d’Alger au moins, pas aujourd’hui, oh! non! Ah! je le crois que
vous devez avoir la fringale.
«Mais ça suffit, je vous dis, ça suffit. Ne me demandez pas ce que je
peux vous donner, vous le verrez bien. Mettez-vous à table! Ah! vous
croyez qu’on ne mange pas ici! Mais je nourris tout le village, moi.
Est-ce que les Arabes sont capables de se nourrir eux-mêmes! C’est moi
qui leur fournis tout, absolument tout.»
Sur ces entrefaites, un Arabe entra.
Elle l’interpella. «Qu’est-ce que tu veux? Du pain?»
Oui, c’est du pain qu’il voulait.
--«En voilà», continua la patronne, en saisissant une miche. Mais comme
l’Arabe ne payait pas le prix entier, cette virago ajouta, en partageant
la miche: «Ah! tu n’en veux que la moitié, la voilà, ta moitié, allez,
oust, tu en as assez, va te promener avec ça. Veux-tu t’en aller! Oh!
ces Arabes! Ils sont dolents, dans ce pays-ci, et fainéants comme des
couleuvres!»
Se tournant vers nous, elle dit: «On va vous servir».
En un clin d’œil ce fut prêt: œufs, biftecks, viandes froides, légumes,
desserts, tout nous arriva à foison. Quel régal!
Tout à coup, Perrin, le champion, poussa un cri d’étonnement: «Regardez
donc, dit-il, en montrant, par la porte du restaurant restée ouverte et
donnant sur la terrasse, les arbres secoués par le vent.
--Eh bien! quoi! Que se passe-t-il?
--Mais, voyez donc, les arbres, qui à notre arrivée courbaient la tête
du côté de l’ouest, s’en vont maintenant du côté opposé.
--C’est vrai, m’écriai-je. Mais oui, mais oui, le vent a complètement
changé de côté; il souffle juste en sens inverse; la tempête qui
soufflait du sud-est, et nous heurtait de face, va nous emporter
maintenant.
Quelle délirante constatation après le bienheureux déjeuner que nous
venions de faire.
On fourbit les machines, après avoir inondé de remerciements notre
inoubliable hôtesse, qui avait voulu connaître notre «histoire», ainsi
que notre identité, et qui nous fit payer un prix des plus raisonnables,
comme partout en Algérie; on constata que le vent s’était carrément
planté à l’ouest, et on partit.
Avant Mansourah, et voyant notre retard, on s’était dit qu’on finirait
l’étape au village d’Aïn-Tagrout, la ville de Sétif, distante de plus de
quatre-vingts kilomètres, étant trop éloignée. Pour pouvoir arriver
jusque-là, il eût fallu déjeuner à Bordj-Bou-Areridj, ville assez
importante, située à une vingtaine de kilomètres de Mansourah, mais la
violence du vent debout nous avait forcés à nous arrêter, on l’a vu.
Donc, on partit, sans avoir modifié les projets. On s’arrêterait à
Aïn-Tagrout. D’ailleurs, les nombreux cyclistes de Sétif ne nous
attendaient que le lendemain.
On suivait toujours une route parallèle aux longues chaînes, sans en
couper aucune; elle allait donc toute droite, avec parfois des pentes,
mais très longues et très douces; quant au sol, il était magnifique.
Campagne toute nue par exemple; les quelques arbres rabougris qui
bordaient la route à Mansourah avaient cessé.
Sauf les cimes inégales formant dentelure à l’horizon, la campagne avait
des aspects de «Chéliff» large, dénudée, dévorée de soleil. Les alfas,
les asphodèles tremblotaient seuls au vent impétueux.
On roula, en proie à ce bien-être immense que procure la bicyclette en
des circonstances comme la nôtre. Ciel ruisselant de lumière, route
blanche et sol plan, vent arrière, état physique parfait. Plus de
compagnons, plus de voisins, plus personne; on roulait sans se parler,
jouissant de cet enivrement de la locomotion et du grand air, où il
semble qu’on possède l’espace. Les forces même sont inutiles. On vole,
sans un effort.
Soudainement dédoublé, l’être physique entier se concentre en un moteur
mécanique, qui agirait par lui-même, tandis que la partie immatérielle,
se dégageant, jouit, avec une intensité centuplée, de tout ce qui
l’environne.
On roulait, en apparence, luttant de vitesse; en réalité, emporté par le
vent. Tout passait devant nos yeux, bref et rapide, sur la route, car la
campagne restait immense et nue. Les troupeaux seuls nous arrêtaient.
Balek! Balek! cri permanent, appel sans fin. Et le vent nous poussait,
et la route s’allongeait. Mais qu’importe, nul travail, nulle fatigue,
nul souci.
On arriva à Bordj-Bou-Arreridj, une ville moins verdoyante que Blidah ou
Maillot, ensoleillée et poussiéreuse; on s’arrêta quelques minutes à
peine, plusieurs personnes nous y attendaient, puis on continua,
toujours emporté dans le vent.
Les troupeaux devenaient plus nombreux; mais les Arabes, dociles, se
rangeaient. Des bataillons de petits oiseaux, ici, se sauvaient à notre
passage; il y en avait des nuées parfois. Dans les champs brûlés, des
bœufs, des moutons, des chameaux par bandes innombrables. Leurs
gardiens, en costumes multicolores, piquant dans la grisaille,
accouraient, mais trop tard: on passait comme des ombres.
Combien de kilomètres faisait-on? On ne savait. Nous volions toujours,
qu’importe! D’ailleurs, pas de village, quelques gourbis seulement!
Parfois le sol ondulé, comme je l’ai dit, laissait voir tout un
développement de campagne, en pente longue et douce. On s’élançait, dans
un nouvel essor, absorbant ce ruban de route dont on ne voyait jamais la
fin. Les alfas, les asphodèles, des haies de cactus, parfois; troupeaux
de toute espèce, maisons isolées, voitures lentes et lourdes chargées
d’Arabes, tout cela, tout cela, restait derrière.
Voici un village. C’est Aïn-Tagrout et il est quatre heures et demie! Et
nous n’avions pas compté y arriver avant la nuit! Parbleu! Nous avons
marché à des allures folles. On s’arrête, on est heureux de cette
vitesse facile. Puis, on court au télégraphe prévenir les cyclistes de
Sétif que nous arrivions ce soir-même, et nous devisons, là, trois gros
quarts d’heure, abandonnés à notre bien-être qui dure toujours, dans ce
blanc et rose village d’Algérie, où, à nos pieds, viennent jouer les
enfants aux yeux noirs, et chanter les oiseaux.
Et on repart, et la nuit vient, trouée de lumière, et au ciel, sur la
terre, à l’horizon, partout.
Et, après une nouvelle course vertigineuse dans la nuit bleue, on
aperçoit, tout là-haut, Sétif qui étincelle de lumières, tandis que les
cris des cyclistes venus à notre rencontre percent dans l’ombre du
chemin.
Il était sept heures précises quand, heureux de notre brillante journée,
nous faisions notre entrée processionnelle dans la ville de Sétif.
XVIII
ACCIDENT
Quitter dès le lendemain matin de notre arrivée les nombreux amis qui
nous avaient accueillis à Sétif, n’était pas possible. On résolut de
rester dans cette ville toute la matinée, comme à Alger. Nous n’allions
guère vite, on le voit. Sétif et Constantine sont distants de cent
cinquante kilomètres environ; c’était le cas d’accomplir l’étape en une
journée; mais le moyen de partir, au milieu de la foule de cyclistes qui
nous faisaient fête à Sétif; puis je me disais: On parcourra la moitié
du trajet l’après-midi et le lendemain matin on arrivera à Constantine,
sans se presser, à onze heures du matin, sûrs comme ça de ne pas avoir
un retard de plusieurs heures comme à Alger.
Sétif est bien une ville des Hauts-Plateaux. Elle est située à 1,100
mètres d’altitude. Couverte de neige, l’hiver. On la visita durant toute
la soirée et la matinée. Rues droites, maisons grises, à l’européenne.
Mais, sur le devant des portes, les Arabes, éternellement nonchalants et
sales. Pourtant, une ville moins exotique que beaucoup. Quelques
boutiques aux volets criards, à la façon espagnole. Sur une place, par
exemple, située presque au centre de la ville, la reproduction du décor
oriental: un dôme épais de verdure foncée, puis, au-dessous, une
fontaine jaillissante. Toujours la gaieté générale des couleurs.
La splendeur du bleu céleste et de l’ensoleillement de la nature ne
cessait pas. A deux heures de l’après-midi, tout ce que la ville de
Sétif renferme de cyclistes était sous les armes, frétillant.
Sur la grande rue centrale, la rue de notre hôtel, qui n’était que le
prolongement de la route nationale, ils voltigeaient, les cyclistes,
allant et venant dans la foule des Arabes, rassemblés pour voir le
départ, et l’acier des machines projetait des milliers de feux argentés,
petites zébrures blanches fuyant en zig-zag.
Je craignis à tel point l’emballement de tout ce petit monde que j’en
donnai avis plusieurs fois: Très doucement, au départ! Van Marke, tu
entends, ne t’éloigne pas de moi, c’est le moment de rester calme,
Liégeois, mon ami; reste Belge sur ta machine, pour le moment.
Van Marke, qui n’avait cessé de se faire attendre en toutes
circonstances, habitude largement compensée, il faut le dire, par un
soin admirable de toutes nos affaires respectives, qui, ici encore,
était en retard, allait tenir compte de mes avis absolument comme les
Troyens quand la pauvre Cassandre prophétisait.
Ah! l’emballement ne fut pas long à saisir toute la troupe. L’escadron
était magnifique, mais, à peine m’eut-on vu prendre place sur ma
machine, que tout le monde s’élança en avant à la suite de la triplette
et de Van Marke qui avaient pris la poudre d’escampette. Naturellement,
le bataillon roulant se disloqua aussitôt.
Je dois déclarer que perdant tout sang-froid en ce moment, je fus en
proie à la plus violente irritation. Alors, je restai seul, complétement
en arrière, pour forcer la tête de colonne à ralentir. Mais le vent
soufflait encore aujourd’hui de l’ouest et emportait tout. Nul ne
regardait derrière lui, d’autant que la poussière s’élevait en nuages
épais devant, derrière, de tous côtés.
Pourquoi ne pas compléter mon aveu? L’irritation devenait chez moi
maintenant de la colère concentrée.
«Ainsi, pensai-je, voilà comment ils tiennent compte de mes avis. Où est
Van Marke? Pourquoi n’est-il pas près de moi? Il a dû pourtant constater
mon absence. Mais non! Il veut suivre la triplette, naturellement, comme
toujours, ou il veut effrayer les Arabes; c’est si amusant, risquer de
se casser le cou!»
La poussière cessant parfois, j’apercevais la tête de colonne là-bas,
marchant toujours, puis, entre elle et moi, des cyclistes isolés, qui
suivaient, cherchant à rejoindre ces enragés.
Ce qui était fatal, arriva. En avant du peloton qui roulait à une allure
folle, un groupe de cavaliers arabes apparut. Il y avait parmi eux une
femme, le visage coupé par son voile.
Ce serait mal connaître la nature de cyclistes frais et dispos, lancés
derrière une triplette et poussés par le vent, que de les croire
capables de s’émouvoir à cette vue. Nul ne songea à modérer l’allure,
supposant peut-être que le passage allait pouvoir aisément s’exécuter.
Mais si l’émotion n’avait pas gagné les triplettistes ni Van Marke, ni
personne, du moins au point de leur faire modifier quoi que ce soit dans
leur marche, il ne pouvait en être de même des cavaliers arabes et
surtout de leurs montures.
A l’apparition de cette cohorte roulante, se précipitant sur eux,
entourée d’un tourbillon de poussière, les chevaux prirent peur et
bondirent; ils bondirent de côté, se heurtant, ruant ou se cabrant. Ce
fut un cri d’effroi général, car les chevaux barraient la route.
La triplette qui arrivait en tête ne put passer. Elle alla se heurter
contre l’accotement et les triplettistes furent projetés violemment de
côté; mais, par bonheur pour eux, ils trouvaient un accotement couvert
d’herbes, sans le moindre caillou. Ils se relevèrent indemnes, nul
dommage à aucun d’eux, ni à la machine.
Mais il n’en devait pas être ainsi pour tout le monde; un des chevaux,
celui qui était monté par la femme, moins fortement maîtrisé, avait
reculé, puis, se cabrant presque droit, avait, dans un bond prodigieux,
franchi le remblai de la route, pour aller tomber dans le champ en
contre-bas.
La plupart des cyclistes, lâchant leur machine en voyant la bagarre, en
un clin d’œil formaient cercle autour de la malheureuse femme qui avait
été précipitée sur le sol, contre le remblai.
Elle était ensanglantée. Elle poussait des gémissements, tandis qu’on
essayait de la relever.
C’est à ce moment-là seulement que j’arrivai, tombant au milieu de cette
scène, dont tout le début, comme bien on pense, m’avait échappé, et dont
tous les détails devaient m’être rapportés ensuite.
On juge de mes sentiments, d’après ceux exposés plus haut. Au premier
abord, que dire? M’informer de l’état de mes camarades, puis de la
malheureuse femme. Elle était blessée fortement au visage, et semblait
souffrir beaucoup.
Mais nous ne pouvions juger de son état exact; toutefois il est à
supposer qu’il n’était pas d’une exceptionnelle gravité, car elle put se
maintenir sur son cheval, où on était parvenu à la replacer. Nous
n’étions heureusement qu’à une faible distance de Sétif.
Quand tout le bataillon eut repris sa marche, après cet accident qui eût
pu être de la dernière gravité, et dont même nous ne connaissions pas
toutes les conséquences, n’ayant pu juger de l’état exact de la victime,
l’explosion de mes sentiments se produisit. Et c’est le crâne de
l’excellent Belge qui en reçut les éclats.
--Ah! vraiment, dis-je, c’était bien la peine de recommander la
modération dans l’allure. Pourquoi es-tu parti comme un fou? Pour te
faire admirer sans doute des cyclistes de Sétif? Et s’il était arrivé un
accident mortel? La triplette marchait en avant, il fallait la laisser
partir et rester près de moi.
J’allai jusqu’à déclarer que dans de pareilles conditions et puisque mes
recommandations n’étaient point écoutées, je m’arrêterais à Constantine,
ou je continuerais seul mon voyage.
Mon jeune compagnon, désolé de l’aventure, fut pourtant froissé de
l’explosion de ma fureur, dirigée exclusivement contre lui, alors que la
triplette était au moins aussi coupable. Son mutisme déjà grand fut
cette fois complet. Habitué à marcher en avant, il affecta de rester à
un mètre derrière; mais ce léger nuage survenu entre nous se dissipa le
jour même.
Il n’en pouvait être autrement, tout s’étant produit sous l’influence
d’une émotion violente produite par la scène décrite plus haut.
Nos compagnons de Sétif nous quittèrent après une dizaine de kilomètres.
L’un d’eux nous avait prévenus qu’un habitant du village de Châteaudun
avait demandé des nouvelles de notre passage.
C’est à Châteaudun que nous devions finir notre journée, courte, mais
mouvementée. Ce cycliste vint à notre rencontre à Saint-Donat, et la
seconde partie de cet émotionnant après-midi s’écoula en sa compagnie,
sans nul autre incident.
Notre nouveau compagnon se nommait M. Collangettes. Il était Français et
établi depuis peu colon en Algérie. Il s’était marié et dans ce village
de Châteaudun, heureux comme un roi, il se livrait à la culture du
terrain qui lui avait été concédé.
Il se plaignit de l’administration du chemin de fer. Châteaudun était le
centre de tout le pays environnant pour les marchés. Or, la voie ferrée,
on ne sait pourquoi, passait à une dizaine de kilomètres au sud, à
Télergma. Aussi, pour aller à Constantine, beaucoup prenaient la
voiture, la diligence.
On fut reçu à merveille par cet unique cycliste de Châteaudun, qui, un
jour de fête, avait organisé une course sur la grande route, à laquelle
avaient pris part des champions algériens.
Belle et chaude soirée encore, dans ce village, aux maisons espacées et
plantées au hasard, comme en plein champ, au milieu de ce vaste plateau
dénudé de l’Oulad-Zerga.
XIX
CONSTANTINE
L’une des joies du voyageur à bicyclette, c’est la «rencontre» annoncée
par avance d’un ou de plusieurs amis sur la route; et c’est l’une que
l’on s’efforce d’ailleurs toujours de se procurer ainsi qu’on l’a pu
voir par d’autres récits, soit de grands voyages, soit même de simples
promenades. «Tu viendras à ma rencontre», telle est la grande formule,
pleine des plus joyeuses promesses, généralement prononcée toutes les
fois que l’occasion s’en présente.
Si une rencontre ainsi projetée dans son propre pays, aux environs mêmes
de sa ville, provoque, chez les touristes ou les simples promeneurs, une
joie d’une vivacité naïve, on peut dès lors juger de celle qui est
éprouvée par le voyageur éloigné de son pays. C’est un bonheur d’enfant
à la vue des compagnons qui, là-bas, arrivent vers lui, après une longue
et fatigante expédition, et il semble même que la bicyclette, qui
s’aperçoit de très loin à cause du brillant de l’acier, augmente encore
cette sensation, poussée jusqu’à son comble lorsqu’au milieu des
inconnus venus vers vous se trouve un camarade, un ami, dont le visage
vous est familier et que l’on n’a pas revu depuis assez longtemps déjà.
C’est ce qui devait se produire au cours de notre marche vers
Constantine.
Dans cette ville se trouvait un Parisien, que notre commune passion pour
le cyclisme m’avait fait connaître, avec combien d’autres amis,
d’ailleurs, tous passionnés, tous ardents! Et, en parlant de Paris,
plusieurs mois auparavant, se rendant à Constantine, il m’avait dit,
connaissant mon humeur voyageuse: «Si tu viens par là-bas, j’irai à ta
rencontre!»
Et quand, les journaux ayant annoncé notre voyage, on arriva à l’Hôtel
de l’Oasis, à Alger, la première dépêche qui me fut apportée fut
celle-ci: «Je t’attendrai sur la route, en avant de Constantine.--Signé:
Robert COQUELLE.»
Le village de Châteaudun est éloigné d’une cinquantaine de kilomètres de
Constantine. Afin d’éviter les retards ou les fortes avances qui
déjouent trop souvent les projets de rencontre, j’avais télégraphié à
Constantine: «Nous arriverons à onze heures du matin.»
Nous avions donc toute la matinée pour parcourir nos cinquante
kilomètres. Et je désirais même que l’on se mît en route de très bonne
heure, afin de calculer notre arrivée et de goûter en son entier le
plaisir de la rencontre.
Coquelle, lui aussi, d’ailleurs, avait fait le même calcul; suivant
notre marche sur les journaux algériens, il avait dit: «Ils sont ici,
là, dans telle ville; fort bien, ils arriveront tel jour, à telle
heure.» Et plus nous étions partis de loin, plus naturellement la joie
de nous voir poindre à son horizon l’avait saisi, quand mon télégramme
vint le fixer brusquement sur l’heure exacte de notre arrivée.
On partit à sept heures. Et avec nos triplettistes, on chemina tout
tranquillement, accompagnés de notre hôte aimable de la veille, M.
Collangettes, qui vint jusqu’au village suivant, Oued-Atmenia.
La végétation réapparaissait un peu plus fournie. Les figues de Barbarie
tachaient de rouge les bouquets de cactus. Des formes annonçaient les
approches de la grande ville. On s’arrêtait souvent pour voir, examiner
les alentours, contempler le paysage. On avait le temps. Après
Oued-Atmenia, un seul village nous séparait de Constantine, Aïn-Smara.
Ils seraient là certainement en avant de ce village.
Le ciel était splendide, la route toute blanche de poussière était bonne
pourtant.
Maintenant je n’avais plus qu’une idée: fixer l’horizon pour tâcher de
voir poindre un reflet blanc. La diligence de Constantine passa, bondée
de voyageurs, des Arabes pour la plupart.
Il était dix heures. Allaient-ils paraître?
Mais, c’était long, ainsi qu’il arrive toujours quand on attend avec
impatience un événement. On se fatiguait le regard à interroger
l’horizon.
Tout ce que l’on peut rêver d’émotionnant pour le voyageur, dans les
circonstances présentes, allait se produire.
Tandis que la campagne solitaire s’élargissait à nos regards, coupée en
deux par la route poussiéreuse tout en longueur comme un serpent qui a
déroulé ses replis, tout là-bas, là-bas, devant nous, à l’extrême limite
de cette route, sous un ciel étincelant, tel que la pointe de feu qui
darde au lever du soleil, un éclat blanc et miroitant perça.
C’étaient eux.
Puis les reflets se multiplièrent et alors on pressa la marche; et en
tête du groupe il apparut, lui, le Parisien. Il dirigeait une triplette,
Robert Coquelle, et ce fut la grande joie de se retrouver dans de
pareilles et si originales circonstances, la joie des présentations et
des serrements de mains, et d’arriver dans la célèbre, rayonnante et
joyeuse Constantine.
Il y avait là aussi dans le bataillon M. Molière, le président du club,
un cycliste ardent, un apôtre. Tout ce monde épanoui entra dans
Constantine, au milieu de l’effervescence tapageuse et du décor
multicolore de cette populeuse cité.
Ce furent, comme à Alger et à Oran et partout, de nouvelles preuves de
la sympathie qui règne entre les membres de la grande famille cycliste:
accueil cordial de tous, réceptions, empressement à nous piloter en tous
sens.