Il conclut qu'à défaut de vertu divine, il reste à la société une
belle vertu humaine, l'_honneur_, cette vertu inconséquente qui
cherche sa récompense en soi-même, et qui vit d'illusion. Ces
considérations sont très-belles; les voici: à défaut de la vertu
réelle qui descend de Dieu, et qui remonte à lui, l'honneur est un
semblant de vertu, une échelle du néant posée contre le vide, et
conduisant au vide et au néant. Mais l'ombre d'une si belle chose que
la vertu est encore belle. La société ne pouvant vivre que de vertu,
l'honneur lui en masque l'absence; il faut la respecter comme
l'illusion d'une chose divine; c'est la vertu de l'armée, à qui on
n'en enseigne pas d'autre.
«Ce n'est pas sans dessein que j'ai essayé de tourner les regards de
l'armée vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans
l'_abnégation_ et la _résignation_. Jamais elle ne peut être
comparable en éclat à la grandeur de l'action où se développent
largement d'énergiques facultés; mais elle sera longtemps la seule à
laquelle puisse prétendre l'homme armé, car il est armé presque
inutilement aujourd'hui. Les grandeurs éblouissantes des conquérants
sont peut-être éteintes pour toujours. Leur éclat passé s'affaiblit,
je le répète, à mesure que s'accroît, dans les esprits, le dédain de
la guerre, et, dans les coeurs, le dégoût de ses cruautés froides. Les
armées permanentes embarrassent leurs maîtres. Chaque souverain
regarde son armée tristement; ce colosse assis à ses pieds, immobile
et muet, le gêne et l'épouvante; il n'en sait que faire, et craint
qu'il ne se tourne contre lui. Il le voit dévoré d'ardeur et ne
pouvant se mouvoir. Le besoin d'une circulation impossible ne cesse de
tourmenter le sang de ce grand corps, ce sang qui ne se répand pas et
bouillonne sans cesse. De temps à autre, des bruits de grandes guerres
s'élèvent et grondent comme un tonnerre éloigné; mais ces nuages
impuissants s'évanouissent, ces bombes se perdent en grains de sable,
en traités, en protocoles, que sais-je!--La philosophie a heureusement
rapetissé la guerre; les négociations la remplacent; la mécanique
achèvera de l'annuler par ses inventions.
«Mais en attendant que le monde, encore enfant, se délivre de ce jouet
féroce, en attendant cet accomplissement bien lent, qui me semble
infaillible, le soldat, l'homme des armées, a besoin d'être consolé de
la rigueur de sa condition. Il sent que la patrie, qui l'aimait à
cause des gloires dont il la couronnait, commence à le dédaigner pour
son oisiveté, ou le haïr à cause des guerres civiles dans lesquelles
on l'emploie à frapper sa mère.--Ce gladiateur, qui n'a plus même les
applaudissements du cirque, a besoin de prendre confiance en lui même,
et nous avons besoin de le plaindre pour lui rendre justice, parce
que, je l'ai dit, il est aveugle et muet; jeté où l'on veut qu'il
aille, en combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne
la mettra pas demain à son chapeau.
«Quelle idée le soutiendra, si ce n'est celle du devoir et de la
parole jurée? Et dans les incertitudes de sa route, dans ses scrupules
et ses rapports pesants, quel sentiment doit l'enflammer et peut
l'exalter dans nos jours de froideur et de découragement?
«Que nous reste-t-il de sacré?
«Dans le naufrage universel des croyances, quels débris où se puissent
rattacher encore les mains généreuses? Hors l'amour du _bien-être_ et
du luxe d'un jour, rien ne se voit à la surface de l'abîme. On
croirait que l'égoïsme a tout submergé; ceux même qui cherchent à
sauver les âmes et qui plongent avec courage se sentent prêts à être
engloutis. Les chefs des partis politiques prennent aujourd'hui le
catholicisme comme un mot d'ordre et un drapeau; mais quelle foi
ont-ils dans ses merveilles, et comment suivent-ils sa loi dans leur
vie?--Les artistes le mettent en lumière comme une précieuse médaille,
et se plongent dans ses dogmes comme dans une source épique de poésie;
mais combien y en a-t-il qui se mettent à genoux dans l'église qu'ils
décorent?--Beaucoup de philosophes embrassent sa cause et la plaident,
comme des avocats généreux celle d'un client pauvre et délaissé; leurs
écrits et leurs paroles aiment à s'empreindre de ses couleurs et de
ses formes, leurs livres aiment à s'orner de ses dorures gothiques,
leur travail entier se plaît à faire serpenter, autour de la croix, le
labyrinthe habile de leurs arguments; mais il est rare que cette croix
soit à leur côté dans la solitude.--Les hommes de guerre combattent et
meurent sans presque se souvenir de Dieu. Notre siècle sait qu'il est
ainsi, voudrait être autrement et ne le peut pas. Il se considère d'un
oeil morne, et aucun autre n'a mieux senti combien est malheureux un
siècle qui se voit.
«À ces signes funestes, quelques étrangers nous ont crus tombés dans
un état semblable à celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont
demandé si le caractère national n'allait pas se perdre pour toujours.
Mais ceux qui ont su nous voir de plus près ont remarqué ce caractère
de mâle détermination qui survit en nous à tout ce que le frottement
des sophismes a usé déplorablement. Les actions viriles n'ont rien
perdu, en France, de leur vigueur antique. Une prompte résolution
gouverne des sacrifices aussi grands, aussi entiers que jamais. Plus
froidement calculés, les combats s'exécutent avec une violence
savante.--La moindre pensée produit des actes aussi grands que jadis
la foi la plus fervente. Parmi nous, les croyances sont faibles, mais
l'homme est fort. Chaque fléau trouve cent Belzunces. La jeunesse
actuelle ne cesse de défier la mort par devoir ou par caprice, avec un
sourire de Spartiate, sourire d'autant plus grave que tous ne croient
pas au festin des dieux.
«Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru
solide. Je l'ai vu d'abord avec incertitude, et, dans le premier
moment, je n'y ai pas cru. J'ai craint de l'examiner, et j'ai
longtemps détourné de lui mes yeux. Ensuite, parce que j'étais
tourmenté du souvenir de cette première vue, je suis revenu malgré moi
à ce point visible, mais incertain. Je l'ai approché, j'en ai fait le
tour, j'ai vu sous lui et au-dessus de lui, j'y ai posé la main, je
l'ai trouvé assez fort pour servir d'appui dans la tourmente, et j'ai
été rassuré.
«Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une
pensée confuse; c'est un sentiment né avec nous, indépendant des
temps, des lieux, et même des religions; un sentiment fier,
inflexible, un instinct d'une incomparable beauté, qui n'a trouvé que
dans les temps modernes un nom digne de lui, mais qui déjà produisait
de sublimes grandeurs dans l'antiquité, et la fécondait comme ces
beaux fleuves qui, dans leur source et leurs premiers détours, n'ont
pas encore d'appellation. Cette foi, qui me semble rester à tous
encore et régner en souveraine dans les armées, est celle de
l'HONNEUR.
«Je ne vois point qu'elle se soit affaiblie et que rien l'ait usée. Ce
n'est point une idole, c'est, pour la plupart des hommes, un dieu et
un dieu autour duquel bien des dieux supérieurs sont tombés. La chute
de tous leurs temples n'a pas ébranlé sa statue.
«Une vitalité indéfinissable anime cette vertu bizarre, orgueilleuse,
qui se tient debout au milieu de tous nos vices, s'accordant même
avec eux au point de s'accroître de leur énergie.--Tandis que toutes
les vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous
élever, celle-ci paraît venir de nous-mêmes et tendre à monter
jusqu'au ciel.--C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire née
de la terre, sans palme céleste après la mort; c'est la vertu de la
vie.
«Telle qu'elle est, son culte, interprété de manières diverses, est
toujours incontesté. C'est une Religion mâle, sans symbole et sans
images, sans dogme et sans cérémonie, dont les lois ne sont écrites
nulle part;--et comment se fait-il que tous les hommes aient le
sentiment de sa sérieuse puissance? Les hommes actuels, les hommes de
l'heure où j'écris sont sceptiques et ironiques pour toute chose hors
pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononcé.--Ceci
n'est point théorie, mais observation.--L'homme, au nom d'Honneur,
sent remuer quelque chose en lui qui est comme une part de lui-même,
et cette secousse réveille toutes les forces de son orgueil et de son
énergie primitive. Une fermeté invincible le soutient contre tous et
contre lui-même à cette pensée de veiller sur ce tabernacle pur, qui
est dans sa poitrine comme un second coeur où siégerait un dieu. De là
lui viennent des consolations intérieures d'autant plus belles, qu'il
en ignore la source et la raison véritables; de là aussi des
révélations soudaines du Vrai, du Beau, du Juste; de là une lumière
qui va devant lui.
«L'Honneur, c'est la conscience, mais la conscience exaltée.--C'est le
respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu'à la passion
la plus ardente. Je ne vois, il est vrai, nulle unité dans son
principe; et toutes les fois que l'on a entrepris de le définir, on
s'est perdu dans les termes; mais je ne vois pas qu'on ait été plus
précis dans la définition de Dieu. Cela prouve-t-il contre une
existence que l'on sent universellement?
«C'est peut-être là le plus grand mérite de l'Honneur, d'être si
puissant et toujours beau, quelle que soit sa source!... Tantôt il
porte l'homme à ne pas survivre à un affront, tantôt à le soutenir
avec un éclat et une grandeur qui le réparent et en effacent la
souillure. En d'autres temps il invente de grandes entreprises, des
luttes magnifiques et persévérantes, des sacrifices inouïs lentement
accomplis et plus beaux par leur patience et leur obscurité que les
élans d'un enthousiasme subit, ou d'une violente indignation; il
produit des actes de bienfaisance que l'évangélique charité ne
surpassa jamais; il a des tolérances merveilleuses, de délicates
bontés, des indulgences divines et de sublimes pardons. Toujours et
partout il maintient dans toute sa beauté la dignité personnelle de
l'homme.
«L'Honneur, c'est la pudeur virile.
«La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est la chose sacrée
que cette chose inexprimable!
«Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression populaire,
universelle, décisive et simple cependant:--Donner sa parole
d'honneur.
«Voilà que la parole humaine cesse d'être l'expression des idées
seulement, elle devient la parole par excellence, la parole sacrée
entre toutes les paroles, comme si elle était née avec le premier mot
qu'ait dit la langue de l'homme; et comme si, après elle, il n'y avait
plus un mot digne d'être prononcé, elle devient la promesse de l'homme
à l'homme, bénie par tous les peuples; elle devient le serment même,
parce que vous y ajoutez le mot: Honneur.
«Dès lors, chacun a sa parole et s'y attache comme à sa vie. Le joueur
a la sienne, l'estime sacrée, et la garde; dans le désordre des
passions, elle est donnée, reçue, et, toute profane qu'elle est, on la
tient saintement. Cette parole est belle partout, et partout
consacrée. Ce principe, que l'on peut croire inné, auquel rien
n'oblige que l'assentiment intérieur de tous, n'est-il pas surtout
d'une souveraine beauté lorsqu'il est exercé par l'homme de guerre?
«La parole, qui trop souvent n'est qu'un mot pour l'homme de haute
politique, devient un fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un
dit légèrement ou avec perfidie, l'autre l'écrit sur la poussière avec
son sang, et c'est pour cela qu'il est honoré de tous, par-dessus
tous, et que beaucoup doivent baisser les yeux devant lui.
«Puisse, dans ses nouvelles phases, la plus pure des Religions ne pas
tenter de nier ou d'étouffer ce sentiment de l'Honneur qui veille en
nous comme une dernière lampe dans un temple dévasté! qu'elle se
l'approprie plutôt, et qu'elle l'unisse à ses splendeurs en la posant,
comme une lueur de plus, sur son autel, qu'elle veut rajeunir. C'est
là une oeuvre divine à faire.--Pour moi, frappé de ce signe heureux,
je n'ai voulu et ne pouvais faire qu'une oeuvre bien humble et tout
humaine, et constater simplement ce que j'ai cru voir de vivant encore
en nous.--Gardons-nous de dire de ce dieu antique de l'Honneur que
c'est un faux dieu, car la pierre de son autel est peut-être celle du
Dieu inconnu. L'aimant magique de cette pierre attire et attache les
coeurs d'acier, les coeurs des forts.--Dites si cela n'est pas, vous,
vous mes braves compagnons, vous à qui j'ai fait ces récits, ô
nouvelle légion Thébaine, vous dont la tête se fit écraser sur cette
pierre du Serment, dites-le, vous tous, Saints et Martyrs de la
religion de l'HONNEUR.»
Écrit à Paris, 20 août 1835.