XI.

Il conclut qu'à défaut de vertu divine, il reste à la société une

belle vertu humaine, l'_honneur_, cette vertu inconséquente qui

cherche sa récompense en soi-même, et qui vit d'illusion. Ces

considérations sont très-belles; les voici: à défaut de la vertu

réelle qui descend de Dieu, et qui remonte à lui, l'honneur est un

semblant de vertu, une échelle du néant posée contre le vide, et

conduisant au vide et au néant. Mais l'ombre d'une si belle chose que

la vertu est encore belle. La société ne pouvant vivre que de vertu,

l'honneur lui en masque l'absence; il faut la respecter comme

l'illusion d'une chose divine; c'est la vertu de l'armée, à qui on

n'en enseigne pas d'autre.

«Ce n'est pas sans dessein que j'ai essayé de tourner les regards de

l'armée vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans

l'_abnégation_ et la _résignation_. Jamais elle ne peut être

comparable en éclat à la grandeur de l'action où se développent

largement d'énergiques facultés; mais elle sera longtemps la seule à

laquelle puisse prétendre l'homme armé, car il est armé presque

inutilement aujourd'hui. Les grandeurs éblouissantes des conquérants

sont peut-être éteintes pour toujours. Leur éclat passé s'affaiblit,

je le répète, à mesure que s'accroît, dans les esprits, le dédain de

la guerre, et, dans les coeurs, le dégoût de ses cruautés froides. Les

armées permanentes embarrassent leurs maîtres. Chaque souverain

regarde son armée tristement; ce colosse assis à ses pieds, immobile

et muet, le gêne et l'épouvante; il n'en sait que faire, et craint

qu'il ne se tourne contre lui. Il le voit dévoré d'ardeur et ne

pouvant se mouvoir. Le besoin d'une circulation impossible ne cesse de

tourmenter le sang de ce grand corps, ce sang qui ne se répand pas et

bouillonne sans cesse. De temps à autre, des bruits de grandes guerres

s'élèvent et grondent comme un tonnerre éloigné; mais ces nuages

impuissants s'évanouissent, ces bombes se perdent en grains de sable,

en traités, en protocoles, que sais-je!--La philosophie a heureusement

rapetissé la guerre; les négociations la remplacent; la mécanique

achèvera de l'annuler par ses inventions.

«Mais en attendant que le monde, encore enfant, se délivre de ce jouet

féroce, en attendant cet accomplissement bien lent, qui me semble

infaillible, le soldat, l'homme des armées, a besoin d'être consolé de

la rigueur de sa condition. Il sent que la patrie, qui l'aimait à

cause des gloires dont il la couronnait, commence à le dédaigner pour

son oisiveté, ou le haïr à cause des guerres civiles dans lesquelles

on l'emploie à frapper sa mère.--Ce gladiateur, qui n'a plus même les

applaudissements du cirque, a besoin de prendre confiance en lui même,

et nous avons besoin de le plaindre pour lui rendre justice, parce

que, je l'ai dit, il est aveugle et muet; jeté où l'on veut qu'il

aille, en combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne

la mettra pas demain à son chapeau.

«Quelle idée le soutiendra, si ce n'est celle du devoir et de la

parole jurée? Et dans les incertitudes de sa route, dans ses scrupules

et ses rapports pesants, quel sentiment doit l'enflammer et peut

l'exalter dans nos jours de froideur et de découragement?

«Que nous reste-t-il de sacré?

«Dans le naufrage universel des croyances, quels débris où se puissent

rattacher encore les mains généreuses? Hors l'amour du _bien-être_ et

du luxe d'un jour, rien ne se voit à la surface de l'abîme. On

croirait que l'égoïsme a tout submergé; ceux même qui cherchent à

sauver les âmes et qui plongent avec courage se sentent prêts à être

engloutis. Les chefs des partis politiques prennent aujourd'hui le

catholicisme comme un mot d'ordre et un drapeau; mais quelle foi

ont-ils dans ses merveilles, et comment suivent-ils sa loi dans leur

vie?--Les artistes le mettent en lumière comme une précieuse médaille,

et se plongent dans ses dogmes comme dans une source épique de poésie;

mais combien y en a-t-il qui se mettent à genoux dans l'église qu'ils

décorent?--Beaucoup de philosophes embrassent sa cause et la plaident,

comme des avocats généreux celle d'un client pauvre et délaissé; leurs

écrits et leurs paroles aiment à s'empreindre de ses couleurs et de

ses formes, leurs livres aiment à s'orner de ses dorures gothiques,

leur travail entier se plaît à faire serpenter, autour de la croix, le

labyrinthe habile de leurs arguments; mais il est rare que cette croix

soit à leur côté dans la solitude.--Les hommes de guerre combattent et

meurent sans presque se souvenir de Dieu. Notre siècle sait qu'il est

ainsi, voudrait être autrement et ne le peut pas. Il se considère d'un

oeil morne, et aucun autre n'a mieux senti combien est malheureux un

siècle qui se voit.

«À ces signes funestes, quelques étrangers nous ont crus tombés dans

un état semblable à celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont

demandé si le caractère national n'allait pas se perdre pour toujours.

Mais ceux qui ont su nous voir de plus près ont remarqué ce caractère

de mâle détermination qui survit en nous à tout ce que le frottement

des sophismes a usé déplorablement. Les actions viriles n'ont rien

perdu, en France, de leur vigueur antique. Une prompte résolution

gouverne des sacrifices aussi grands, aussi entiers que jamais. Plus

froidement calculés, les combats s'exécutent avec une violence

savante.--La moindre pensée produit des actes aussi grands que jadis

la foi la plus fervente. Parmi nous, les croyances sont faibles, mais

l'homme est fort. Chaque fléau trouve cent Belzunces. La jeunesse

actuelle ne cesse de défier la mort par devoir ou par caprice, avec un

sourire de Spartiate, sourire d'autant plus grave que tous ne croient

pas au festin des dieux.

«Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru

solide. Je l'ai vu d'abord avec incertitude, et, dans le premier

moment, je n'y ai pas cru. J'ai craint de l'examiner, et j'ai

longtemps détourné de lui mes yeux. Ensuite, parce que j'étais

tourmenté du souvenir de cette première vue, je suis revenu malgré moi

à ce point visible, mais incertain. Je l'ai approché, j'en ai fait le

tour, j'ai vu sous lui et au-dessus de lui, j'y ai posé la main, je

l'ai trouvé assez fort pour servir d'appui dans la tourmente, et j'ai

été rassuré.

«Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une

pensée confuse; c'est un sentiment né avec nous, indépendant des

temps, des lieux, et même des religions; un sentiment fier,

inflexible, un instinct d'une incomparable beauté, qui n'a trouvé que

dans les temps modernes un nom digne de lui, mais qui déjà produisait

de sublimes grandeurs dans l'antiquité, et la fécondait comme ces

beaux fleuves qui, dans leur source et leurs premiers détours, n'ont

pas encore d'appellation. Cette foi, qui me semble rester à tous

encore et régner en souveraine dans les armées, est celle de

l'HONNEUR.

«Je ne vois point qu'elle se soit affaiblie et que rien l'ait usée. Ce

n'est point une idole, c'est, pour la plupart des hommes, un dieu et

un dieu autour duquel bien des dieux supérieurs sont tombés. La chute

de tous leurs temples n'a pas ébranlé sa statue.

«Une vitalité indéfinissable anime cette vertu bizarre, orgueilleuse,

qui se tient debout au milieu de tous nos vices, s'accordant même

avec eux au point de s'accroître de leur énergie.--Tandis que toutes

les vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous

élever, celle-ci paraît venir de nous-mêmes et tendre à monter

jusqu'au ciel.--C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire née

de la terre, sans palme céleste après la mort; c'est la vertu de la

vie.

«Telle qu'elle est, son culte, interprété de manières diverses, est

toujours incontesté. C'est une Religion mâle, sans symbole et sans

images, sans dogme et sans cérémonie, dont les lois ne sont écrites

nulle part;--et comment se fait-il que tous les hommes aient le

sentiment de sa sérieuse puissance? Les hommes actuels, les hommes de

l'heure où j'écris sont sceptiques et ironiques pour toute chose hors

pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononcé.--Ceci

n'est point théorie, mais observation.--L'homme, au nom d'Honneur,

sent remuer quelque chose en lui qui est comme une part de lui-même,

et cette secousse réveille toutes les forces de son orgueil et de son

énergie primitive. Une fermeté invincible le soutient contre tous et

contre lui-même à cette pensée de veiller sur ce tabernacle pur, qui

est dans sa poitrine comme un second coeur où siégerait un dieu. De là

lui viennent des consolations intérieures d'autant plus belles, qu'il

en ignore la source et la raison véritables; de là aussi des

révélations soudaines du Vrai, du Beau, du Juste; de là une lumière

qui va devant lui.

«L'Honneur, c'est la conscience, mais la conscience exaltée.--C'est le

respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu'à la passion

la plus ardente. Je ne vois, il est vrai, nulle unité dans son

principe; et toutes les fois que l'on a entrepris de le définir, on

s'est perdu dans les termes; mais je ne vois pas qu'on ait été plus

précis dans la définition de Dieu. Cela prouve-t-il contre une

existence que l'on sent universellement?

«C'est peut-être là le plus grand mérite de l'Honneur, d'être si

puissant et toujours beau, quelle que soit sa source!... Tantôt il

porte l'homme à ne pas survivre à un affront, tantôt à le soutenir

avec un éclat et une grandeur qui le réparent et en effacent la

souillure. En d'autres temps il invente de grandes entreprises, des

luttes magnifiques et persévérantes, des sacrifices inouïs lentement

accomplis et plus beaux par leur patience et leur obscurité que les

élans d'un enthousiasme subit, ou d'une violente indignation; il

produit des actes de bienfaisance que l'évangélique charité ne

surpassa jamais; il a des tolérances merveilleuses, de délicates

bontés, des indulgences divines et de sublimes pardons. Toujours et

partout il maintient dans toute sa beauté la dignité personnelle de

l'homme.

«L'Honneur, c'est la pudeur virile.

«La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est la chose sacrée

que cette chose inexprimable!

«Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression populaire,

universelle, décisive et simple cependant:--Donner sa parole

d'honneur.

«Voilà que la parole humaine cesse d'être l'expression des idées

seulement, elle devient la parole par excellence, la parole sacrée

entre toutes les paroles, comme si elle était née avec le premier mot

qu'ait dit la langue de l'homme; et comme si, après elle, il n'y avait

plus un mot digne d'être prononcé, elle devient la promesse de l'homme

à l'homme, bénie par tous les peuples; elle devient le serment même,

parce que vous y ajoutez le mot: Honneur.

«Dès lors, chacun a sa parole et s'y attache comme à sa vie. Le joueur

a la sienne, l'estime sacrée, et la garde; dans le désordre des

passions, elle est donnée, reçue, et, toute profane qu'elle est, on la

tient saintement. Cette parole est belle partout, et partout

consacrée. Ce principe, que l'on peut croire inné, auquel rien

n'oblige que l'assentiment intérieur de tous, n'est-il pas surtout

d'une souveraine beauté lorsqu'il est exercé par l'homme de guerre?

«La parole, qui trop souvent n'est qu'un mot pour l'homme de haute

politique, devient un fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un

dit légèrement ou avec perfidie, l'autre l'écrit sur la poussière avec

son sang, et c'est pour cela qu'il est honoré de tous, par-dessus

tous, et que beaucoup doivent baisser les yeux devant lui.

«Puisse, dans ses nouvelles phases, la plus pure des Religions ne pas

tenter de nier ou d'étouffer ce sentiment de l'Honneur qui veille en

nous comme une dernière lampe dans un temple dévasté! qu'elle se

l'approprie plutôt, et qu'elle l'unisse à ses splendeurs en la posant,

comme une lueur de plus, sur son autel, qu'elle veut rajeunir. C'est

là une oeuvre divine à faire.--Pour moi, frappé de ce signe heureux,

je n'ai voulu et ne pouvais faire qu'une oeuvre bien humble et tout

humaine, et constater simplement ce que j'ai cru voir de vivant encore

en nous.--Gardons-nous de dire de ce dieu antique de l'Honneur que

c'est un faux dieu, car la pierre de son autel est peut-être celle du

Dieu inconnu. L'aimant magique de cette pierre attire et attache les

coeurs d'acier, les coeurs des forts.--Dites si cela n'est pas, vous,

vous mes braves compagnons, vous à qui j'ai fait ces récits, ô

nouvelle légion Thébaine, vous dont la tête se fit écraser sur cette

pierre du Serment, dites-le, vous tous, Saints et Martyrs de la

religion de l'HONNEUR.»

Écrit à Paris, 20 août 1835.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 227 / 254 题