«Et il arrêta son pauvre mulet, qui me parut charmé que j'eusse fait
cette question. En même temps il souleva la toile cirée de sa petite
charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque,
et je vis quelque chose de bien douloureux. Je vis deux yeux bleus,
démesurés de grandeur, admirables de forme, sortant d'une tête pâle,
amaigrie et longue, inondée de cheveux blonds, tout plats. Je ne vis
en vérité que ces deux yeux, qui étaient tout dans cette pauvre femme,
car le reste était mort. Son front était rouge; ses joues creuses et
blanches avaient des pommettes bleuâtres; elle était accroupie au
milieu de la paille, si bien qu'on en voyait à peine sortir ses deux
genoux, sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous
regarda un moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit à
jouer. Il me parut qu'elle s'appliquait à comprendre comment sa main
droite battrait sa main gauche.
«--Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partie-là, me dit le
chef de bataillon; demain, ce sera peut-être un autre jeu qui durera
longtemps. C'est drôle, hein?
«En même temps il se mit à replacer la toile cirée de son schako, que
la pluie avait un peu dérangée.
«--Pauvre Laurette! dis-je, tu as perdu pour toujours, va.
«J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main;
elle me donna la sienne machinalement, et en souriant avec beaucoup de
douceur. Je remarquai avec étonnement qu'elle avait à ses longs doigts
deux bagues de diamants; je pensai que c'étaient encore les bagues de
sa mère, et je me demandai comment la misère les avait laissées là.
Pour un monde entier je n'en aurais pas fait l'observation au
commandant; mais, comme il me suivait des yeux, et voyait les miens
arrêtés sur les doigts de Laure, il me dit avec un certain air
d'orgueil:
«--Ce sont d'assez gros diamants, n'est-ce pas? Ils pourraient avoir
leur prix dans l'occasion, mais je n'ai pas voulu qu'elle s'en
séparât, la pauvre enfant. Quand on y touche, elle pleure, elle ne les
quitte pas. Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de
temps en temps. J'ai tenu parole à son pauvre petit mari, et, en
vérité, je ne me repens pas. Je ne l'ai jamais quittée, et j'ai dit
partout que c'était ma fille qui était folle. On a respecté ça. À
l'armée tout s'arrange mieux qu'on ne le croit à Paris, allez!--Elle a
fait toutes les guerres de l'Empereur avec moi, et je l'ai toujours
tirée d'affaire. Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille
et une petite voiture, ce n'est jamais impossible. Elle avait une
tenue assez soignée, et moi, étant chef de bataillon, avec une bonne
paye, ma pension de la Légion d'honneur et le mois Napoléon, dont la
solde était double, dans le temps, j'étais tout à fait au courant de
mon affaire, et elle ne me gênait pas. Au contraire, ses enfantillages
faisaient rire quelquefois les officiers du 7e léger.
«Alors il s'approcha d'elle et lui frappa sur l'épaule, comme il eût
fait à son petit mulet.
«--Eh bien, ma fille! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui
est là; voyons, un petit signe de tête.
«Elle se remit à ses dominos.
«--Oh! dit-il, c'est qu'elle est un peu farouche aujourd'hui, parce
qu'il pleut. Cependant elle ne s'enrhume jamais. Les fous, ça n'est
jamais malade, c'est commode de ce côté-là. À la Bérésina et dans
toute la retraite de Moscou, elle allait nu-tête.--Allons, ma fille,
joue toujours, va, ne t'inquiète pas de nous; fais ta volonté, va,
Laurette!
«Elle lui prit la main qu'il appuyait sur son épaule, une grosse main
noire et ridée; elle la porta timidement à ses lèvres et la baisa
comme une pauvre esclave. Je me sentis le coeur serré par ce baiser,
et je tournai bride violemment.
«--Voulons-nous continuer notre marche, commandant? lui dis-je; la
nuit viendra avant que nous soyons à Béthune.
«Le commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue
jaune qui chargeait ses bottes; ensuite il monta sur le marchepied de
la charrette, ramena sur la tête de Laure le capuchon de drap d'un
petit manteau qu'elle avait. Il ôta sa cravate de soie noire et la mit
autour du cou de sa fille adoptive; après quoi il donna le coup de
pied au mulet, fit son mouvement d'épaule et dit:--En route, mauvaise
troupe!--Et nous repartîmes.
«La pluie tombait toujours tristement; le ciel gris et la terre grise
s'étendaient sans fin; une sorte de lumière terne, un pâle soleil,
tout mouillé, s'abaissait derrière de grands moulins qui ne tournaient
pas. Nous retombâmes dans un grand silence.
«Je regardais mon vieux commandant; il marchait à grands pas, avec une
vigueur toujours soutenue, tandis que son mulet n'en pouvait plus, et
que mon cheval même commençait à baisser la tête. Ce brave homme ôtait
de temps à autre son schako pour essuyer son front chauve et quelques
cheveux gris de sa tête, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches
blanches, d'où tombait la pluie. Il ne s'inquiétait pas de l'effet
qu'avait pu faire sur moi son récit. Il ne s'était fait ni meilleur ni
plus mauvais qu'il n'était. Il n'avait pas daigné se dessiner. Il ne
pensait pas à lui-même, et au bout d'un quart d'heure il entama, sur
le même ton, une histoire bien plus longue sur une campagne du
maréchal Masséna, où il avait formé son bataillon en carré contre je
ne sais quelle cavalerie. Je ne l'écoutai pas, quoiqu'il s'échauffât
pour me démontrer la supériorité du fantassin sur le cavalier.
«La nuit vint, nous n'allions pas vite. La boue devenait plus épaisse
et plus profonde. Rien sur la route et rien au bout. Nous nous
arrêtâmes au pied d'un arbre mort, le seul arbre du chemin. Il donna
d'abord ses soins à son mulet, comme moi à mon cheval. Ensuite il
regarda dans la charrette, comme une mère dans le berceau de son
enfant. Je l'entendais qui disait:--Allons, ma fille, mets cette
redingote sur tes pieds, et tâche de dormir.--Allons, c'est bien! elle
n'a pas une goutte de pluie.--Ah! diable! elle a cassé ma montre, que
je lui avais laissée au cou!--Oh! ma pauvre montre d'argent!--Allons,
c'est égal; mon enfant, tâche de dormir. Voilà le beau temps qui va
venir bientôt.--C'est drôle! elle a toujours la fièvre; les folles
sont comme ça. Tiens, voilà du chocolat pour toi, mon enfant.
«Il appuya la charrette à l'arbre, et nous nous assîmes sous les
roues, à l'abri de l'éternelle ondée, partageant un petit pain à lui
et un à moi; mauvais souper.
«--Je suis fâché que nous n'ayons que ça, dit-il; mais ça vaut mieux
que du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manière
de sel, comme on en mangeait en Russie. La pauvre petite femme, il
faut bien que je lui donne ce que j'ai de mieux; vous voyez que je la
mets toujours à part. Elle ne peut pas souffrir le voisinage d'un
homme depuis l'affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l'air de
croire que je suis son père; malgré cela, elle m'étranglerait si je
voulais l'embrasser seulement sur le front. L'éducation leur laisse
toujours quelque chose, à ce qu'il paraît, car je ne l'ai jamais vue
oublier de se cacher comme une religieuse.--C'est drôle, hein?
«Comme il parlait d'elle de cette manière, nous l'entendîmes soupirer
et dire: _Ôtez ce plomb! ôtez-moi ce plomb!_ Je me levai, il me fit
rasseoir.
«--Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien; elle dit ça toute sa vie,
parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tête. Ça ne
l'empêche pas de faire tout ce qu'on lui dit, et cela avec beaucoup de
douceur.
«Je me tus, en l'écoutant avec tristesse. Je me mis à calculer que, de
1797 à 1815, où nous étions, dix-huit années s'étaient ainsi passées
pour cet homme.--Je demeurai longtemps en silence à côté de lui,
cherchant à me rendre compte de ce caractère et de cette destinée.
Ensuite, à propos de rien, je lui donnai une poignée de main pleine
d'enthousiasme. Il en fut étonné.
«--Vous êtes un digne homme, lui dis-je. Il me répondit:
«--Eh! pourquoi donc? Est-ce à cause de cette pauvre femme?... Vous
sentez bien, mon enfant, que c'était un devoir. Il y a longtemps que
j'ai fait abnégation.
«Et il me parla encore de Masséna.
«Le lendemain, au jour, nous arrivâmes à Béthune, petite ville laide
et fortifiée, où l'on dirait que les remparts, en resserrant leur
cercle, ont pressé les maisons l'une sur l'autre. Tout y était en
confusion, c'était le moment d'une alerte. Les habitants commençaient
à retirer les drapeaux blancs des fenêtres, et à coudre les trois
couleurs dans leurs maisons. Les tambours battaient la générale; les
trompettes sonnaient _à cheval_, par ordre de M. le duc de Berry. Les
longues charrettes picardes portaient les Cent-Suisses et leurs
bagages; les canons des Gardes du Corps courant aux remparts, les
voitures des princes, les escadrons des Compagnies-Rouges se formant,
encombraient la ville. La vue des Gendarmes du roi et des
Mousquetaires me fit oublier mon vieux compagnon de route. Je joignis
ma compagnie, et je perdis dans la foule la petite charrette et ses
pauvres habitants. À mon grand regret, c'était pour toujours que je
les perdais.
«Ce fut la première fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai coeur
de soldat. Cette rencontre me révéla une nature d'homme qui m'était
inconnue, et que le pays connaît mal et ne traite pas bien; je la
plaçai dès lors très-haut dans mon estime. J'ai souvent cherché depuis
autour de moi quelque homme semblable à celui-là et capable de cette
abnégation de soi-même entière et insouciante. Or, durant quatorze
années que j'ai vécu dans l'armée, ce n'est qu'en elle, et surtout
dans les rangs dédaignés et pauvres de l'infanterie, que j'ai retrouvé
ces hommes de caractère antique, poussant le sentiment du devoir
jusqu'à ses dernières conséquences, n'ayant ni remords de l'obéissance
ni honte de la pauvreté, simples de moeurs et de langage, fiers de la
gloire du pays, et insouciants de la leur propre, s'enfermant avec
plaisir dans leur obscurité, et partageant avec les malheureux le pain
noir qu'ils payent de leur sang.
«J'ignorai longtemps ce qu'était devenu ce pauvre chef de bataillon,
d'autant plus qu'il ne m'avait pas dit son nom, et je ne le lui avais
pas demandé. Un jour cependant, au milieu de 1825, je crois, un vieux
capitaine d'infanterie de ligne à qui je le décrivis, en attendant la
parade, me dit:
«--Eh! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvre diable! C'était un
brave homme; il a été _descendu_ par un boulet à Waterloo. Il avait en
effet laissé aux bagages une espèce de fille folle que nous menâmes à
l'hôpital d'Amiens, en allant à l'armée de la Loire, et qui y mourut,
furieuse, au bout de trois jours.
«--Je le crois bien, dis-je; elle n'avait plus son père nourricier!
«--Ah! bah! _père!_ qu'est-ce que vous dites donc? ajouta-t-il d'un
air qu'il voulait rendre fin et licencieux.
«--Je dis qu'on bat le rappel, repris-je en sortant. Et moi aussi,
j'ai fait abnégation.»
Qui n'a pleuré? qui n'a senti ici jusqu'au fond des entrailles
l'horrible obéissance de ce soldat qui a remis sa volonté dans celle
de son chef, à qui son chef commande un véritable crime qui tue deux
êtres en un, et qui se voit obligé d'obéir en mer, et quand l'ordre ne
peut plus être discuté?--On me répond: Il pouvait déchirer l'ordre et
mourir lui-même. C'est vrai, mais quelle est la constitution d'armée
qui suppose dans chaque soldat un Brutus?