IX.

«Et il arrêta son pauvre mulet, qui me parut charmé que j'eusse fait

cette question. En même temps il souleva la toile cirée de sa petite

charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque,

et je vis quelque chose de bien douloureux. Je vis deux yeux bleus,

démesurés de grandeur, admirables de forme, sortant d'une tête pâle,

amaigrie et longue, inondée de cheveux blonds, tout plats. Je ne vis

en vérité que ces deux yeux, qui étaient tout dans cette pauvre femme,

car le reste était mort. Son front était rouge; ses joues creuses et

blanches avaient des pommettes bleuâtres; elle était accroupie au

milieu de la paille, si bien qu'on en voyait à peine sortir ses deux

genoux, sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous

regarda un moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit à

jouer. Il me parut qu'elle s'appliquait à comprendre comment sa main

droite battrait sa main gauche.

«--Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partie-là, me dit le

chef de bataillon; demain, ce sera peut-être un autre jeu qui durera

longtemps. C'est drôle, hein?

«En même temps il se mit à replacer la toile cirée de son schako, que

la pluie avait un peu dérangée.

«--Pauvre Laurette! dis-je, tu as perdu pour toujours, va.

«J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main;

elle me donna la sienne machinalement, et en souriant avec beaucoup de

douceur. Je remarquai avec étonnement qu'elle avait à ses longs doigts

deux bagues de diamants; je pensai que c'étaient encore les bagues de

sa mère, et je me demandai comment la misère les avait laissées là.

Pour un monde entier je n'en aurais pas fait l'observation au

commandant; mais, comme il me suivait des yeux, et voyait les miens

arrêtés sur les doigts de Laure, il me dit avec un certain air

d'orgueil:

«--Ce sont d'assez gros diamants, n'est-ce pas? Ils pourraient avoir

leur prix dans l'occasion, mais je n'ai pas voulu qu'elle s'en

séparât, la pauvre enfant. Quand on y touche, elle pleure, elle ne les

quitte pas. Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de

temps en temps. J'ai tenu parole à son pauvre petit mari, et, en

vérité, je ne me repens pas. Je ne l'ai jamais quittée, et j'ai dit

partout que c'était ma fille qui était folle. On a respecté ça. À

l'armée tout s'arrange mieux qu'on ne le croit à Paris, allez!--Elle a

fait toutes les guerres de l'Empereur avec moi, et je l'ai toujours

tirée d'affaire. Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille

et une petite voiture, ce n'est jamais impossible. Elle avait une

tenue assez soignée, et moi, étant chef de bataillon, avec une bonne

paye, ma pension de la Légion d'honneur et le mois Napoléon, dont la

solde était double, dans le temps, j'étais tout à fait au courant de

mon affaire, et elle ne me gênait pas. Au contraire, ses enfantillages

faisaient rire quelquefois les officiers du 7e léger.

«Alors il s'approcha d'elle et lui frappa sur l'épaule, comme il eût

fait à son petit mulet.

«--Eh bien, ma fille! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui

est là; voyons, un petit signe de tête.

«Elle se remit à ses dominos.

«--Oh! dit-il, c'est qu'elle est un peu farouche aujourd'hui, parce

qu'il pleut. Cependant elle ne s'enrhume jamais. Les fous, ça n'est

jamais malade, c'est commode de ce côté-là. À la Bérésina et dans

toute la retraite de Moscou, elle allait nu-tête.--Allons, ma fille,

joue toujours, va, ne t'inquiète pas de nous; fais ta volonté, va,

Laurette!

«Elle lui prit la main qu'il appuyait sur son épaule, une grosse main

noire et ridée; elle la porta timidement à ses lèvres et la baisa

comme une pauvre esclave. Je me sentis le coeur serré par ce baiser,

et je tournai bride violemment.

«--Voulons-nous continuer notre marche, commandant? lui dis-je; la

nuit viendra avant que nous soyons à Béthune.

«Le commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue

jaune qui chargeait ses bottes; ensuite il monta sur le marchepied de

la charrette, ramena sur la tête de Laure le capuchon de drap d'un

petit manteau qu'elle avait. Il ôta sa cravate de soie noire et la mit

autour du cou de sa fille adoptive; après quoi il donna le coup de

pied au mulet, fit son mouvement d'épaule et dit:--En route, mauvaise

troupe!--Et nous repartîmes.

«La pluie tombait toujours tristement; le ciel gris et la terre grise

s'étendaient sans fin; une sorte de lumière terne, un pâle soleil,

tout mouillé, s'abaissait derrière de grands moulins qui ne tournaient

pas. Nous retombâmes dans un grand silence.

«Je regardais mon vieux commandant; il marchait à grands pas, avec une

vigueur toujours soutenue, tandis que son mulet n'en pouvait plus, et

que mon cheval même commençait à baisser la tête. Ce brave homme ôtait

de temps à autre son schako pour essuyer son front chauve et quelques

cheveux gris de sa tête, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches

blanches, d'où tombait la pluie. Il ne s'inquiétait pas de l'effet

qu'avait pu faire sur moi son récit. Il ne s'était fait ni meilleur ni

plus mauvais qu'il n'était. Il n'avait pas daigné se dessiner. Il ne

pensait pas à lui-même, et au bout d'un quart d'heure il entama, sur

le même ton, une histoire bien plus longue sur une campagne du

maréchal Masséna, où il avait formé son bataillon en carré contre je

ne sais quelle cavalerie. Je ne l'écoutai pas, quoiqu'il s'échauffât

pour me démontrer la supériorité du fantassin sur le cavalier.

«La nuit vint, nous n'allions pas vite. La boue devenait plus épaisse

et plus profonde. Rien sur la route et rien au bout. Nous nous

arrêtâmes au pied d'un arbre mort, le seul arbre du chemin. Il donna

d'abord ses soins à son mulet, comme moi à mon cheval. Ensuite il

regarda dans la charrette, comme une mère dans le berceau de son

enfant. Je l'entendais qui disait:--Allons, ma fille, mets cette

redingote sur tes pieds, et tâche de dormir.--Allons, c'est bien! elle

n'a pas une goutte de pluie.--Ah! diable! elle a cassé ma montre, que

je lui avais laissée au cou!--Oh! ma pauvre montre d'argent!--Allons,

c'est égal; mon enfant, tâche de dormir. Voilà le beau temps qui va

venir bientôt.--C'est drôle! elle a toujours la fièvre; les folles

sont comme ça. Tiens, voilà du chocolat pour toi, mon enfant.

«Il appuya la charrette à l'arbre, et nous nous assîmes sous les

roues, à l'abri de l'éternelle ondée, partageant un petit pain à lui

et un à moi; mauvais souper.

«--Je suis fâché que nous n'ayons que ça, dit-il; mais ça vaut mieux

que du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manière

de sel, comme on en mangeait en Russie. La pauvre petite femme, il

faut bien que je lui donne ce que j'ai de mieux; vous voyez que je la

mets toujours à part. Elle ne peut pas souffrir le voisinage d'un

homme depuis l'affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l'air de

croire que je suis son père; malgré cela, elle m'étranglerait si je

voulais l'embrasser seulement sur le front. L'éducation leur laisse

toujours quelque chose, à ce qu'il paraît, car je ne l'ai jamais vue

oublier de se cacher comme une religieuse.--C'est drôle, hein?

«Comme il parlait d'elle de cette manière, nous l'entendîmes soupirer

et dire: _Ôtez ce plomb! ôtez-moi ce plomb!_ Je me levai, il me fit

rasseoir.

«--Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien; elle dit ça toute sa vie,

parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tête. Ça ne

l'empêche pas de faire tout ce qu'on lui dit, et cela avec beaucoup de

douceur.

«Je me tus, en l'écoutant avec tristesse. Je me mis à calculer que, de

1797 à 1815, où nous étions, dix-huit années s'étaient ainsi passées

pour cet homme.--Je demeurai longtemps en silence à côté de lui,

cherchant à me rendre compte de ce caractère et de cette destinée.

Ensuite, à propos de rien, je lui donnai une poignée de main pleine

d'enthousiasme. Il en fut étonné.

«--Vous êtes un digne homme, lui dis-je. Il me répondit:

«--Eh! pourquoi donc? Est-ce à cause de cette pauvre femme?... Vous

sentez bien, mon enfant, que c'était un devoir. Il y a longtemps que

j'ai fait abnégation.

«Et il me parla encore de Masséna.

«Le lendemain, au jour, nous arrivâmes à Béthune, petite ville laide

et fortifiée, où l'on dirait que les remparts, en resserrant leur

cercle, ont pressé les maisons l'une sur l'autre. Tout y était en

confusion, c'était le moment d'une alerte. Les habitants commençaient

à retirer les drapeaux blancs des fenêtres, et à coudre les trois

couleurs dans leurs maisons. Les tambours battaient la générale; les

trompettes sonnaient _à cheval_, par ordre de M. le duc de Berry. Les

longues charrettes picardes portaient les Cent-Suisses et leurs

bagages; les canons des Gardes du Corps courant aux remparts, les

voitures des princes, les escadrons des Compagnies-Rouges se formant,

encombraient la ville. La vue des Gendarmes du roi et des

Mousquetaires me fit oublier mon vieux compagnon de route. Je joignis

ma compagnie, et je perdis dans la foule la petite charrette et ses

pauvres habitants. À mon grand regret, c'était pour toujours que je

les perdais.

«Ce fut la première fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai coeur

de soldat. Cette rencontre me révéla une nature d'homme qui m'était

inconnue, et que le pays connaît mal et ne traite pas bien; je la

plaçai dès lors très-haut dans mon estime. J'ai souvent cherché depuis

autour de moi quelque homme semblable à celui-là et capable de cette

abnégation de soi-même entière et insouciante. Or, durant quatorze

années que j'ai vécu dans l'armée, ce n'est qu'en elle, et surtout

dans les rangs dédaignés et pauvres de l'infanterie, que j'ai retrouvé

ces hommes de caractère antique, poussant le sentiment du devoir

jusqu'à ses dernières conséquences, n'ayant ni remords de l'obéissance

ni honte de la pauvreté, simples de moeurs et de langage, fiers de la

gloire du pays, et insouciants de la leur propre, s'enfermant avec

plaisir dans leur obscurité, et partageant avec les malheureux le pain

noir qu'ils payent de leur sang.

«J'ignorai longtemps ce qu'était devenu ce pauvre chef de bataillon,

d'autant plus qu'il ne m'avait pas dit son nom, et je ne le lui avais

pas demandé. Un jour cependant, au milieu de 1825, je crois, un vieux

capitaine d'infanterie de ligne à qui je le décrivis, en attendant la

parade, me dit:

«--Eh! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvre diable! C'était un

brave homme; il a été _descendu_ par un boulet à Waterloo. Il avait en

effet laissé aux bagages une espèce de fille folle que nous menâmes à

l'hôpital d'Amiens, en allant à l'armée de la Loire, et qui y mourut,

furieuse, au bout de trois jours.

«--Je le crois bien, dis-je; elle n'avait plus son père nourricier!

«--Ah! bah! _père!_ qu'est-ce que vous dites donc? ajouta-t-il d'un

air qu'il voulait rendre fin et licencieux.

«--Je dis qu'on bat le rappel, repris-je en sortant. Et moi aussi,

j'ai fait abnégation.»

Qui n'a pleuré? qui n'a senti ici jusqu'au fond des entrailles

l'horrible obéissance de ce soldat qui a remis sa volonté dans celle

de son chef, à qui son chef commande un véritable crime qui tue deux

êtres en un, et qui se voit obligé d'obéir en mer, et quand l'ordre ne

peut plus être discuté?--On me répond: Il pouvait déchirer l'ordre et

mourir lui-même. C'est vrai, mais quelle est la constitution d'armée

qui suppose dans chaque soldat un Brutus?

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 225 / 254 题