«Ce n'est pas à moi qu'il appartient de parler du succès de ce drame;
il a été au-delà des espérances les plus exagérées de ceux qui
voulaient bien le souhaiter. Malgré la conscience qu'on ne peut
s'empêcher d'avoir de ce qu'il y a de passager dans l'éclat du
théâtre, il y a aussi quelque chose de grand, de grave et presque
religieux dans cette alliance contractée avec l'assemblée dont on est
entendu, et c'est une solennelle récompense des fatigues de
l'esprit.--Aussi serait-il injuste de ne pas nommer les interprètes à
qui l'on a confié ses idées dans un livre qui sera plus durable que
les représentations du drame qu'il renferme. Pour moi, j'ai toujours
pensé que l'on ne saurait rendre trop hautement justice aux acteurs,
eux dont l'art difficile s'unit à celui du poëte dramatique, et
complète son oeuvre.--Ils parlent, ils combattent pour lui, et offrent
leur poitrine aux coups qu'il va recevoir, peut-être; ils vont à la
conquête de la gloire solide qu'il conserve, et n'ont pour eux que
celle d'un moment. Séparés du monde qui leur est bien sévère, leurs
travaux sont perpétuels, et leur triomphe va peu au-delà de leur
existence. Comment ne pas constater le souvenir des efforts qu'ils
font tous, et ne pas écrire ce que signerait chacun de ces
spectateurs qui les applaudissent avec ivresse?
«Jamais aucune pièce de théâtre ne fut mieux jouée, je crois, que ne
l'a été celle-ci, et le mérite en est grand; car, derrière le drame
écrit, il y a comme un second drame que l'écriture n'atteint pas, et
que n'expriment pas les paroles. Ce drame repose dans le mystérieux
amour de Chatterton et de Kitty Bell; cet amour qui se devine toujours
et ne se dit jamais; cet amour de deux êtres si purs qu'ils n'oseront
jamais se parler, ni rester seuls qu'au moment de la mort, amour qui
n'a pour expression que de timides regards, pour message qu'une Bible,
pour messagers que deux enfants, pour caresses que la trace des lèvres
et des larmes que ces fronts innocents portent de la jeune mère au
jeune poëte; amour que le quaker repousse toujours d'une main
tremblante et gronde d'une voix attendrie. Ces rigueurs paternelles,
ces tendresses voilées, ont été exprimées et nuancées avec une
perfection rare et un goût exquis. Assez d'autres se chargeront de
juger et de critiquer les acteurs; moi je me plais à dire ce qu'ils
avaient à vaincre, et en quoi ils ont réussi.
«L'onction et la sérénité d'une vie sainte et courageuse, la douce
gravité du quaker, la profondeur de sa prudence, la chaleur passionnée
de ses sympathies et de ses prières, tout ce qu'il y a de sacré et de
puissant dans son intervention paternelle, a été parfaitement exprimé
par le talent savant et expérimenté de M. Joanny. Ses cheveux blancs,
son aspect vénérable et bon, ajoutaient à son habileté consommée la
naïveté d'une réalisation complète.
«Un homme très-jeune encore, M. Geffroy, a accepté et hardiment abordé
les difficultés sans nombre d'un rôle qui, à lui seul, est la pièce
entière. Il a dignement porté ce fardeau, regardé comme pesant par les
plus savants acteurs. Avec une haute intelligence il a fait comprendre
la fierté de Chatterton dans sa lutte perpétuelle, opposée à la
candeur juvénile de son caractère; la profondeur de ses douleurs et de
ses travaux, en contraste avec la douceur paisible de ses penchants;
son accablement, chaque fois que le rocher qu'il roule retombe sur lui
pour l'écraser; sa dernière indignation et sa résolution subite de
mourir, et par-dessus tous ces traits, exprimés avec un talent
souple, fort et plein d'avenir, l'élévation de sa joie lorsque enfin
il a délivré son âme et la sent libre de retourner dans sa véritable
patrie.
«Entre ces deux personnages s'est montrée, dans toute la pureté idéale
de sa forme, Kitty Bell, l'une des rêveries de Stello. On savait
quelle tragédienne on allait revoir dans Mme Dorval; mais avait-on
prévu cette grâce poétique avec laquelle elle a dessiné la femme
nouvelle qu'elle a voulu devenir? Je ne le crois pas. Sans cesse elle
fait naître le souvenir des Vierges maternelles de Raphaël et des plus
beaux tableaux de la Charité;--sans efforts elle est posée comme
elles; comme elles aussi, elle porte, elle emmène, elle assied ses
enfants, qui ne semblent jamais pouvoir être séparés de leur gracieuse
mère; offrant ainsi aux peintres des groupes dignes de leur étude, et
qui ne semblent pas étudiés. Ici sa voix est tendre jusque dans la
douleur et le désespoir; sa parole lente et mélancolique est celle de
l'abandon et de la pitié; ses gestes, ceux de la dévotion
bienfaisante; ses regards ne cessent de demander grâce au ciel pour
l'infortune; ses mains sont toujours prêtes à se croiser pour la
prière; on sent que les élans de son coeur, contenus par le devoir,
lui vont être mortels aussitôt que l'amour et la terreur l'auront
vaincue. Rien n'est innocent et doux comme ses ruses et ses
coquetteries naïves pour obtenir que le quaker lui parle de
Chatterton. Elle est bonne et modeste jusqu'à ce qu'elle soit
surprenante d'énergie, de tragique grandeur et d'inspirations
imprévues, quand l'effroi fait enfin sortir au dehors tout le coeur
d'une femme et d'une amante. Elle est poétique dans tous les détails
de ce rôle qu'elle caresse avec amour, et dans son ensemble qu'elle
paraît avoir composé avec prédilection, montrant enfin sur la scène
française le talent le plus accompli dont le théâtre se puisse
enorgueillir.
«Ainsi ont été représentés les trois grands caractères sur lesquels
repose le drame. Trois autres personnages, dont les premiers sont les
victimes, ont été rendus avec une rare vérité. John Bell est bien
l'égoïste, le calculateur bourru; bas avec les grands, insolent avec
les petits. Le lord-maire est bien le protecteur empesé, sot, confiant
en lui-même, et ces deux rôles sont largement joués. Lord Talbot,
bruyant, insupportable et obligeant sans bonté, a été représenté avec
élégance, ainsi que ses amis importuns.
«J'avais désiré et j'ai obtenu que cet ensemble offrît l'aspect sévère
et simple d'un tableau flamand, et j'ai pu ainsi faire sortir quelques
vérités morales du sein d'une famille grave et honnête; agiter une
question sociale, et en faire découler les idées de ces lèvres qui
doivent les trouver sans effort, les faisant naître du sentiment
profond de leur position dans la vie.
«Cette porte est ouverte à présent, et le peuple le plus impatient a
écouté les plus longs développements philosophiques et lyriques.
«Essayons à l'avenir de tirer la scène du dédain où sa futilité
l'ensevelirait infailliblement en peu de temps. Les hommes sérieux et
les familles honorables qui s'en éloignent pourront revenir à cette
tribune et à cette chaire, si l'on y trouve des pensées et des
sentiments dignes de graves réflexions.»