Or nous, à notre tour, examinons la pensée de l'oeuvre et l'idée
elle-même.
Il y avait à Londres, peu d'années avant la révolution, un jeune homme
d'une méchante nature, d'une profonde immoralité, et d'une immoralité
naturelle qui s'appelle ingratitude; il annonçait de plus un certain
talent d'écrivain et de poëte. Il s'appelait Chatterton. Lisez les
mémoires du temps, vous verrez sa conduite. Nous n'avons heureusement
pas en France de nature aussi perverse (le crime en dehors), mais il y
a des cas où le vice vaut le crime. Il cherche des bienfaiteurs, il en
trouve et il écrit contre eux. Enfin, discrédité par son odieux
renversement de coeur et d'esprit, il finit par s'adresser à un riche
bourgeois de la Cité, qui lui offre une place de valet de chambre dans
sa maison avec de bons appointements. L'offre était sincère,
Chatterton s'indigne; son orgueil se révolte contre la servilité
apparente d'un emploi qui exige fidélité, attachement et vertu. Il
prend cette offre pour une insulte; il rentre humilié chez lui, et se
brûle la cervelle d'un coup de pistolet pour se punir de ses fautes et
pour se venger par le suicide d'une société qui ne veut pas le
privilégier sur ses semblables, et qui exige non-seulement des
services, mais de l'honneur dans tous ceux qu'elle fait vivre. Ce coup
de pistolet retentit comme une accusation contre le monde. On remonte
à la cause, on trouve au fond l'orgueil d'un grand homme dans l'âme
d'un misérable. Le rideau tombé, les actes se dévoilent, ils font
horreur aux bons sentiments; mais comme l'Angleterre, pays de la
liberté individuelle et audacieuse, est en même temps le pays du
paradoxe, une partie de l'opinion des jeunes gens et des femmes se
laisse prendre à l'amorce du coup de pistolet et fait de Chatterton un
martyr de génie et de vertu. Martyr de génie! il n'y a qu'à lire ses
vers. Martyr de vertu! il n'y a qu'à lire sa vie.
C'est l'anathème de la prétention.