Ceci est la question.
«Je viens d'achever cet ouvrage austère dans le silence d'un travail
de dix-sept nuits. Les bruits de chaque jour l'interrompaient à
peine, et, sans s'arrêter, les paroles ont coulé dans le moule
qu'avait creusé ma pensée.
«À présent que l'ouvrage est accompli, frémissant encore des
souffrances qu'il m'a causées, et dans un recueillement aussi saint
que la prière, je le considère avec tristesse, et je me demande s'il
sera inutile, ou s'il sera écouté des hommes.--Mon âme s'effraye pour
eux en considérant combien il faut de temps à la plus simple idée d'un
seul pour pénétrer dans le coeur de tous.
«Déjà, depuis deux années, j'ai dit par la bouche de _Stello_ ce que
je vais répéter bientôt par celle de _Chatterton_, et quel bien ai-je
fait? Beaucoup ont lu ce livre et l'ont aimé comme livre, mais peu de
coeurs, hélas! en ont été changés.
«Les étrangers ont bien voulu en traduire les mots par les mots de
leur langue, et leurs pays m'ont ainsi prêté l'oreille. Parmi les
hommes qui m'ont écouté, les uns ont applaudi la composition des trois
drames suspendus à un même principe, comme trois tableaux à un même
support; les autres ont approuvé la manière dont se nouent les
arguments aux preuves, les règles aux exemples, les corollaires aux
propositions; quelques-uns se sont attachés particulièrement à
considérer les pages où se pressent les idées laconiques, serrées
comme les combattants d'une épaisse phalange; d'autres ont souri à la
vue des couleurs chatoyantes ou sombres du style; mais les coeurs
ont-ils été attendris?--Rien ne me le prouve. L'endurcissement ne
s'amollit point tout à coup par un livre. Il fallait Dieu lui-même
pour ce prodige. Le plus grand nombre a dit en jetant ce livre:
Cette idée pouvait en effet se défendre. Voilà qui est un assez bon
plaidoyer!--Mais la cause, ô grand Dieu! la cause pendante à votre
tribunal, ils n'y ont plus pensé!
«La cause? c'est le martyre perpétuel et la perpétuelle immolation du
Poëte.--La cause? c'est le droit qu'il aurait de vivre.--La cause?
c'est le pain qu'on ne lui donne pas.--La cause? c'est la mort qu'il
est forcé de se donner.
«D'où vient ce qui se passe? Vous ne cessez de vanter l'intelligence,
et vous tuez les plus intelligents. Vous les tuez, en leur refusant le
pouvoir de vivre selon les conditions de leur nature.--On croirait, à
vous voir en faire si bon marché, que c'est une chose commune qu'un
Poëte.--Songez donc que lorsqu'une nation en a deux en dix siècles,
elle se trouve heureuse et s'enorgueillit. Il y a tel peuple qui n'en
a pas un, et n'en aura jamais. D'où vient donc ce qui se passe?
Pourquoi tant d'astres éteints dès qu'ils commençaient à poindre?
C'est que vous ne savez pas ce que c'est qu'un Poëte, et vous n'y
pensez pas.
Auras-tu donc toujours des yeux pour ne pas voir,
Jérusalem!
«Trois sortes d'hommes, qu'il ne faut pas confondre, agissent sur les
sociétés par les travaux de la pensée, mais se remuent dans des
régions qui me semblent éternellement séparées.
«L'homme habile aux choses de la vie, et toujours apprécié, se voit,
parmi nous, à chaque pas. Il est convenable à tout et convenable en
tout. Il a une souplesse et une facilité qui tiennent du prodige. Il
fait justement ce qu'il a résolu de faire, et dit proprement et
nettement ce qu'il veut dire. Rien n'empêche que sa vie soit prudente
et compassée comme ses travaux. Il a l'esprit libre, frais et dispos,
toujours présent et prêt à la riposte. Dépourvu d'émotions réelles, il
renvoie promptement la balle élastique des bons mots. Il écrit les
affaires comme la littérature, et rédige la littérature comme les
affaires. Il peut s'exercer indifféremment à l'oeuvre d'art et à la
critique, prenant dans l'une la forme à la mode, dans l'autre la
dissertation sentencieuse. Il sait le nombre de paroles que l'on peut
réunir pour faire les apparences de la passion, de la mélancolie, de
la gravité, de l'érudition et de l'enthousiasme. Mais il n'a que de
froides velléités de ces choses, et les devine plus qu'il ne les sent;
il les respire de loin comme de vagues odeurs de fleurs inconnues. Il
sait la place du mot et du sentiment, et les chiffrerait au besoin. Il
se fait le langage des genres, comme on se fait le masque des visages.
Il peut écrire la comédie et l'oraison funèbre, le roman et
l'histoire, l'épître et la tragédie, le couplet et le discours
politique. Il monte de la grammaire à l'oeuvre, au lieu de descendre
de l'inspiration au style; il sait façonner tout dans un goût vulgaire
et joli, et peut tout ciseler avec agrément, jusqu'à l'éloquence de
la passion.--C'est l'HOMME DE LETTRES.
«Cet homme est toujours aimé, toujours compris, toujours en vue; comme
il est léger et ne pèse à personne, il est porté dans tous les bras où
il veut aller; c'est l'aimable roi du moment, tel que le dix-huitième
siècle en a tant couronnés.--Cet homme n'a nul besoin de pitié.
«Au-dessus de lui est un homme d'une nature plus forte et meilleure.
Une conviction profonde et grave est la source où il puise ses oeuvres
et les répand à larges flots sur un sol dur et souvent ingrat. Il a
médité dans la retraite sa philosophie entière; il la voit toute d'un
coup d'oeil: il la tient dans sa main comme une chaîne, et peut dire à
quelle pensée il va suspendre son premier anneau, à laquelle aboutira
le dernier, et quelles oeuvres pourront s'attacher à tous les autres
dans l'avenir. Sa mémoire est riche, exacte et presque infaillible;
son jugement est sain, exempt de troubles autres que ceux qu'il
cherche, de passions autres que ses colères contenues; il est studieux
et calme. Son génie, c'est l'attention portée au degré le plus élevé,
c'est le bon sens à sa plus magnifique expression. Son langage est
juste, net, franc, grand dans son allure et vigoureux dans ses coups.
Il a surtout besoin d'ordre et de clarté, ayant toujours en vue le
peuple auquel il parle, et la voie où il conduit ceux qui croient en
lui. L'ardeur d'un combat perpétuel enflamme sa vie et ses écrits. Son
coeur a de grandes révoltes et des haines larges et sublimes qui le
rongent en secret, mais que domine et dissimule son exacte raison.
Après tout, il marche le pas qu'il veut, sait jeter des semences à une
grande profondeur, et attendre qu'elles aient germé, dans une
immobilité effrayante. Il est maître de lui et de beaucoup d'âmes
qu'il entraîne du nord au sud, selon son bon vouloir; il tient un
peuple dans sa main, et l'opinion qu'on a de lui le tient dans le
respect de lui-même, et l'oblige à surveiller sa vie.--C'est le
véritable, LE GRAND ÉCRIVAIN.
«Celui-là n'est pas malheureux; il a ce qu'il a voulu avoir; il sera
toujours combattu, mais avec des armes courtoises; et quand il donnera
des armistices à ses ennemis, il recevra les hommages des deux camps.
Vainqueur ou vaincu, son front est couronné.--Il n'a nul besoin de
votre pitié.
«Mais il est une autre sorte de nature, nature plus passionnée, plus
pure et plus rare. Celui qui vient d'elle est inhabile à tout ce qui
n'est pas l'oeuvre divine, et vient au monde à de rares intervalles,
heureusement pour lui, malheureusement pour l'espèce humaine. Il y
vient pour être à charge aux autres, quand il appartient
complétement à cette race exquise et puissante qui fut celle des
grands hommes inspirés.--L'émotion est née avec lui si profonde et
si intime, qu'elle l'a plongé, dès l'enfance, dans des extases
involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions
infinies. L'imagination le possède par-dessus tout. Puissamment
construite, son âme retient et juge toute chose avec une large
mémoire et un sens droit et pénétrant; mais l'imagination emporte
ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon
enlève la nacelle. Au moindre choc elle part, au plus petit souffle
elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes
humaines. Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez
l'habitude invincible de son âme! Dès lors, plus de rapports avec
les hommes qui ne soient altérés et rompus sur quelques points. Sa
sensibilité est devenue trop vive; ce qui ne fait qu'effleurer les
autres le blesse jusqu'au sang; les affections et les tendresses de
sa vie sont écrasantes et disproportionnées; ses enthousiasmes
excessifs l'égarent; ses sympathies sont trop vraies; ceux qu'il
plaint souffrent moins que lui, et il se meurt des peines des
autres. Les dégoûts, les froissements et les résistances de la
société humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de
noires indignations, dans des désolations insurmontables, parce
qu'il comprend tout trop complétement et trop profondément, et parce
que son oeil va droit aux causes qu'il déplore ou dédaigne, quand
d'autres yeux s'arrêtent à l'effet qu'ils combattent. De la sorte,
il se tait, s'éloigne, se retourne sur lui-même et s'y enferme comme
dans un cachot. Là, dans l'intérieur de sa tête brûlée, se forme et
s'accroît quelque chose de pareil à un volcan. Le feu couve
sourdement et lentement dans ce cratère, et laisse échapper ses
laves harmonieuses, qui d'elles-mêmes sont jetées dans la divine
forme des vers. Mais le jour de l'éruption, le sait-il? On dirait
qu'il assiste en étranger à ce qui se passe en lui-même, tant cela
est imprévu et céleste! Il marche consumé par des ardeurs secrètes
et des langueurs inexplicables. Il va comme un malade et ne sait où
il va; il s'égare trois jours, sans savoir où il s'est traîné, comme
fit jadis celui qu'aime le mieux la France; il a besoin de _ne rien
faire_, pour faire quelque chose en son art. Il faut qu'il ne fasse
rien d'utile et de journalier pour avoir le temps d'écouter les
accords qui se forment lentement dans son âme, et que le bruit
grossier d'un travail positif et régulier interrompt et fait
infailliblement évanouir.--C'est LE POËTE.--Celui-là est retranché
dès qu'il se montre: toutes vos larmes, toute votre pitié pour lui!
«Pardonnez-lui et sauvez-le. Cherchez et trouvez pour lui une vie
assurée, car à lui seul il ne saura trouver que la mort!--C'est dans
la première jeunesse qu'il sent sa force naître, qu'il pressent
l'avenir de son génie, qu'il étreint d'un amour immense l'humanité et
la nature, et c'est alors qu'on se défie de lui et qu'on le repousse.
«Il crie à la multitude: C'est à vous que je parle, faites que je
vive! Et la multitude ne l'entend pas; elle répond: Je ne te comprends
point! Et elle a raison.
«Car son langage choisi n'est compris que d'un très-petit nombre
d'hommes choisi lui-même. Il leur crie: Écoutez-moi, et faites que je
vive! Mais les uns sont enivrés de leurs propres oeuvres, les autres
sont dédaigneux et veulent dans l'enfant la perfection de l'homme, la
plupart sont distraits et indifférents, tous sont impuissants à faire
le bien. Ils répondent: Nous ne pouvons rien! Et ils ont raison.
«--Il crie au pouvoir: Écoutez-moi, et faites que je ne meure pas.
Mais le pouvoir déclare qu'il ne protége que les intérêts positifs, et
qu'il est étranger à l'intelligence, dont il a ombrage; et cela
hautement déclaré et imprimé, il répond: Que ferais-je de vous? Et il
a raison. Tout le monde a raison contre lui. Et lui, a-t-il tort?--Que
faut-il qu'il fasse? Je ne sais; mais voici ce qu'il peut faire.
«Il peut, s'il a de la force, se faire soldat, et passer sa vie sous
les armes; une vie agitée, grossière, où l'activité physique _tuera_
l'activité morale. Il peut, s'il en a la patience, se condamner aux
travaux du chiffre, où le calcul _tuera_ l'illusion. Il peut encore,
si son coeur ne se soulève pas trop violemment, courber et amoindrir
sa pensée, et cesser de chanter pour écrire. Il peut être Homme de
lettres, ou mieux encore; si la philosophie vient à son aide, et s'il
peut se dompter, il deviendra utile et grand écrivain; mais à la
longue, le jugement aura _tué_ l'imagination, et avec elle, hélas! le
vrai Poëme qu'elle portait dans son sein.
«Dans tous les cas il _tuera_ une partie de lui-même; mais, pour ces
demi-suicides, pour ces immenses résignations, il faut encore une
force rare. Si elle ne lui a pas été donnée, cette force, ou si les
occasions de l'employer ne se trouvent pas sur sa route, et lui
manquent, même pour s'immoler; si, plongé dans cette lente destruction
de lui-même, il ne s'y peut tenir, quel parti prendre?
«Celui que prit Chatterton: se tuer tout entier; il reste peu à faire.
«Le voilà donc criminel! criminel devant Dieu et les hommes. Car LE
SUICIDE EST UN CRIME RELIGIEUX ET SOCIAL. Qui veut le nier? qui pense
à dire autre chose?--C'est ma conviction, comme c'est, je crois, celle
de tout le monde. Voilà qui est bien entendu.--Le devoir et la raison
le disent. Il ne s'agit que de savoir si le désespoir n'est pas
quelque chose d'un peu plus fort que la raison et le devoir.
«Certes, on trouverait des choses bien sages à dire à Roméo sur la
tombe de Juliette, mais le malheur est que personne n'oserait ouvrir
la bouche pour les prononcer devant une telle douleur. Songez à ceci!
la Raison est une puissance froide et lente qui nous lie peu à peu par
les idées qu'elle apporte l'une après l'autre, comme les liens
subtils, déliés et innombrables de Gulliver; elle persuade, elle
impose quand le cours ordinaire des jours n'est que peu troublé; mais
le Désespoir véritable est une puissance dévorante, irrésistible, hors
des raisonnements, et qui commence par tuer la pensée d'un seul coup.
Le Désespoir n'est pas une idée; c'est une chose, une chose qui
torture, qui serre et qui broie le coeur d'un homme comme une
tenaille, jusqu'à ce qu'il soit fou et se jette dans la mort comme
dans les bras d'une mère.
«Est-ce lui qui est coupable, dites-le-moi? ou bien est-ce la
société, qui le traque ainsi jusqu'au bout?
«Examinons ceci; on peut trouver que c'en est la peine.
«Il y a un jeu atroce, commun aux enfants du Midi; tout le monde le
sait. On forme un cercle de charbons ardents; on saisit un scorpion
avec des pinces et on le pose au centre. Il demeure d'abord immobile
jusqu'à ce que la chaleur le brûle; alors il s'effraye et s'agite. On
rit. Il se décide vite, marche droit à la flamme, et tente
courageusement de se frayer une route à travers les charbons; mais la
douleur est excessive, il se retire. On rit. Il fait lentement le tour
du cercle et cherche partout un passage impossible. Alors il revient
au centre et rentre dans sa première mais plus sombre immobilité.
Enfin, il prend son parti, retourne contre lui-même son dard
empoisonné, et tombe mort sur-le-champ. On rit plus fort que jamais.
«C'est lui sans doute qui est cruel et coupable, et ces enfants sont
bons et innocents!
«Quand un homme meurt de cette manière, est-il donc suicide? C'est la
société qui le jette dans le brasier.
«Je le répète, la religion et la raison, idées sublimes, sont des
idées cependant, et il y a telle cause de désespoir extrême qui tue
les idées d'abord et l'homme ensuite: la faim, par exemple.--J'espère
être assez positif. Ceci n'est pas de l'idéologie.
«Il me sera donc permis peut-être de dire timidement qu'il serait bon
de ne pas laisser un homme arriver jusqu'à ce degré de désespoir.
«Je ne demande à la société que ce qu'elle peut faire. Je ne la
prierai point d'empêcher les peines de coeur et les infortunes
idéales, de faire que Werther et Saint-Preux n'aiment ni Charlotte ni
Julie d'Étanges; je ne la prierai pas d'empêcher qu'un riche
désoeuvré, roué et blasé, ne quitte la vie par dégoût de lui-même et
des autres. Il y a, je le sais, mille idées de désolation auxquelles
on ne peut rien.--Raison de plus, ce me semble, pour penser à celles
auxquelles on peut quelque chose.
«L'infirmité de l'inspiration est peut-être ridicule et malséante; je
le veux. Mais on pourrait ne pas laisser mourir cette sorte de
malades. Ils sont toujours peu nombreux, et je ne puis me refuser à
croire qu'ils ont quelque valeur, puisque l'humanité est unanime sur
leur grandeur, et les déclare immortels sur quelques vers: quand ils
sont morts, il est vrai.
«Je sais bien que la rareté même de ces hommes inspirés et malheureux
semblera prouver contre ce que j'ai écrit.--Sans doute, l'ébauche
imparfaite que j'ai tentée de ces natures divines ne peut retracer que
quelques traits des grandes figures du passé. On dira que les
symptômes du génie se montrent sans enfantement ou ne produisent que
des oeuvres avortées; que tout homme jeune et rêveur n'est pas poëte
pour cela; que des essais ne sont pas des preuves; que quelques vers
ne donnent pas des droits.--Et qu'en savons-nous? Qui donc nous donne
à nous-mêmes le droit d'étouffer le gland en disant qu'il ne sera pas
chêne?
«Je dis, moi, que quelques vers suffiraient à les faire reconnaître de
leur vivant, si l'on savait y regarder. Qui ne dit à présent qu'il eût
donné tout au moins une pension alimentaire à André Chénier sur l'ode
de _la Jeune Captive_ seulement, et l'eût déclaré poëte sur les trente
vers de _Myrto_? Mais je suis assuré que, durant sa vie (et il n'y a
pas longtemps de cela), on ne pensait pas ainsi; car il disait:
Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
Je regarde la tombe, asile souhaité.
«Jean La Fontaine a gravé pour vous d'avance sur sa pierre avec son
insouciance désespérée:
Jean s'en alla comme il était venu,
Mangeant son fonds avec son revenu.
«Mais, sans ce _fonds_, qu'eût-il fait? à quoi, s'il vous plaît,
_était-il bon_? Il vous le dit: à dormir et ne rien faire. Il fût
infailliblement mort de faim.
«Les beaux vers, il faut dire le mot, sont une marchandise qui ne
plaît pas au commun des hommes. Or la multitude seule multiplie le
salaire; et, dans les plus belles des nations, la multitude ne cesse
qu'à la longue d'être _commune_ dans ses goûts et d'aimer ce qui est
_commun_. Elle ne peut arriver qu'après une lente instruction donnée
par les esprits d'élite; et, en attendant, elle écrase sous tous ses
pieds les talents naissants, dont elle n'entend même pas les cris de
détresse.
«Eh! n'entendez-vous pas le bruit des pistolets solitaires? Leur
explosion est bien plus éloquente que ma faible voix. N'entendez-vous
pas ces jeunes désespérés qui demandent le pain quotidien, et dont
personne ne paye le travail? Eh quoi! les nations manquent-elles à ce
point de superflu? Ne prendrons-nous pas, sur les palais et les
milliards que nous donnons, une mansarde et un pain pour ceux qui
tentent sans cesse d'idéaliser leur nation malgré elle? Cesserons-nous
de leur dire: Désespère et meurs; _despair and die_?--C'est au
législateur à guérir cette plaie, l'une des plus vives et des plus
profondes de notre corps social; c'est à lui qu'il appartient de
réaliser dans le présent une partie des jugements meilleurs de
l'avenir, en assurant quelques années d'existence seulement à tout
homme qui aurait donné un seul gage du talent divin. Il ne lui faut
que deux choses: la vie et la rêverie; le PAIN et le TEMPS.
* * * * *
«Voilà le sentiment et le voeu qui m'a fait écrire ce drame; je ne
descendrai pas de cette question à celle de la forme d'art que j'ai
créée. La vanité la plus vaine est peut-être celle des théâtres
littéraires. Je ne cesse de m'étonner qu'il y ait eu des hommes qui
aient pu croire de bonne foi, durant un jour entier, à la durée des
règles qu'ils écrivaient. Une idée vient au monde tout armée, comme
Minerve; elle revêt en naissant la seule armure qui lui convienne et
qui doive dans l'avenir être sa forme durable: l'une, aujourd'hui,
aura un vêtement composé de mille pièces; l'autre, demain, un vêtement
simple. Si elle paraît belle à tous, on se hâte de calquer sa forme et
de prendre sa mesure; les rhéteurs notent ses dimensions pour qu'à
l'avenir on en taille de semblables. Soin puéril!--Il n'y a ni maître
ni école en poésie; le seul maître, c'est celui qui daigne faire
descendre dans l'homme l'émotion féconde, et faire sortir les idées de
nos fronts, qui en sont brisés quelquefois.
«Puisse cette forme ne pas être renversée par l'assemblée qui la
jugera dans six mois! avec elle périrait un plaidoyer en faveur de
quelques infortunés inconnus; mais je crois trop pour craindre
beaucoup.--Je crois surtout à l'avenir et au besoin universel de
choses sérieuses; maintenant que l'amusement des yeux par des
surprises enfantines fait sourire tout le monde au milieu même de ses
grandes aventures, c'est, ce me semble, le temps du DRAME DE LA
PENSÉE.
«Une idée qui est l'examen de l'âme devait avoir dans sa forme l'unité
la plus complète, la simplicité la plus sévère. S'il existait une
intrigue moins compliquée que celle-ci, je la choisirais. L'action
matérielle est assez peu de chose pourtant. Je ne crois pas que
personne la réduise à une plus simple expression que moi-même je ne
vais le faire:--C'est l'histoire d'un homme qui a écrit une lettre le
matin, et qui attend la réponse jusqu'au soir; elle arrive, et le
tue.--Mais ici l'action morale est tout. L'action est dans cette âme
livrée à de noires tempêtes; elle est dans les coeurs de cette jeune
femme et de ce vieillard qui assistent à la tourmente, cherchant en
vain à retarder le naufrage, et luttent contre un ciel et une mer si
terribles que le bien est impuissant, et entraîné lui-même dans le
désastre inévitable.
«J'ai voulu montrer l'homme spiritualiste étouffé par une société
matérialiste, où le calculateur avare exploite sans pitié
l'intelligence et le travail. Je n'ai point prétendu justifier les
actes désespérés des malheureux, mais protester contre l'indifférence
qui les y contraint. Peut-on frapper trop fort sur l'indifférence si
difficile à éveiller, sur la distraction si difficile à fixer? Y
a-t-il un autre moyen de toucher la société que de lui montrer la
torture de ses victimes?
«Le Poëte était tout pour moi; Chatterton n'était qu'un nom d'homme,
et je viens d'écarter à dessein des faits exacts de sa vie pour ne
prendre de sa destinée que ce qui la rend un exemple à jamais
déplorable d'une noble misère.
«Toi que tes compatriotes appellent aujourd'hui _merveilleux enfant_!
que tu aies été juste ou non, tu as été malheureux; j'en suis certain,
et cela me suffit.--Âme désolée, pauvre âme de dix-huit ans!
pardonne-moi de prendre pour symbole le nom que tu portais sur la
terre, et de tenter le bien en ton nom.»
Écrit du 20 au 30 juin 1834.