_Éloa_ confirma sa renommée de grand poëte parmi la jeunesse de Paris.
La conception, malgré son défaut d'afféterie et de mignardise, la
méritait en effet; mais c'était une conception, cela sortait de
l'esprit, cela n'était pas une explosion du coeur. On ne fait pas la
poésie, on la trouve dans son coeur. Le temps de ces poëmes ou de ces
opuscules épiques était passé.
Le reste du volume, à _Moïse_ près, parut empreint des mêmes qualités
et des mêmes défauts. Vigny se fit un nom, mais ce nom, concentré dans
quelques salons, ne fut pas suffisamment populaire. Cette célébrité
sourde et à demi-voix ne répondait pas assez à ses désirs de gloire.
Mais en 1827 Walter Scott, l'Arioste sérieux, mais l'Arioste en prose,
de l'Écosse, remplissait l'Europe entière de ses romans historiques.
M. de Vigny les lisait comme nous; la nature un peu féminine de son
talent le portait naturellement à l'imitation. Il chercha un sujet
dans l'histoire de sa province; il le trouva dans le fils charmant,
ingrat et tragique du maréchal d'Effiat, ce Cinq-Mars tour à tour
favori de Louis XIII, rival à la fois et jouet du cardinal de
Richelieu;--son jouet et bientôt sa victime.--Le sujet était très
riche, la politique s'y mêlait à l'amour. M. de Vigny le traita en
grand maître de l'art. Treize éditions en peu d'années lui révélèrent
son immense succès. Si l'on veut en connaître tout l'intérêt, il faut
le lire en entier; si l'on veut en déguster le style, lisez seulement
les parties purement descriptives de ce bel ouvrage. Le drame, qu'on a
accusé de ne pas se rapprocher assez de l'exactitude de l'histoire
dans les scènes secondaires, n'a qu'un défaut: c'est celui du genre,
c'est celui de Walter Scott lui-même. C'est un roman; du moment où
vous quittez le terrain solide et précis de l'histoire, il ne faut pas
prétendre à y rentrer. Le roman historique est un mensonge, et le plus
dangereux de tous, puisque l'histoire ici ne sert que de faux témoin à
l'invention; c'est mentir avec vraisemblance, c'est tromper avec
autorité. Ce m'a toujours paru l'extrême danger de ce genre de
composition littéraire, inventé par Mme de Genlis, idéalisé par
Walter Scott, popularisé en France par M. de Vigny. En bonne police
littéraire, ce devrait être interdit: Dieu et les hommes n'ont pas
livré la vérité historique, héritage du genre humain, au caprice
adultère de l'imagination des hommes. C'est un texte, il est par cela
même sacré! L'excellent esprit de M. de Vigny était de sa nature
propre à comprendre cette vérité. Mais le talent a ses licences, il
les justifie en les couvrant de fleurs. Les chefs-d'oeuvre portent
avec eux leur pardon. _Cinq-Mars_ est un chef-d'oeuvre.
Lisez le début seulement du livre, cette splendide description de la
Touraine, pays paternel de l'auteur:
«Connaissez-vous cette contrée que l'on a surnommée le jardin de la
France, ce pays où l'on respire un air si pur dans les plaines
verdoyantes arrosées par un grand fleuve? Si vous avez traversé, dans
les mois d'été, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la Loire
paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir
déterminer, entre les deux rives, celle où vous choisiriez votre
demeure, pour y oublier les hommes auprès d'un être aimé. Lorsque l'on
accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de
perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des
vallons peuplés de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets,
des coteaux jaunis par les vignes, ou blanchis par les fleurs du
cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissants, des
jardins de roses d'où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle
la fécondité de la terre ou l'ancienneté de ses monuments, et tout
intéresse dans les oeuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur
a été inutile: il semble que, dans leur amour d'une aussi belle
patrie, seule province de France que n'occupa jamais l'étranger, ils
n'aient pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus
léger grain de son sable. Vous croyez que cette vieille tour démolie
n'est habitée que par les oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de
vos chevaux, la tête riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux,
blanchi sous la poussière de la grande route; si vous gravissez un
coteau hérissé de raisins, une petite fumée vous avertit tout à coup
qu'une cheminée est à vos pieds; c'est que le rocher même est habité,
et que des familles de vignerons respirent dans ses profonds
souterrains, abritées dans la nuit par la terre nourricière qu'elles
cultivent laborieusement pendant le jour. Les bons Tourangeaux sont
simples comme leur vie, doux comme l'air qu'ils respirent, et forts
comme le sol puissant qu'ils fertilisent. On ne voit sur leurs traits
bruns ni la froide immobilité du Nord, ni la vivacité grimacière du
Midi; leur visage a, comme leur caractère, quelque chose de la candeur
du vrai peuple de saint Louis; leurs cheveux châtains sont encore
longs et arrondis autour des oreilles comme les statues de pierre de
nos vieux rois; leur langage est le plus pur français, sans lenteur,
sans vitesse, sans accent; le berceau de la langue est là, près du
berceau de la monarchie.
«Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses
aspects: ici c'est Chambord que l'on aperçoit de loin, et qui, avec
ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande ville
de l'Orient; là c'est Chanteloup, suspendant au milieu de l'air son
élégante pagode. Non loin de ces palais un bâtiment plus simple attire
les yeux des voyageurs par sa position magnifique et sa masse
imposante; c'est le château de Chaumont. Construit sur la colline la
plus élevée du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec
ses hautes murailles et ses énormes tours; de longs clochers
d'ardoises les élèvent aux yeux, et donnent à l'édifice cet air de
couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, qui
imprime un caractère plus grave aux paysages de la plupart de nos
provinces. Des arbres noirs et touffus entourent de tous côtés cet
ancien manoir, et de loin ressemblent à ces plumes qui environnaient
le chapeau du roi Henri; un joli village s'étend au pied du mont, sur
le bord de la rivière, et l'on dirait que ses maisons blanches sortent
du sable doré; il est lié au château, qui le protége par un étroit
sentier qui circule dans le rocher; une chapelle est au milieu de la
colline; les seigneurs descendaient et les villageois montaient à son
autel: terrain d'égalité, placé comme une ville neutre entre la misère
et la grandeur, qui se sont trop souvent fait la guerre.
«Ce fut là que, dans une matinée du mois de juin 1659, la cloche du
château ayant sonné à midi, selon l'usage, le dîner de la famille qui
l'habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui
n'étaient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarquèrent
qu'en disant la prière du matin à toute la maison assemblée, la
maréchale d'Effiat avait parlé d'une voix moins assurée et les larmes
dans les yeux, qu'elle avait paru vêtue d'un deuil plus austère que de
coutume. Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de
Mantoue, qui s'était alors retirée momentanément à Chaumont, virent
avec surprise des préparatifs se faire tout à coup. Le vieux
domestique du maréchal d'Effiat, mort depuis six mois, avait repris
ses bottes, qu'il avait juré précédemment d'abandonner pour toujours.
Ce brave homme, nommé Granchamp, avait suivi partout le chef de la
famille dans les guerres et dans ses travaux de finances; il avait été
son écuyer dans les unes et son secrétaire dans les autres; il était
revenu d'Allemagne depuis peu de temps, apprendre à la mère et aux
enfants les détails de la mort du maréchal, dont il avait reçu les
derniers soupirs à Luzzelstein; c'était un de ces fidèles serviteurs
dont les modèles sont devenus trop rares en France, qui souffrent des
malheurs de la famille et se réjouissent de ses joies, désirent qu'il
se forme des mariages pour avoir à élever de jeunes maîtres, grondent
les enfants et quelquefois les pères, s'exposent à la mort pour eux,
les servent sans gages dans les révolutions, travaillent pour les
nourrir, et, dans les temps prospères, les suivent et disent: «Voilà
nos vignes,» en revenant au château. Il avait une figure sévère
très-remarquable, un teint fort cuivré, des cheveux gris argentés, et
dont quelques mèches, encore noires comme ses sourcils épais, lui
donnaient un air dur au premier aspect; mais un regard pacifique
adoucissait cette première impression. Cependant le son de sa voix
était rude. Il s'occupait beaucoup ce jour-là de hâter le dîner, et
commandait à tous les gens du château, vêtus de noir comme lui.
«--Allons, disait-il, dépêchez-vous de servir pendant que Germain,
Louis et Étienne vont seller leurs chevaux; M. Henry et nous, il faut
que nous soyons loin d'ici à huit heures du soir. Et vous, messieurs
les Italiens, avez-vous servi votre jeune princesse? Je gage qu'elle
est allée lire avec ses dames au bout du parc ou sur les bords de
l'eau. Elle arrive toujours après le premier service, pour faire lever
tout le monde de table.
«--Ah! mon cher Granchamp, dit à voix basse une jeune femme de chambre
qui passait et s'arrêta, ne faites pas songer à la duchesse; elle est
bien triste, et je crois qu'elle restera dans son appartement. Santa
Maria! je vous plains de voyager aujourd'hui; partir un vendredi, le
13 du mois, et le jour de Saint-Gervais et de Saint-Protais, le jour
des deux martyrs! J'ai dit mon chapelet toute la matinée pour M. de
Cinq-Mars; mais en vérité je n'ai pu m'empêcher de songer à tout ce
que je vous dis; ma maîtresse y pense aussi bien que moi, toute grande
dame qu'elle est; ainsi n'ayez pas l'air d'en rire.
«En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau à
travers la grande salle à manger, et disparut dans un corridor,
effrayée de voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du
salon.»
Et la dernière page, qui est de l'histoire, écrite par un complice
présent à l'exécution:
«.... C'est par l'une de ces imprévoyances qui empêchent
l'accomplissement des plus généreuses entreprises que nous n'avons pu
sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions dû penser que,
préparés à la mort par de longues méditations, ils refuseraient nos
secours; mais cette idée ne vint à aucun de nous; dans la
précipitation de nos mesures, nous fîmes encore la faute de nous trop
disséminer dans la foule, ce qui nous ôta le moyen de prendre une
résolution subite. J'étais placé, pour mon malheur, près de
l'échafaud, et je vis s'avancer jusqu'au pied nos malheureux amis, qui
soutenaient le pauvre abbé Quillet, destiné à voir mourir son élève,
qu'il avait vu naître. Il sanglotait et n'avait que la force de baiser
les mains des deux amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à nous
élancer sur les gardes au signal convenu; mais je vis avec douleur
M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d'un air de dédain. On
avait remarqué notre mouvement, et la garde catalane fut doublée
autour de l'échafaud. Je ne pouvais plus voir; mais j'entendis
pleurer. Après les trois coups de trompette ordinaires, le greffier
criminel de Lyon, étant à cheval assez près de l'échafaud, lut l'arrêt
de mort que ni l'un ni l'autre n'écoutèrent. M. de Thou dit à M. de
Cinq-Mars:--Eh bien! cher ami, qui mourra le premier? Vous souvient-il
de saint Gervais et de saint Protais?
«--Ce sera celui que vous jugerez à propos, répondit Cinq-Mars.
«Le second confesseur, prenant la parole, dit à M. de Thou:--Vous
êtes le plus âgé.
«--Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant à M. le Grand, lui
dit:--Vous êtes le plus généreux, vous voulez bien me montrer le
chemin de la gloire du ciel?
«--Hélas! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du précipice; mais
précipitons-nous dans la mort généreusement, et nous surgirons dans la
gloire et le bonheur du ciel.
«Après quoi il l'embrassa et monta l'échafaud avec une adresse et une
légèreté merveilleuses. Il fit un tour sur l'échafaud, et considéra
haut et bas toute cette grande assemblée, d'un visage assuré et qui ne
témoignait aucune peur, et d'un maintien grave et gracieux; puis il
fit un autre tour, saluant le peuple de tous côtés, sans paraître
reconnaître aucun de nous, mais avec une face majestueuse et
charmante; puis il se mit à genoux, levant les yeux au ciel, adorant
Dieu et lui recommandant sa fin: comme il baisait le crucifix, le Père
cria au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les
bras, joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la même
demande au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne grâce à genoux devant
le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au
ciel, et demanda au confesseur:--Mon Père, serai-je bien ainsi? Puis,
tandis que l'on coupait ses cheveux, il éleva les yeux au ciel et dit
en soupirant:--Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde? mon Dieu, je vous
offre mon supplice en satisfaction de mes péchés!
«--Qu'attends-tu? que fais-tu là? dit-il ensuite à l'exécuteur qui
était là, et n'avait pas encore tiré son couperet d'un méchant sac
qu'il avait apporté. Son confesseur, s'étant approché, lui donna une
médaille; et lui, d'une tranquillité d'esprit incroyable, pria le Père
de tenir le crucifix devant ses yeux, qu'il ne voulut point avoir
bandés. J'aperçus les deux mains tremblantes du vieil abbé Quillet,
qui élevait le crucifix. En ce moment, une voix claire et pure comme
celle d'un ange entonna l'_Ave maris stella_. Dans le silence
universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au pied de
l'échafaud; le peuple répéta le chant sacré. M. de Cinq-Mars embrassa
plus étroitement le poteau, et je vis s'élever une hache faite à la
façon des haches d'Angleterre. Un cri effroyable du peuple, jeté de la
place, des fenêtres et des tours, m'avertit qu'elle était retombée et
que la tête avait roulé jusqu'à terre; j'eus encore la force,
heureusement, de penser à mon âme et de commencer une prière pour lui;
je la mêlai avec celle que j'entendais prononcer à haute voix par
notre malheureux et pieux ami de Thou. Je me relevai, et le vis
s'élancer sur l'échafaud avec tant de promptitude, qu'on eût dit qu'il
volait. Le Père et lui récitèrent les psaumes; il les disait avec une
ardeur de séraphin, comme si son âme eût emporté son corps vers le
ciel; puis, s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui
d'un martyr, et devint plus martyr lui-même. Je ne sais si Dieu voulut
lui accorder cette grâce; mais je vis avec horreur le bourreau,
effrayé sans doute du premier coup qu'il avait porté, le frapper sur
le haut de la tête, où le malheureux jeune homme porta la main; le
peuple poussa un long gémissement, et s'avança contre le bourreau: ce
misérable, tout troublé, lui porta un second coup, qui ne fit encore
que l'écorcher et l'abattre sur le théâtre, où l'exécuteur se roula
sur lui pour l'achever. Un événement étrange effrayait le peuple
autant que l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de
Cinq-Mars, tenant son cheval comme à un convoi funèbre, s'était
arrêté au pied de l'échafaud, et, semblable à un homme paralysé,
regarda son maître jusqu'à la fin, puis tout à coup, comme frappé de
la même hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la tête.
«Je vous écris ces tristes détails à bord d'une galère de Gênes, où
Fontrailles, Gondi, d'Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et tous les
conjurés, sommes retirés. Nous allons en Angleterre attendre que le
temps ait délivré la France du tyran que nous n'avons pu détruire.
J'abandonne pour toujours le service du lâche prince qui nous a
trahis.»