XII.

_Éloa_ confirma sa renommée de grand poëte parmi la jeunesse de Paris.

La conception, malgré son défaut d'afféterie et de mignardise, la

méritait en effet; mais c'était une conception, cela sortait de

l'esprit, cela n'était pas une explosion du coeur. On ne fait pas la

poésie, on la trouve dans son coeur. Le temps de ces poëmes ou de ces

opuscules épiques était passé.

Le reste du volume, à _Moïse_ près, parut empreint des mêmes qualités

et des mêmes défauts. Vigny se fit un nom, mais ce nom, concentré dans

quelques salons, ne fut pas suffisamment populaire. Cette célébrité

sourde et à demi-voix ne répondait pas assez à ses désirs de gloire.

Mais en 1827 Walter Scott, l'Arioste sérieux, mais l'Arioste en prose,

de l'Écosse, remplissait l'Europe entière de ses romans historiques.

M. de Vigny les lisait comme nous; la nature un peu féminine de son

talent le portait naturellement à l'imitation. Il chercha un sujet

dans l'histoire de sa province; il le trouva dans le fils charmant,

ingrat et tragique du maréchal d'Effiat, ce Cinq-Mars tour à tour

favori de Louis XIII, rival à la fois et jouet du cardinal de

Richelieu;--son jouet et bientôt sa victime.--Le sujet était très

riche, la politique s'y mêlait à l'amour. M. de Vigny le traita en

grand maître de l'art. Treize éditions en peu d'années lui révélèrent

son immense succès. Si l'on veut en connaître tout l'intérêt, il faut

le lire en entier; si l'on veut en déguster le style, lisez seulement

les parties purement descriptives de ce bel ouvrage. Le drame, qu'on a

accusé de ne pas se rapprocher assez de l'exactitude de l'histoire

dans les scènes secondaires, n'a qu'un défaut: c'est celui du genre,

c'est celui de Walter Scott lui-même. C'est un roman; du moment où

vous quittez le terrain solide et précis de l'histoire, il ne faut pas

prétendre à y rentrer. Le roman historique est un mensonge, et le plus

dangereux de tous, puisque l'histoire ici ne sert que de faux témoin à

l'invention; c'est mentir avec vraisemblance, c'est tromper avec

autorité. Ce m'a toujours paru l'extrême danger de ce genre de

composition littéraire, inventé par Mme de Genlis, idéalisé par

Walter Scott, popularisé en France par M. de Vigny. En bonne police

littéraire, ce devrait être interdit: Dieu et les hommes n'ont pas

livré la vérité historique, héritage du genre humain, au caprice

adultère de l'imagination des hommes. C'est un texte, il est par cela

même sacré! L'excellent esprit de M. de Vigny était de sa nature

propre à comprendre cette vérité. Mais le talent a ses licences, il

les justifie en les couvrant de fleurs. Les chefs-d'oeuvre portent

avec eux leur pardon. _Cinq-Mars_ est un chef-d'oeuvre.

Lisez le début seulement du livre, cette splendide description de la

Touraine, pays paternel de l'auteur:

«Connaissez-vous cette contrée que l'on a surnommée le jardin de la

France, ce pays où l'on respire un air si pur dans les plaines

verdoyantes arrosées par un grand fleuve? Si vous avez traversé, dans

les mois d'été, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la Loire

paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir

déterminer, entre les deux rives, celle où vous choisiriez votre

demeure, pour y oublier les hommes auprès d'un être aimé. Lorsque l'on

accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de

perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des

vallons peuplés de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets,

des coteaux jaunis par les vignes, ou blanchis par les fleurs du

cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissants, des

jardins de roses d'où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle

la fécondité de la terre ou l'ancienneté de ses monuments, et tout

intéresse dans les oeuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur

a été inutile: il semble que, dans leur amour d'une aussi belle

patrie, seule province de France que n'occupa jamais l'étranger, ils

n'aient pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus

léger grain de son sable. Vous croyez que cette vieille tour démolie

n'est habitée que par les oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de

vos chevaux, la tête riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux,

blanchi sous la poussière de la grande route; si vous gravissez un

coteau hérissé de raisins, une petite fumée vous avertit tout à coup

qu'une cheminée est à vos pieds; c'est que le rocher même est habité,

et que des familles de vignerons respirent dans ses profonds

souterrains, abritées dans la nuit par la terre nourricière qu'elles

cultivent laborieusement pendant le jour. Les bons Tourangeaux sont

simples comme leur vie, doux comme l'air qu'ils respirent, et forts

comme le sol puissant qu'ils fertilisent. On ne voit sur leurs traits

bruns ni la froide immobilité du Nord, ni la vivacité grimacière du

Midi; leur visage a, comme leur caractère, quelque chose de la candeur

du vrai peuple de saint Louis; leurs cheveux châtains sont encore

longs et arrondis autour des oreilles comme les statues de pierre de

nos vieux rois; leur langage est le plus pur français, sans lenteur,

sans vitesse, sans accent; le berceau de la langue est là, près du

berceau de la monarchie.

«Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses

aspects: ici c'est Chambord que l'on aperçoit de loin, et qui, avec

ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande ville

de l'Orient; là c'est Chanteloup, suspendant au milieu de l'air son

élégante pagode. Non loin de ces palais un bâtiment plus simple attire

les yeux des voyageurs par sa position magnifique et sa masse

imposante; c'est le château de Chaumont. Construit sur la colline la

plus élevée du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec

ses hautes murailles et ses énormes tours; de longs clochers

d'ardoises les élèvent aux yeux, et donnent à l'édifice cet air de

couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, qui

imprime un caractère plus grave aux paysages de la plupart de nos

provinces. Des arbres noirs et touffus entourent de tous côtés cet

ancien manoir, et de loin ressemblent à ces plumes qui environnaient

le chapeau du roi Henri; un joli village s'étend au pied du mont, sur

le bord de la rivière, et l'on dirait que ses maisons blanches sortent

du sable doré; il est lié au château, qui le protége par un étroit

sentier qui circule dans le rocher; une chapelle est au milieu de la

colline; les seigneurs descendaient et les villageois montaient à son

autel: terrain d'égalité, placé comme une ville neutre entre la misère

et la grandeur, qui se sont trop souvent fait la guerre.

«Ce fut là que, dans une matinée du mois de juin 1659, la cloche du

château ayant sonné à midi, selon l'usage, le dîner de la famille qui

l'habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui

n'étaient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarquèrent

qu'en disant la prière du matin à toute la maison assemblée, la

maréchale d'Effiat avait parlé d'une voix moins assurée et les larmes

dans les yeux, qu'elle avait paru vêtue d'un deuil plus austère que de

coutume. Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de

Mantoue, qui s'était alors retirée momentanément à Chaumont, virent

avec surprise des préparatifs se faire tout à coup. Le vieux

domestique du maréchal d'Effiat, mort depuis six mois, avait repris

ses bottes, qu'il avait juré précédemment d'abandonner pour toujours.

Ce brave homme, nommé Granchamp, avait suivi partout le chef de la

famille dans les guerres et dans ses travaux de finances; il avait été

son écuyer dans les unes et son secrétaire dans les autres; il était

revenu d'Allemagne depuis peu de temps, apprendre à la mère et aux

enfants les détails de la mort du maréchal, dont il avait reçu les

derniers soupirs à Luzzelstein; c'était un de ces fidèles serviteurs

dont les modèles sont devenus trop rares en France, qui souffrent des

malheurs de la famille et se réjouissent de ses joies, désirent qu'il

se forme des mariages pour avoir à élever de jeunes maîtres, grondent

les enfants et quelquefois les pères, s'exposent à la mort pour eux,

les servent sans gages dans les révolutions, travaillent pour les

nourrir, et, dans les temps prospères, les suivent et disent: «Voilà

nos vignes,» en revenant au château. Il avait une figure sévère

très-remarquable, un teint fort cuivré, des cheveux gris argentés, et

dont quelques mèches, encore noires comme ses sourcils épais, lui

donnaient un air dur au premier aspect; mais un regard pacifique

adoucissait cette première impression. Cependant le son de sa voix

était rude. Il s'occupait beaucoup ce jour-là de hâter le dîner, et

commandait à tous les gens du château, vêtus de noir comme lui.

«--Allons, disait-il, dépêchez-vous de servir pendant que Germain,

Louis et Étienne vont seller leurs chevaux; M. Henry et nous, il faut

que nous soyons loin d'ici à huit heures du soir. Et vous, messieurs

les Italiens, avez-vous servi votre jeune princesse? Je gage qu'elle

est allée lire avec ses dames au bout du parc ou sur les bords de

l'eau. Elle arrive toujours après le premier service, pour faire lever

tout le monde de table.

«--Ah! mon cher Granchamp, dit à voix basse une jeune femme de chambre

qui passait et s'arrêta, ne faites pas songer à la duchesse; elle est

bien triste, et je crois qu'elle restera dans son appartement. Santa

Maria! je vous plains de voyager aujourd'hui; partir un vendredi, le

13 du mois, et le jour de Saint-Gervais et de Saint-Protais, le jour

des deux martyrs! J'ai dit mon chapelet toute la matinée pour M. de

Cinq-Mars; mais en vérité je n'ai pu m'empêcher de songer à tout ce

que je vous dis; ma maîtresse y pense aussi bien que moi, toute grande

dame qu'elle est; ainsi n'ayez pas l'air d'en rire.

«En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau à

travers la grande salle à manger, et disparut dans un corridor,

effrayée de voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du

salon.»

Et la dernière page, qui est de l'histoire, écrite par un complice

présent à l'exécution:

«.... C'est par l'une de ces imprévoyances qui empêchent

l'accomplissement des plus généreuses entreprises que nous n'avons pu

sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions dû penser que,

préparés à la mort par de longues méditations, ils refuseraient nos

secours; mais cette idée ne vint à aucun de nous; dans la

précipitation de nos mesures, nous fîmes encore la faute de nous trop

disséminer dans la foule, ce qui nous ôta le moyen de prendre une

résolution subite. J'étais placé, pour mon malheur, près de

l'échafaud, et je vis s'avancer jusqu'au pied nos malheureux amis, qui

soutenaient le pauvre abbé Quillet, destiné à voir mourir son élève,

qu'il avait vu naître. Il sanglotait et n'avait que la force de baiser

les mains des deux amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à nous

élancer sur les gardes au signal convenu; mais je vis avec douleur

M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d'un air de dédain. On

avait remarqué notre mouvement, et la garde catalane fut doublée

autour de l'échafaud. Je ne pouvais plus voir; mais j'entendis

pleurer. Après les trois coups de trompette ordinaires, le greffier

criminel de Lyon, étant à cheval assez près de l'échafaud, lut l'arrêt

de mort que ni l'un ni l'autre n'écoutèrent. M. de Thou dit à M. de

Cinq-Mars:--Eh bien! cher ami, qui mourra le premier? Vous souvient-il

de saint Gervais et de saint Protais?

«--Ce sera celui que vous jugerez à propos, répondit Cinq-Mars.

«Le second confesseur, prenant la parole, dit à M. de Thou:--Vous

êtes le plus âgé.

«--Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant à M. le Grand, lui

dit:--Vous êtes le plus généreux, vous voulez bien me montrer le

chemin de la gloire du ciel?

«--Hélas! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du précipice; mais

précipitons-nous dans la mort généreusement, et nous surgirons dans la

gloire et le bonheur du ciel.

«Après quoi il l'embrassa et monta l'échafaud avec une adresse et une

légèreté merveilleuses. Il fit un tour sur l'échafaud, et considéra

haut et bas toute cette grande assemblée, d'un visage assuré et qui ne

témoignait aucune peur, et d'un maintien grave et gracieux; puis il

fit un autre tour, saluant le peuple de tous côtés, sans paraître

reconnaître aucun de nous, mais avec une face majestueuse et

charmante; puis il se mit à genoux, levant les yeux au ciel, adorant

Dieu et lui recommandant sa fin: comme il baisait le crucifix, le Père

cria au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les

bras, joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la même

demande au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne grâce à genoux devant

le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au

ciel, et demanda au confesseur:--Mon Père, serai-je bien ainsi? Puis,

tandis que l'on coupait ses cheveux, il éleva les yeux au ciel et dit

en soupirant:--Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde? mon Dieu, je vous

offre mon supplice en satisfaction de mes péchés!

«--Qu'attends-tu? que fais-tu là? dit-il ensuite à l'exécuteur qui

était là, et n'avait pas encore tiré son couperet d'un méchant sac

qu'il avait apporté. Son confesseur, s'étant approché, lui donna une

médaille; et lui, d'une tranquillité d'esprit incroyable, pria le Père

de tenir le crucifix devant ses yeux, qu'il ne voulut point avoir

bandés. J'aperçus les deux mains tremblantes du vieil abbé Quillet,

qui élevait le crucifix. En ce moment, une voix claire et pure comme

celle d'un ange entonna l'_Ave maris stella_. Dans le silence

universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au pied de

l'échafaud; le peuple répéta le chant sacré. M. de Cinq-Mars embrassa

plus étroitement le poteau, et je vis s'élever une hache faite à la

façon des haches d'Angleterre. Un cri effroyable du peuple, jeté de la

place, des fenêtres et des tours, m'avertit qu'elle était retombée et

que la tête avait roulé jusqu'à terre; j'eus encore la force,

heureusement, de penser à mon âme et de commencer une prière pour lui;

je la mêlai avec celle que j'entendais prononcer à haute voix par

notre malheureux et pieux ami de Thou. Je me relevai, et le vis

s'élancer sur l'échafaud avec tant de promptitude, qu'on eût dit qu'il

volait. Le Père et lui récitèrent les psaumes; il les disait avec une

ardeur de séraphin, comme si son âme eût emporté son corps vers le

ciel; puis, s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui

d'un martyr, et devint plus martyr lui-même. Je ne sais si Dieu voulut

lui accorder cette grâce; mais je vis avec horreur le bourreau,

effrayé sans doute du premier coup qu'il avait porté, le frapper sur

le haut de la tête, où le malheureux jeune homme porta la main; le

peuple poussa un long gémissement, et s'avança contre le bourreau: ce

misérable, tout troublé, lui porta un second coup, qui ne fit encore

que l'écorcher et l'abattre sur le théâtre, où l'exécuteur se roula

sur lui pour l'achever. Un événement étrange effrayait le peuple

autant que l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de

Cinq-Mars, tenant son cheval comme à un convoi funèbre, s'était

arrêté au pied de l'échafaud, et, semblable à un homme paralysé,

regarda son maître jusqu'à la fin, puis tout à coup, comme frappé de

la même hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la tête.

«Je vous écris ces tristes détails à bord d'une galère de Gênes, où

Fontrailles, Gondi, d'Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et tous les

conjurés, sommes retirés. Nous allons en Angleterre attendre que le

temps ait délivré la France du tyran que nous n'avons pu détruire.

J'abandonne pour toujours le service du lâche prince qui nous a

trahis.»

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 94 / 254 题