Il était, comme moi, de race militaire; son père, gentilhomme comme le
mien, habitait dans la Touraine, jardin de la France, un petit fief
pastoral et agricole, où il s'était retiré après avoir été persécuté
en 1792 et 1793, et forcé de briser son épée de capitaine d'infanterie
pour ne pas fausser son serment de fidélité au roi martyrisé par le
peuple.
Alfred de Vigny y naquit neuf ans après cette date: c'était le moment
où la nature, décimée par la révolution, se vengeait des meurtres et
des proscriptions qu'on lui avait fait subir, en produisant de doubles
moissons d'épis. Une foule d'hommes éminents dans les lettres
naissaient pour combler les vides que Roucher et André Chénier avaient
faits en livrant leurs têtes à l'échafaud. C'est ainsi qu'après
Marius, Sylla, Antoine et les proscriptions sanguinaires des triumvirs
dans l'île du Reno, auprès de Modène, Rome livra jusqu'à Cicéron au
poignard des délateurs, et qu'Horace, Virgile, Ovide, Tibulle et une
foule d'autres hommes de génie se hâtèrent autour du trône d'Auguste,
pour qu'il n'y eût point de vide dans la gloire romaine, point
d'interrègne dans la famille de Romulus.