Il est rare (nous l'avons déjà remarqué ailleurs) qu'un grand homme,
surtout dans les lettres, où la fortune n'est pour rien dans la
gloire, il est rare qu'un grand homme sorte tout à coup de lui-même
comme un hasard sans précédent et sans préparation d'une famille
illettrée. Le génie semble s'accumuler et s'amonceler lentement,
successivement et presque héréditairement pendant plusieurs
générations dans une même race par des prédispositions et des
manifestations de talents plus ou moins parfaits, jusqu'au degré où il
éclôt enfin dans sa perfection dans un dernier enfant de cette
génération prédestinée au génie; en sorte qu'un homme illustre n'est
en réalité qu'une famille accumulée et résumée en lui, le dernier
fruit de cette séve qui a coulé de loin dans ses veines. Ce phénomène
du génie hérité, accumulé, croissant et enfin fructifiant dans un
grand homme frappe l'esprit en étudiant, dans l'histoire ou dans la
biographie, les origines morales des hommes supérieurs. Une famille
n'arrive pas à la gloire du premier coup; il y a croissance dans la
famille comme dans l'individu; la nature procède par développement
successif et non par explosions soudaines; un génie qui se croit né de
lui-même est né du temps; ce phénomène se remarque également dans le
Tasse.