Me voici arrivé, cher lecteur, au terme que je m'étais proposé, et le
reste ne sera plus de ma part qu'un acte de complaisance pour ceux qui
veulent absolument un dénouement quelconque.
Toi, lecteur sensé, je gage que tu es de mon avis, et que tu trouves les
dénouements fort inutiles. Si je suivais en ce point ma conviction et ma
fantaisie, aucun roman ne finirait, afin de mieux ressembler à la vie
réelle. Quelles sont donc les histoires d'amour qui s'arrêtant d'une
manière absolue par la rupture ou par le bonheur, par l'infidélité ou
par le sacrement? Quels sont les événements qui fixent notre existence
dans des conditions durables? Je conviens qu'il n'y a rien de plus joli
au monde que l'antique formule de conclusion: «Ils vécurent beaucoup
d'années et furent toujours heureux.» Cela se disait dans la littérature
antéhistorique, dans les temps fabuleux. Heureux temps, si l'on croyait
à de si doux mensonges!
Mais aujourd'hui nous ne croyons plus à rien, nous rions quand nous
lisons cette ritournelle charmante.
Un roman n'est jamais qu'un épisode dans la vie. Je viens de vous
raconter ce qui pouvait offrir unité de temps et de lieu dans les amours
du prince de Roswald et de la comédienne Lucrezia. Maintenant, est-ce
que vous voulez savoir le reste? Est-ce que vous ne pourriez pas me le
raconter vous mêmes? Est-ce que vous ne voyez pas mieux que moi où vont
les caractères de mes personnages? Est-ce que vous tenez à savoir les
faits?
Si vous l'exigez, je ne serai pas long, et je ne vous causerai aucune
surprise, puisque je m'y suis engagé. Ils s'aimèrent longtemps et
vécurent très-malheureux. Leur amour fut une lutte acharnée, à qui
absorberait l'autre. La seule différence entre eux, c'est que la
Floriani eût voulu modifier le caractère et calmer l'esprit de Karol
pour le rendre heureux comme tout le monde, tandis que lui eût voulu
renouveler entièrement l'être qu'il adorait pour se l'assimiler et
goûter avec lui un bonheur impossible.
Certes, si l'on voulait tout suivre et tout analyser, il y aurait encore
dix volumes à faire, un pour chaque année qu'ils subirent attachés
au même boulet. Ces dix volumes pourraient être instructifs, mais
risqueraient de devenir encore un peu plus monotones que les deux que
voici. En somme, la Floriani supporta toutes les injustices de son amant
avec une persévérance inouïe, et Karol méconnut le dévouement et la
loyauté de sa maîtresse avec une obstination inconcevable. Rien ne put
le guérir de sa jalousie, parce qu'il n'était pas dans la nature de
sa passion de s'éclairer et de s'adoucir. Jamais femme ne fut plus
ardemment aimée, et, en même temps, plus calomniée et plus avilie dans
le coeur de son amant.
Elle avait toujours demandé à Dieu de lui faire rencontrer une âme
exclusivement livrée à l'amour comme la sienne. Elle fut trop exaucée;
celle de Karol lui versa des torrents d'amour et de fiel, intarissables.
Ce que Salvator leur avait prédit se réalisa à certains égards. Le monde
découvrit la retraite de la Floriani et vint l'y saluer. Ses anciens
amis accoururent; il y en eut de toutes sortes. Boccaferri eut son tour,
et, par parenthèse, il se trouva que Boccaferri avait soixante-dix ans.
Aucun ne causa le plus léger motif de jalousie à Karol: tous furent
l'objet de sa mortelle jalousie et de son irréconciliable aversion. La
Floriani combattit avec bravoure pour préserver la dignité de ceux qui
méritaient des égards. Elle en abandonna, en riant, quelques-uns à la
férule de Karol, et se préserva du plus grand nombre. Elle ne voulut
pourtant pas être lâche, et chasser, pour lui complaire, des êtres
malheureux et dignes d'intérêt ou de pitié. Il lui en fit des crimes
irrémissibles, et, dix ans après, quand leur nom revenait dans la
conversation, il s'écriait avec une conviction qui eût été comique si
elle n'eût été déplorable: «Je ne pourrai jamais oublier _le mal_ que
m'a fait cet homme-là!» Et tout ce mal consistait à n'avoir pas été mis
à la porte, sans motif, par la Floriani.
Elle essaya de le distraire, de le faire voyager, de le quitter même
pendant quelques moments de l'année. Il traînait sa jalousie partout, il
abhorrait les postillons et les aubergistes, et ne fermait pas l'oeil en
voyage, pensant qu'on allait toujours lui dérober son trésor. Il jetait
l'argent à pleines mains; mais, en amour, il était avare jusqu'à la
frénésie. Quand il était séparé de Lucrezia pendant quelques semaines,
dévoré des mêmes inquiétudes, il tombait malade, parce qu'il ne voulait
les confier à personne et ne pouvait en faire retomber l'amertume sur
celle qui les causait innocemment. Elle était forcée de le rappeler. Il
reprenait la santé et la vie dès qu'il pouvait la faire souffrir.
Il l'aimait tant, il était si fidèle, si absorbé, si enchaîné, il
parlait d'elle avec tant de respect, que c'eût été une gloire pour une
femme vaine. Mais la Floriani ne détestait personne assez pour lui
souhaiter ce genre de bonheur.
Il finit par triompher, comme il arrive toujours aux volontés acharnées
à un but unique. Il ramena la Floriani à la villa, qui était encore
le lieu le plus retiré qu'ils pussent trouver, et là il réussit à la
séquestrer et à l'isoler si bien, qu'elle passa pour morte longtemps
avant de l'être.
Elle s'éteignit comme une flamme privée d'air. Son supplice fut lent,
mais sans relâche. Il faut des années pour détruire à coups d'épingles
un être robuste au moral et au physique. Elle s'habituait à tout;
personne ne savait renoncer comme elle aux satisfactions de la vie. Elle
céda toujours, tout en ayant l'air de se défendre; elle n'eût résisté
qu'à des caprices qui eussent fait le malheur de ses enfants. Mais
Karol, malgré ce qu'il souffrait de ce partage, n'essaya jamais de
les éloigner un seul instant de leur mère. Il employa tout ce qu'il
possédait d'empire sur lui-même à ne leur jamais laisser voir qu'elle
était sa victime et qu'il s'arrogeait sur elle un droit de propriété
absolue.
La comédie fut si bien jouée, et Lucrezia fut si calme et si résignée,
que personne ne se douta de son malheur; les enfants étaient arrivés
à aimer le prince, excepté Célio, qui était poli avec lui et ne lui
parlait jamais.
La Floriani, mise ainsi au secret, ne regrettait pas le monde et ses
amis. Elle les avait quittés volontairement, une première fois, elle les
quittait encore, par complaisance il est vrai, mais sans amertume.
Elle aimait la retraite, le travail, la campagne. Elle se consacrait
exclusivement à l'éducation de ses enfants, et enseignait à Célio l'art
du théâtre, pour lequel il montrait une vocation passionnée.
Mais Karol, privé enfin de sujets de jalousie, trouva le moyen de lutter
contre les idées, les études et les opinions de la Floriani. Il la
persécutait poliment et gracieusement sur toutes choses; il n'était
de son goût et de son avis sur aucune. L'inaction le dévorait; ayant
consacré à la possession d'une femme toutes les puissances de sa volonté
et toutes les minutes de son existence, il était, au moral, le despote
le plus acharné, comme, au physique, il était le geôlier le plus
vigilant. La pauvre Floriani vit sa dernière consolation empoisonnée,
lorsque l'esprit de contradiction et l'âpreté d'une controverse puérile
et irritante la poursuivirent jusque dans le sanctuaire de sa vie le
plus respectable et le plus pur. «Elle avait tort de consentir à ce
que Célio fût comédien; c'était un métier infâme. Elle avait tort
d'enseigner le chant à Béatrice, et la peinture à Stella; des femmes ne
doivent point être trop artistes. Elle avait tort de laisser le
père Menapace amasser de l'argent; enfin, elle avait tort de ne pas
contrarier la vocation et les instincts de tous les siens, outre qu'elle
avait tort d'aimer les animaux, de faire cas des scabieuses, de préférer
le bleu au blanc, que sais-je! elle avait toujours tort.»
Un beau jour, la Floriani eut quarante ans. Elle n'était plus belle;
condamnée à une inaction contraire à ses besoins d'activité, elle avait
pourtant perdu son embonpoint. Elle était jaune, et, sans ses beaux yeux
calmes et profonds, sans sa distinction et sa grâce tranquille, sans la
franchise de sa physionomie souriante, elle eût fait peine à voir, après
avoir été la plus belle femme de l'Italie. Il est vrai que le prince la
trouvait toujours plus séduisante et plus dangereuse pour le repos des
humains, à mesure qu'il la faisait vieillir et enlaidir. Il était aussi
amoureux que le premier jour; il ne pouvait se persuader que les jeunes
gens ne deviendraient pas épris d'elle jusqu'à la folie, si par malheur
ils la voyaient.
Quant à elle, elle se sentit tout à coup lasse d'arriver aux souffrances
et aux infirmités d'une vieillesse prématurée, sans en recueillir les
fruits, sans inspirer de confiance à son amant, sans avoir conquis son
estime, sans avoir cessé d'être aimée de lui comme une maîtresse et non
comme une amie. Elle soupira, en se disant qu'elle avait travaillé en
vain dans sa jeunesse pour inspirer l'amour, et dans son âge mûr pour
inspirer le respect. Elle sentait pourtant qu'à ces différents âges elle
avait mérité ce qu'elle cherchait. Elle embrassa ses enfants, un soir,
en leur disant avec un accent qui les fit tressaillir au milieu de leur
sérénité habituelle: «Vous êtes tout pour moi, et si je désire vivre
encore quelques années, c'est pour vous seuls.»
En effet, elle n'aimait plus Karol, il avait comblé la mesure, avec une
goutte d'eau sans doute, mais la coupe débordait; le vase trop plein et
comprimé se brise. La Floriani garda le silence, même avec Salvator, qui
était venu enfin la voir, sans pouvoir toutefois se réconcilier bien
cordialement avec le prince. Elle sentit qu'elle se brisait, mais elle
était brave et ne voulait point croire la mort prochaine. Elle voulait
au moins faire débuter Célio, marier Stella; la veille de sa mort, elle
fit avec eux les plus beaux projets du monde; mais hélas! l'amour était
sa vie: en cessant d'aimer, elle devait cesser de vivre.
Le matin, elle alla s'asseoir dans la chaumière de son père. Célio
l'avait accompagnée; elle paraissait mieux portante, parce que sa figure
était gonflée; elle ne se plaignait jamais, de peur d'inquiéter ses
enfants. Elle plaisanta Biffi sur sa toilette du dimanche. Puis, elle
se leva en entendant sonner le déjeuner. Tout à coup, elle fit un grand
cri, étreignit avec force le cou de son fils, et retomba en souriant sur
la même chaise, où, petite paysanne, elle avait filé tant de fois sa
quenouille chargée de lin.
Célio avait vingt deux ans alors, il était grand, beau et robuste; il
prit sa mère dans ses bras la croyant évanouie. Il marcha ainsi vers le
parc; mais, au moment de franchir la grille, il se trouva en face de
Karol et de Salvator Albani, qui venaient de chercher la Lucrezia pour
déjeuner. Karol ne comprit pas, et resta comme une statue. Salvator
comprit tout de suite, et sans pitié pour lui, car il avait bien deviné
que la mort de Lucrezia était son oeuvre incessante, il lui dit à
voix basse en le poussant en arrière: «Courez aux autres enfants,
emmenez-les, cela les tuerait. Leur mère est morte!»
Ce dernier mot frappa au coeur de Célio. Il regarda le visage de sa
mère, il vit qu'elle était morte en effet, quoiqu'elle eût encore l'oeil
ouvert et tranquille et la bouche souriante. Il tomba évanoui avec le
cadavre sur le seuil du parc.
Karol ne vit rien de ce qui se passait. Une heure après, il était seul,
toujours debout devant la grille, pétrifié, hébété. Il lisait sur une
pierre qui se trouvait en face de lui, un vers que le temps et la pluie
n'avaient jamais pu effacer:
Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!
Il le relisait et cherchait à se rappeler en quelle circonstance il
l'avait déjà remarqué. Il avait perdu le sentiment de la douleur.
En mourut-il ou devint-il fou? Il serait trop facile d'en finir ainsi
avec lui; je n'en dirai plus rien..... à moins qu'il ne me prenne envie
de recommencer un roman où Célio, Stella, les deux Salvator, Béatrice,
Menapace, Biffi, Tealdo Soavi, Vandoni et même Boccaferri, joueront leur
rôle autour du prince Karol. C'est bien assez de tuer le personnage
principal, sans être forcé de récompenser, de punir ou de sacrifier un à
un tous les autres.