Le jour qui suivit le départ de Salvator, avant que le prince fût sorti
de sa chambre, Lucrezia était sortie de la maison. Elle s'était jetée
seule dans une barque, et retrouvant, pour se diriger elle-même, la
vigueur de ses jeunes années, elle avait traversé le lac. En face de
la villa, sur la rive opposée, il y avait un petit bois d'oliviers qui
rappelait à la Floriani des souvenirs d'amour et de jeunesse. C'est là
qu'elle avait, quinze ans auparavant, donné de fréquents rendez-vous à
son premier amant, Memmo Ranieri. C'est là qu'elle lui avait dit, pour
la première fois, qu'elle l'aimait, c'est là qu'elle avait, plus tard,
concerté avec lui sa fuite. C'est là aussi qu'elle s'était mainte fois
cachée pour éviter la surveillance de son père ou les poursuites de
Mangiafoco.
Depuis son retour au pays, elle n'avait pas voulu retourner dans ce
bosquet que son premier amant avait nommé, dans son jeune enthousiasme,
le _bois sacré_. On le voyait des fenêtres de la villa. Parfois, dans
les commencements, les regards de la Lucrezia s'y étaient arrêtés par
mégarde; mais, ne voulant pas réveiller ses propres souvenirs, elle les
en avait détournés aussitôt qu'elle avait eu conscience de sa rêverie.
Depuis qu'elle aimait Karol, elle avait souvent regardé le bois et
admiré le développement des arbres, sans se souvenir de Memmo et de
l'ivresse de ses premières amours. Cependant, par un instinct de
délicatesse, elle n'y avait jamais conduit les promenades de son nouvel
amant.
En quittant sa maison, quelques heures après le brusque départ d'Albani,
en s'aventurant au hasard sur le lac, elle n'avait pas formé le dessein
d'aller visiter le _bois sacré_. Elle souffrait, elle avait la fièvre,
elle éprouvait le besoin de se retremper dans l'air du matin, et de
fortifier son âme défaillante par le mouvement du corps. Ce fut un
instinct non raisonné, mais irrésistible qui la força à faire glisser
sa nacelle dans cette petite crique ombragée. Elle l'y laissa dans les
broussailles, et, sautant sur la rive, elle s'enfonça dans l'épaisseur
mystérieuse du bois.
Les oliviers avaient grandi, les ronces avaient poussé, les sentiers
étaient plus étroits et plus sombres que par le passé. Plusieurs avaient
été envahis par la végétation. Lucrezia eut peine à se reconnaître, à
retrouver les chemins où jadis elle eût marché les yeux fermés. Elle
chercha bien longtemps un gros arbre sous lequel son amant avait coutume
de l'attendre, et qui portait encore ses initiales creusées par lui
avec un couteau. Ces caractères étaient désormais bien difficiles à
reconnaître; elle les devina plutôt qu'elle ne les vit. Enfin, elle
s'assit sur l'herbe, au pied de cet arbre, et se plongea dans ses
réflexions. Elle repassa dans sa mémoire les détails et l'ensemble de
sa première passion, et les compara avec ceux de la dernière, non pour
établir un parallèle entre deux hommes qu'elle ne songeait pas à juger
froidement, mais pour interroger son propre coeur sur ce qu'il pouvait
encore ressentir de passion et supporter de souffrances. Insensiblement
elle se représenta avec suite et lucidité toute l'histoire de sa vie,
tous ses essais de dévouement, tous ses rêves de bonheur, toutes ses
déceptions et toutes ses amertumes. Elle fut effrayée du récit qu'elle
se faisait de sa propre existence, et se demanda si c'était bien elle
qui avait pu se tromper tant de fois, et s'en apercevoir sans mourir ou
sans devenir folle.
Il est peu d'instants dans la vie où une personne de ce caractère ait
une faculté aussi nette de se consulter et de se résumer.
Les âmes dépourvues d'égoïsme et d'orgueil n'ont pas une vision bien
nette d'elles-mêmes. A force d'être capables de tout, elles ne savent
pas bien de quoi elles sont capables. Toujours remplies de l'amour des
autres et préoccupées du soin de les servir, elles arrivent à s'oublier
jusqu'à s'ignorer. Il n'était peut-être pas arrivé à la Floriani de
s'examiner et de se définir trois fois en sa vie.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne l'avait encore jamais fait
aussi complétement et avec une si entière certitude. Ce fut aussi
la dernière fois qu'elle le fit, tout le reste de sa vie étant la
conséquence prévue et acceptée de ce qu'elle put constater en ce moment
solennel.
--«Voyons, se dit-elle, mon dernier amour est-il aussi ardent que le
premier? Il l'a été davantage, mais il ne l'est déjà plus. Karol a
détruit presque aussi vite que Memmo les illusions du bonheur.
«Mais ce dernier amour, déjà privé d'espérance, est-il moins profond
et moins durable? Je le sens encore si tendre, si dévoué, si maternel,
qu'il ne m'est point possible d'en prévoir la fin, et en cela il diffère
du premier. Car je m'étais dit que si Memmo me trompait, je cesserais de
l'aimer, au lieu que je me sens désabusée aujourd'hui sans pouvoir me
convaincre que je pourrai guérir. Il est vrai que j'ai pardonné beaucoup
et longtemps à Memmo; mais je me rendais compte, chaque fois, d'une
diminution sensible dans mon affection, au lieu qu'aujourd'hui
l'affection persiste et ne diminue point en raison de ma souffrance.
«D'où vient cela? Était-ce la faute de Memmo ou la mienne, si, plus
jeune et plus forte, je me détachais de lui plus aisément que je ne puis
le faire aujourd'hui de Karol? C'était peut-être un peu sa faute, mais
je pense que c'était encore plus la mienne.
«C'était surtout la faute de la jeunesse. L'amour était lié alors en
nous au sentiment et au besoin d'être heureux. Je me croyais aveuglément
dévouée, et dans toutes mes actions, je me sacrifiai; mais si l'amour ne
résista point à des sacrifices trop grands et trop répétés, c'est qu'à
mon insu j'avais un fonds de personnalité. N'est-ce point le fait et le
droit de la jeunesse? Oui, sans doute, elle aspire au bonheur, elle
se sent des forces pour le chercher, et croit qu'elle en aura pour le
retenir. Elle ne serait point l'âge de l'énergie, de l'inquiétude et des
grands efforts, si elle n'était mue par l'ambition des grandes victoires
et l'appétit des grandes félicités.
«Aujourd'hui, que me reste-t-il de mes illusions successives! la
certitude qu'elles ne pouvaient pas et ne devaient pas se réaliser.
C'est ce qu'on appelle la raison, triste conquête de l'expérience! Mais
comme il n'est pas plus facile de chasser la raison quand elle vient
habiter en nous, que de l'appeler quand nous ne sommes pas assez forts
pour la recevoir, il serait vain et coupable, peut-être, de maudire ses
froids bienfaits, ses durs conseils. Allons, voici le jour de te saluer
et de t'accepter, sagesse sans pitié, jugement sans appel!
«Que veux-tu de moi? parle, éclaire; dois-je m'abstenir d'aimer? Ici tu
me renvoies à mon instinct; suis-je encore capable d'aimer? Oui, plus
que jamais, puisque c'est l'essence de ma vie, et que je me sens vivre
avec intensité par la douleur; si je ne pouvais plus aimer, je ne
pourrais plus souffrir. Je souffre, donc j'aime et j'existe.
«Alors, à quoi faut-il renoncer? à l'espérance du bonheur? Sans doute;
il me semble que je ne peux plus espérer; et pourtant l'espérance, c'est
le désir, et ne pas désirer le bonheur, c'est contraire aux instincts et
aux droits de l'humanité. La raison ne peut rien prescrire qui soit en
dehors des lois de la nature!»
Ici, Lucrezia fut embarrassée. Elle rêva longtemps, se perdit dans des
divagations apparentes, dans des souvenirs qui semblaient n'avoir rien
de commun avec sa recherche laborieuse. Mais tout sert de fil conducteur
aux âmes droites et simples. Elle se retrouva au milieu de ce dédale, et
reprit ainsi son raisonnement. Patience, lecteur, si tu es encore jeune,
il te servira peut-être à toi-même.
«C'est, pensa-t-elle, qu'il s'agirait de définir le bonheur. Il y en a
de plusieurs sortes, il y en a pour tous les âges de la vie. L'enfance
songe à elle-même, la jeunesse songe à se compléter par un être associé
à ses propres joies; l'âge mûr doit songer que, bien ou mal fournie, sa
carrière personnelle va finir, et qu'il faut s'occuper exclusivement du
bonheur d'autrui. Je m'étais dit cela avant l'âge, je l'avais senti,
mais pas aussi complétement que je peux et que je dois le croire et
le sentir aujourd'hui. Mon bonheur, je ne le puiserai plus dans les
satisfactions qui auront mon _moi_ pour objet. Est-ce que j'aime mes
enfants à cause du plaisir que j'ai à les voir et à les caresser? Est-ce
que mon amour pour eux diminue quand ils me font souffrir? C'est quand
je les vois heureux que je le suis moi-même. Non, vraiment, à un certain
âge, il n'y a plus de bonheur que celui qu'on donne. En chercher un
autre est insensé. C'est vouloir violer la loi divine, qui ne nous
permet plus de régner par la beauté et de charmer par la candeur.
«J'essaierai donc plus que jamais de rendre heureux ceux que j'aime,
sans m'inquiéter, sans seulement m'occuper de ce qu'ils me feront
souffrir. Par cette résolution, j'obéirai au besoin d'aimer que
j'éprouve encore et aux instincts de bonheur que je puis satisfaire. Je
ne demanderai plus l'idéal sur la terre, la confiance et l'enthousiasme
à l'amour, la justice et la raison à la nature humaine. J'accepterai
les erreurs et les fautes, non plus avec l'espoir de les corriger et
de jouir de ma conquête, mais avec le désir de les atténuer et de
compenser, par ma tendresse, le mal qu'elles font à ceux qui s'y
abandonnent. Ce sera la conclusion logique de toute ma vie. J'aurai
enfin dégagé cette solution bien nette des nuages où je la cherchais.»
Avant de quitter le bois d'oliviers, la Floriani rêva encore pour se
reposer d'avoir pensé. Elle se représenta l'illusion récente de son
bonheur avec Karol et de celui qu'elle avait cru pouvoir lui donner.
Elle se dit que c'était une faute de sa part d'avoir caressé un si beau
rêve, après tant de déceptions et d'erreurs, et elle se demanda si
elle devait s'en humilier devant Dieu ou se plaindre à lui d'avoir été
soumise à une si dévorante épreuve.
Elle avait été si brillante et si suave, cette courte phase de sa
dernière ivresse! c'était la plus complète, la plus pure de sa vie,
et elle était déjà finie pour jamais! Elle sentait bien qu'il serait
inutile d'en chercher une semblable avec un autre amant, car il n'y
avait pas sur la terre une seconde nature aussi exclusive et aussi
passionnée que celle de Karol, une âme aussi riche en transports, aussi
puissante pour l'extase et le sentiment de l'adoration.
--«Eh bien, n'est-il plus le même? se disait-elle. Quand le démon qui le
tourmente s'endort, ne redevient-il pas ce qu'il était auparavant? Ne
semble-t-il pas, au contraire, qu'il soit plus ardent et plus enivré que
dans les premiers jours? Pourquoi ne m'habituerais-je pas à souffrir des
jours et des semaines, pour oublier tout, dans ces heures de célestes
ravissements?»
Mais là elle était arrêtée dans sa chimère par la lumière funeste qui
s'était faite en elle. Elle sentait que son esprit, plus juste et plus
logique que celui de Karol, n'avait pas la faculté d'oublier en un
instant ses propres tortures. Elle se rappelait, dans ses bras,
l'affront que sa jalousie venait de lui infliger, elle ne pouvait
comprendre ce don terrible et bizarre qu'ont certains êtres de mépriser
ce qu'ils adorent et d'adorer ce qu'ils méprisent. Elle ne pouvait plus
croire au bonheur, elle ne le sentait plus. Elle en avait perdu la
puissance.
--«Pardonne-moi, mon Dieu, s'écria-t-elle dans son coeur, de donner un
dernier regret à cette joie parfaite que tu m'as laissé connaître si
tard et que tu me retires si vite! Je ne blasphémerai point contre ton
bienfait; je ne dirai pas que tu t'es joué de moi. Tu as voulu briser ma
raison, je ne me suis pas défendue. J'ai cédé naïvement, comme toujours,
au délire, et maintenant, dans ma détresse, je n'oublie pas que cette
folie était le bonheur. Sois donc béni, ô mon Dieu! et, avec toi, la
main qui caresse et qui terrasse!»
Alors la Floriani fut saisie d'une immense douleur en disant un éternel
adieu à ses chères illusions. Elle se roula par terre, noyée de larmes.
Elle exhala les sanglots qui se pressaient dans sa poitrine en cris
étouffés. Elle voulut donner cours à une faiblesse qu'elle sentait
devoir être la dernière, et à des pleurs qui ne devaient plus couler.
Quand elle fut apaisée par une fatigue accablante, elle dit adieu au
vieux olivier, témoin de ses premières joies et de ses derniers combats.
Elle sortit du bois, et elle n'y revint jamais; mais elle souhaita
toujours d'exhaler son dernier soupir sous cet ombrage tutélaire; et,
chaque fois qu'elle se sentit faiblir, des fenêtres de sa villa elle
regarda le _bois sacré_, songeant au calice d'amertume qu'elle y avait
épuisé, et cherchant dans le souvenir de cette dernière crise un
instinct de force pour se défendre et de l'espérance et du désespoir.