Karol en était à s'adresser la même question: «Partirai-je? Est-ce que
je pourrai partir? Dans un quart d'heure, ne serai-je pas forcé de
revenir sur mes pas? S'il en doit être ainsi, pourquoi me fatiguer à
faire un chemin inutile?
«Je partirai, s'écria-t-il en se jetant sur le gazon encore humide de
rosée.» Là, son indignation se ralluma et ses forces revinrent. Il se
remit en route, mais bientôt la fatigue ramena encore le doute et le
découragement.
Des regrets amers remplissaient de larmes ses yeux fatigués de l'éclat
du soleil levant, qui semblait venir à sa rencontre, et lui dire: «Nous
marchons en sens inverse; tu vas donc me fuir et entrer dans la nuit
éternelle?» Il se rappelait son bonheur de la veille, lorsqu'à pareille
heure, il avait vu la Floriani entrer dans sa chambre, ouvrir elle-même
sa fenêtre pour lui faire entendre le chant des oiseaux et respirer le
parfum des chèvrefeuilles, s'arrêter près de son lit pour lui sourire,
et, avant de lui donner le premier baiser, l'envelopper de cet ineffable
regard d'amour et d'adoration plus éloquent que toutes les paroles, plus
ardent que toutes les caresses. Oh! qu'il était heureux encore, à ce
moment-là! Rien que le trajet du soleil autour des horizons, et tout
était détruit! Il ne verrait plus jamais cette femme si tendre l'enivrer
de son regard profond, et mettre, à la place des visions de la nuit,
son image tranquille et radieuse devant lui! Cette main qui, en passant
doucement à travers ses cheveux, semblait lui donner une vie nouvelle,
ce coeur, dont le feu ne s'était jamais épuisé en fécondant le sien, ce
souffle, dont la puissance entretenait en lui une sérénité jusque-là
inconnue, ces douces attentions de tous les instants, cette constante
sollicitude, plus assidue et plus ingénieuse encore que ne l'avait
été celle de sa mère; cette maison claire et riante, où l'atmosphère
semblait assouplie et réchauffée par une influence magnétique, ce
silence du parc, ces fleurs du jardin, ces enfants à la voix mélodieuse
qui chantaient avec les oiseaux, tout, jusqu'au chien de Célio, qui
courait si gracieusement dans les herbes, poursuivant les papillons
pour imiter son jeune ami: enfin, cet ensemble de choses qu'il se
représentait et se détaillait pour la première fois, au moment de s'en
séparer, tout cela était donc fini pour lui!
Et justement, comme il pensait au chien de Célio, ce bel animal s'élança
vers lui, et, pour la première fois, le caressa avec tendresse. Il
n'avait pourtant pas suivi Karol, et celui-ci crut d'abord que Célio
n'était pas loin. Mais, ne le voyant pas paraître, il se rappela que la
veille, _Laërtes_ (c'était le nom du chien) avait fait une pointe sur la
rive où les barques s'étaient arrêtées; qu'on l'avait rappelé en vain,
et qu'en rentrant à la maison, Célio s'était inquiété de ne pas l'y
trouver. On l'avait sifflé et appelé encore, pensant qu'il aurait côtoyé
le lac et serait revenu par les prés; mais on s'était couché sans le
retrouver; Lucrezia avait consolé son fils en lui disant que le chien
avait déjà passé plusieurs fois la nuit dehors, et qu'il était trop
intelligent pour ne pas retrouver, dès qu'il le voudrait, le chemin de
sa demeure.
Le jeune et beau Laërtes, entraîné par l'ardeur de la chasse, avait donc
guetté et poursuivi quelque lièvre pour son propre compte, jusqu'au
point du jour, et soit qu'il eût perdu sa piste, ou qu'il eût réussi à
l'atteindre et à le dévorer, il songeait à ce moment à Célio, qui le
faisait jouer, à la Floriani qui lui donnait elle-même sa nourriture, au
petit Salvator qui lui tirait les oreilles, à son frais coussin et à son
déjeuner. Il se rendait très-bien compte de l'heure et se disait qu'il
fallait rentrer pour n'être point grondé de sa trop longue absence. Il
est bien possible même qu'il poussât la finesse jusqu'à se flatter qu'on
ne s'en serait pas aperçu.
En voyant Karol, il s'imagina que celui-ci n'était venu aussi loin que
pour le chercher; et, se sentant coupable, ne voulant pas aggraver ses
torts, il vint à sa rencontre d'un air affectueux et modeste, balayant
la terre de sa longue queue soyeuse, et se donnant toutes sortes de
grâces, pour se faire pardonner son escapade.
Le prince ne put résister à ses avances, et se décida à le toucher un
peu sur la tête: «Et toi aussi, pensait-il, tu as voulu rompre ta chaîne
et essayer de ta liberté! Et voilà que tu hésites entre la servitude
d'hier et l'effroi d'aujourd'hui!»
Karol ne pouvait plus envisager qu'avec terreur la solitude de son
passé. Il se disait qu'il valait mieux souffrir les tortures d'un amour
troublé par le doute et la honte, que de ne vivre d'aucune façon.
Qu'allait-il retrouver, en se replongeant dans l'isolement? L'image de
sa mère et celle de Lucie ne viendraient plus le visiter que pour lui
faire d'amers reproches. Il essaya de les évoquer, elles n'obéissaient
plus à son appel. Il n'avait jamais pu se persuader que sa mère fût
morte, il le sentait à présent, la tombe ne rendait plus sa proie.
Les traits de Lucie étaient tellement effacés de sa mémoire, qu'il
s'efforçait en vain de se les représenter. Ils étaient couverts d'un
épais nuage. Maintenant que Karol avait bu à la coupe de la vie, la
société de ces ombres l'épouvantait au lieu de le charmer. Vivre! il
faut donc vivre malgré soi, il faut donc aimer la vie en la méprisant,
et s'y plonger en dépit de la peur et du dégoût qu'elle inspire?
pensait-il en se débattant contre lui-même. Est-ce la volonté de Dieu?
Est-ce la tentation d'un esprit de vertige et de ténèbres?
«Mais trouverai-je la vie désormais auprès de Lucrezia? Ne sera-ce point
la mort, que cet attachement dont les circonstances me font rougir, et
que le doute va empoisonner? Néant pour néant, ne vaudrait-il pas mieux
languir et dépérir, avec le sentiment de son propre courage, que dans
celui de son indignité?»
Il ne trouvait point d'issue à ses incertitudes. Il se levait, faisait
un pas vers l'exil, et regardait derrière lui. Son coeur se déchirait et
se brisait à la pensée de ne plus voir sa maîtresse, et il le sentait
physiquement s'éteindre, comme si cette femme en était le moteur unique.
Il était presque vaincu déjà, et cherchait dans quelque augure, dans
quelque hasard providentiel, dernière ressource de la faiblesse,
l'indice du chemin qu'il devait suivre. Laërtes vint à son secours.
Laërtes était décidé à rentrer. Lorsque Karol tournait le dos à la
villa, le chien s'arrêtait et le regardait d'un air étonné; puis,
lorsque le prince revenait vers lui, il bondissait d'un air joyeux,
et lui disait avec ses yeux brillants d'expression et d'intelligence:
«C'est par ici, en effet, vous vous trompiez, suivez-moi donc!»
[Illustration: Ils revenaient à la villa... (Page 46.)]
Karol trouva un faux-fuyant digne d'un enfant. Il se dit que la Floriani
tenait beaucoup à ce chien, que Célio était capable de pleurer un jour
entier, s'il ne le retrouvait point; que l'animal était bien jeune, bien
fou, et se laisserait peut-être tenter par quelque nouvelle proie avant
de rentrer; qu'enfin il pouvait se perdre ou se laisser emmener par
quelque chasseur, et que son devoir, à lui, était de le ramener à la
maison.
Il appela donc Laërtes, veilla puérilement sur lui, et regagna la villa
Floriani sans le perdre de vue. Pourtant, l'on peut dire que jamais
aveugle ne fut plus littéralement conduit par un chien.
En voyant la porte du parc ouverte, Laërtes prit sa course, et, enchanté
de rentrer, il devança Karol et gagna la maison, la chambre de Célio, où
il se blottit sous le lit, en attendant son réveil. Le prétexte du chien
manquait dès lors à Karol, il n'était pas obligé de franchir la
grille du parc, et il allait néanmoins la franchir, lorsque ses yeux
rencontrèrent une inscription tracée au pinceau sur une pierre latérale.
C'étaient les fameux vers du Dante:
Per me si va nella città dolente,
Per me si va nell'eterno dolore,
Per me si va tra la perduta gente...
... Lasciate ogni speranza, voi, ch'entrate!
Et plus bas:
_Avis aux voyageurs!_ CÉLIO FLORIANI.
Karol se souvint que, peu de jours auparavant, Célio, qui venait
d'apprendre par coeur ce passage classique de la _Divine Comédie_, et
qui le répétait à tout propos avec ce mélange d'admiration et de parodie
qui est propre aux enfants, s'était amusé à l'écrire sur le montant de
la porte du parc, en l'accompagnant d'un avertissement facétieux aux
passants. Comme la villa n'était située sur aucune route de passage, il
y avait peu d'inconvénients à laisser subsister l'inscription de Célio
jusqu'à la première pluie; la Floriani n'avait fait qu'en rire, et Karol
à qui ces vers lugubres n'offraient aucun sens, à ce moment-là, ne s'en
était point alarmé. Il était repassé plusieurs fois par cette porte sans
y prendre garde; il n'y aurait plus jamais songé, sans la révolution qui
s'était opérée en lui. Au premier abord, les mots de _perduta gente_ lui
parurent offrir une allusion affreuse et peut-être quelque peu vraie,
car il se hâta de l'effacer. Puis, en relisant, malgré lui, le dernier
vers, il fut saisi d'une terreur superstitieuse, en songeant que
les enfants prophétisent souvent sans le savoir, et disent en riant
d'effroyables vérités. Il cueillit une poignée d'herbe et en frotta la
muraille; mais, par un hasard fort simple, le dernier vers, portant sur
une pierre moins polie que les autres, ne s'effaça pas entièrement et
resta visible malgré tous les efforts de Karol.
[Illustration: Jusqu'au chien de Célio qui courait. (Page 47.)]
--Eh bien! dit-il en s'élançant dans le parc, cela est écrit ainsi au
livre de ma destinée. Pourquoi mes yeux en seraient-ils offensés? O
Lucrezia, tu ne m'avais donné que du bonheur; à présent que je vais
souffrir par toi et pour toi, je vois à quel point je t'aime!
La Floriani était déjà très-inquiète, elle avait cherché Karol dans tout
le parc, ne concevant pas que, contrairement à ses habitudes, il se fût
levé avant elle et qu'il eût été se promener sans elle. Elle était dans
la chaumière du pêcheur lorsqu'elle vit le prince effacer l'inscription
et rentrer précipitamment comme si, de même que Laërtes, il eût craint
d'être grondé. Elle courut après lui, et, l'enlaçant dans ses bras:
«Vous trouvez donc, lui dit-elle, que ce serait un grave mensonge?»
Karol n'avait guère l'esprit présent; il ne songeait pas qu'elle eût pu
le voir effacer les vers du Dante; il ne pensait déjà plus à ces vers,
mais bien à la trahison possible de Salvator. Il crut qu'elle répondait
à ses secrètes pensées, qu'elle avait deviné ses angoisses, épié
son essai de fuite; que sais-je? tout ce qu'il y avait de plus
invraisemblable lui vint à l'esprit, et il répondit d'un air effaré:
«Soyez-en juge vous-même, il ne m'appartient pas de répondre pour vous.»
Lucrezia fut un peu étonnée et commença à redouter quelque accès
d'excentricité. Salvator l'en avait prévenue à diverses reprises avant
qu'elle donnât son coeur au prince. Mais elle n'avait pu y croire, parce
que, depuis sa maladie, Karol était toujours été ravi au septième ciel
et ne lui avait jamais causé un instant d'effroi. Elle se demanda s'il
était bien guéri, s'il n'était pas menacé d'une rechute imminente, ou
bien si, réellement, son cerveau était faible et tourmenté d'idées
fantasques. Elle l'interrogea. Il ne voulut point répondre, et lui baisa
la main à plusieurs reprises, en lui demandant pardon. Mais pardon de
quoi? Voilà ce qu'elle ne put jamais savoir, malgré les investigations
de sa tendresse. Ses manières étaient aussi changées que sa figure et
son langage. Il s'était dit que, s'il se décidait à rentrer chez elle,
il devait prendre avec lui-même l'engagement de ne lui faire aucune
question, aucun reproche, de ne point avilir son propre amour par des
paroles blessantes de part ou d'autre; enfin, il se raidissait pour
ainsi dire dans une sorte de religion chevaleresque et dans un
redoublement de respect extérieur, comme s'il eût cru réparer par là le
tort qu'il lui avait fait dans son âme en la soupçonnant.
La Floriani avait toujours été vivement touchée de ce respect qu'il lui
témoignait devant ses enfants et ses serviteurs. Rien, chez lui, ne lui
rappelait le sans-gêne blessant et l'espèce d'abandon impertinent des
amants heureux. Mais, dans le tête-à-tête, elle n'était pas habituée à
lui voir détourner son front de ses lèvres et se rejeter sur ses mains
en saluant comme un abbé qui rend hommage à une douairière. Elle essaya
de rompre cette glace, elle lui fit de tendres reproches, elle le railla
amicalement: tout fut inutile. Il se hâtait de retourner vers la maison,
car il sentait que sa souffrance n'était pas assez calmée pour lui
permettre de paraître heureux.
Salvator ne fut point étonné de voir, ce jour-là, son ami silencieux et
sombre; il l'avait vu si souvent ainsi! «Je suis inquiète ce matin,
lui dit tout bas Lucrezia; Karol est pâle et triste.--Tu devrais être
habituée à le voir s'éveiller tout différent de ce qu'il était en
s'endormant, répondit Salvator. N'est-il pas mobile et changeant comme
les nuages?
--Non, Salvator, il n'est point ainsi. Depuis deux mois, c'est un ciel
pur et brûlant, sans un seul nuage, sans la moindre vapeur.
--En vérité! quelle merveille tu me contes là? Je peux à peine te
croire.
--Je te le jure. Que peut-il donc avoir aujourd'hui?
--Mais rien! il aura fait un mauvais rêve.
--Il n'en faisait plus que de beaux!
--C'était un grand hasard ou un grand prodige; moi, je ne l'ai jamais
vu une semaine... que dis-je? un jour entier, sans tomber dans quelque
accès de mélancolie.
--Et à propos de quoi y tombait-il si souvent?
--Tu me demandes là ce que je n'ai jamais pu lui faire dire. Karol
n'est-il pas un hiéroglyphe ambulant, un mythe personnifié?
--Il ne l'a pas été pour moi jusqu'à cette heure; et, puisque, j'avais
trouvé, à mon insu, le moyen de le rendre heureux et confiant, il faut
bien que je lui aie déplu en quelque chose depuis hier.
--Vous êtes-vous querellés cette nuit?
--Querellés? quel mot!
--Oh! tu es devenue _sublime_ comme lui, je le vois bien, et il faut
se faire un vocabulaire choisi exprès pour vous deux. Eh bien, voyons,
n'avez-vous pas touché à quelque point douloureux de votre existence à
l'un ou à l'autre, en causant ensemble la nuit dernière?
--La nuit dernière, comme toutes les autres nuits, je n'ai pas quitté
mes enfants. Nous nous retirons de bonne heure, je me lève avec le jour,
et, tandis que les petits sommeillent encore ou babillent avec leur
bonne en se levant, je vais éveiller doucement Karol, et nous causons
ensemble; le plus souvent, nous nous regardons et nous nous adorons
sans nous rien dire. Ce sont deux heures de délices, où jamais un mot
pénible, une réflexion positive, un souvenir quelconque des ennuis et
des maux de la vie réelle, n'ont trouvé place. Ce matin, j'ai été ouvrir
ses fenêtres comme à l'ordinaire, comme j'en ai pris l'habitude durant
sa maladie.
Il était déjà sorti, ce qui ne lui était encore jamais arrivé. Il est
resté deux heures absent. Il avait l'air égaré en rentrant, il disait
des paroles que je ne comprends pas, ses manières étaient bizarres. Il
m'a fait presque peur, et, maintenant, son abattement, le soin qu'il
prend de ne pas rester avec nous, me font mal. Toi, qui le connais,
tâche de lui faire dire ce qu'il a!
--Moi, qui le connais, je ne puis rien te dire, sinon qu'il a été gai
hier soir, ce qui était un signe certain qu'il serait triste ce matin.
Il n'a jamais eu une heure d'expansion dans sa vie, sans la racheter par
plusieurs heures de réserve et de taciturnité. Il y a certainement à
cela des causes morales, mais trop légères ou trop subtiles pour être
appréciables à l'oeil nu. Il faudrait un microscope pour lire dans une
âme où pénètre si peu de la lumière que consomment les vivants.
--Salvator, tu ne connais pas ton ami, dit la Lucrezia: ce n'est point
là son organisation. Un soleil plus pur et plus éclatant que le nôtre
rayonne dans son âme ardente et généreuse.
--Comme tu voudras, répondit Salvator en souriant; alors, tâche d'y voir
clair, et ne m'appelle pas pour tenir le flambeau.
--Tu railles, mon ami! reprit la Floriani avec tristesse, et pourtant
je souffre! Je m'interroge en vain, je ne vois pas en quoi j'ai pu
contrister le coeur de mon bien-aimé. Mais la froideur de son regard me
glace jusqu'à la moelle des os, et, quand je le vois ainsi, il me semble
que je vais mourir.