XX.

Le pauvre enfant avait oublié que Salvator était aussi amoureux que lui,

dans un sens, de la Floriani; qu'il lui avait sacrifié de grand coeur

ses prétentions, mais non sans effort et sans regret. Comme Karol ne

comprenait rien à ce genre d'amour, il ne s'était pas rendu compte de

ce que son ami avait pu souffrir en le voyant devenir maître des biens

qu'il convoitait. Il s'était dit que la première belle femme que

Salvator rencontrerait lui ferait oublier ce désir insensé.

Ou plutôt, il ne s'était rien dit du tout, il n'aurait pas eu le courage

d'examiner le côté scabreux d'une telle situation. Il avait écarté le

souvenir de la première nuit passée à la villa Floriani, des tentations

et des tentatives de Salvator, et même des embrassades du lendemain

matin, lorsqu'il avait cru dire à Lucrezia un long adieu. La crise de

la maladie et le miracle du bonheur avaient tout effacé de l'esprit du

prince. Il s'était habitué en un jour, en un instant, à ne plus rien

juger, à ne plus rien comprendre; et de même, en un jour, en un instant,

il recommençait à trop juger, à trop comprendre, c'est-à-dire à tout

commenter avec excès et à souffrir de tout.

Certes, Salvator Albani avait renoncé de bonne foi à voir la Floriani

avec d'autres yeux que ceux d'un frère. Mais il y avait en lui un fonds

de sensualité italienne qui l'empêchait d'arriver jusqu'à la chasteté

d'un moine. S'il eût eu deux soeurs, une belle et une laide, il eût,

sans nul doute, et sans se rendre compte de son propre instinct, préféré

la belle, eût-elle été moins aimable et moins bonne que l'autre. Enfin,

entre deux soeurs également belles, mais dont l'une aurait connu

l'amour, et l'autre la vertu seulement, il aurait été bien plus l'ami de

celle qui eût compris le mieux ses faiblesses et ses passions.

L'amour était son Dieu, et toute belle femme au coeur tendre en était la

prêtresse. Il pouvait l'aimer avec désintéressement, mais non la voir

sans émotion. L'amour de la Floriani pour son ami ne le dérangeait donc

point dans son admiration et dans son plaisir, lorsqu'il la contemplait

et respirait son haleine. Il aimait tout autant qu'auparavant à toucher

ses bras, ses cheveux, et jusqu'à son vêtement, et l'on comprend bien

que Karol était jaloux de ces choses-là, presque autant que du coeur de

sa maîtresse.

La Floriani, qui le croirait? était d'une nature aussi chaste que l'âme

d'un petit enfant. C'est fort étrange, j'en conviens, de la part d'une

femme qui avait beaucoup aimé, et dont la spontanéité n'avait pas su

faire plusieurs parts de son être pour les objets de sa passion. C'était

probablement une organisation très-puissante par les sens, quoiqu'elle

parût glacée aux regards des hommes qui ne lui plaisaient point. C'est

qu'en dehors de son amour, où elle se plongeait tout entière, elle

ne voyait pas, n'imaginait pas et ne sentait pas. Dans les rares

intervalles où son coeur avait été calme, son cerveau avait été oisif;

et si on l'eût séparée éternellement de la vue de l'autre sexe, elle eût

été une excellente religieuse, tranquille et fraîche. C'est dire qu'il

n'y avait rien de plus pur que ses pensées dans la solitude, et, quand

elle aimait, tout ce qui n'était pas son amant était pour elle, sous le

rapport des sens, la solitude, le vide, le néant.

Salvator pouvait bien l'embrasser, lui dire qu'elle était belle, et

frémir un peu en pressant son bras contre le sien: elle s'en apercevait

encore moins que le jour où, ne prévoyant pas que Karol l'aimait déjà,

il avait été forcé de lui parler clairement et hardiment pour lui faire

comprendre ses désirs.

Toute femme comprend pourtant bien le regard et l'inflexion de voix qui

lui parlent d'amour d'une manière détournée. Les femmes du monde ont,

à cet égard, une pénétration qui va souvent au delà de la vérité, et,

souvent aussi, leur empressement à se défendre, avant qu'on les attaque

sérieusement, est une provocation de leur part et un encouragement à

l'audace. La Floriani, au contraire, dans son expressive bienveillance,

mettait tout sur le compte de la sympathie qu'elle avait excitée comme

artiste, ou de l'amitié qu'elle inspirait comme femme. Elle était

brusque et ennuyée avec les hommes qui lui inspiraient de la défiance et

de l'éloignement; mais, avec ceux qu'elle estimait, elle avait le coeur

sur la main; elle eût cru manquer à la sainteté de l'amitié en se tenant

trop sur ses gardes. Elle savait bien que quelque mauvaise pensée

pouvait leur passer par la tête. Mais elle avait pour règle de ne pas

paraître s'en apercevoir, et, tant qu'on ne la forçait point à se

montrer sévère, elle était douce et abandonnée. Elle pensait que les

hommes sont comme des enfants, avec lesquels il faut plus souvent

détourner la conversation et distraire l'imagination que répondre et

discuter sur des sujets délicats et dangereux.

Karol, qui aurait dû comprendre la solidité de ce caractère simple et

droit, ne le connaissait pourtant pas. Sa folie avait commis l'erreur

gigantesque de se figurer qu'elle devait avoir l'austérité de manières

et le maintien glacial d'une vierge, avec tout autre qu'avec lui. Il

n'en voulut pas démordre, comprendre la réalité de cette nature, et

l'aimer pour ce qu'elle était. Pour l'avoir placée trop haut dans les

fantaisies de son cerveau, voilà qu'il était tout prêt à la placer trop

bas, et à croire qu'entre le sensualisme invincible de Salvator et les

instincts secrets de la Floriani, il y avait de funestes rapprochements

à craindre.

Ils revenaient à la villa avec le lever de Vesper, qui montait blanc

comme un gros diamant dans le ciel encore rose. Ils glissaient sur la

surface limpide de ce lac que la Floriani aimait tant, et que Karol

recommençait à détester. Il gardait le silence; Béatrice s'était

endormie dans les bras de sa mère; Célio gouvernait la barque de

Menapace, qui s'était assis, dans une muette contemplation; Stella,

svelte et blanche, rêvait aux étoiles, ses patronnes, et Salvator Albani

chantait d'une belle voix fraîche, que la sonorité de l'onde portait au

loin. Personne autre que Karol, le plus pur et le plus irréprochable de

tous, peut-être, ne songeait à mal. Il leur tournait le dos, à tous,

pour ne point voir ce qui n'existait pas, ce à quoi personne ne

songeait; et, au lieu des Ondines du lac, il se sentait poussé par les

Euménides.

Ne l'avait-on pas trompé? Salvator ne s'était-il pas grossièrement joué

de lui en lui disant que jamais il n'avait été l'amant de la Floriani?

Avec tous les beaux raisonnements spécieux qu'il lui avait maintes fois

entendu faire sur l'amitié qu'on peut avoir pour les femmes, et dans

laquelle il entrait toujours, selon Salvator, un peu d'amour, étouffé

ou déguisé; avec les ménagements dont il le supposait capable pour lui

laisser goûter le bonheur sans se faire conscience d'un mensonge, il

pouvait bien avoir été heureux la nuit de leur arrivée, et l'avoir nié

avec aplomb l'instant d'après. La Floriani ne lui devait rien alors,

et Karol s'imaginait être bien généreux en prenant la résolution de ne

jamais l'interroger à cet égard.

Et puis, en supposant qu'elle eût résisté cette fois-là, était-il

probable que, dans cette vie abandonnée à toutes les émotions, lorsque

Salvator assistait à sa toilette dans sa loge, et portait même les mains

sur sa parure, lorsque, toute palpitante des fatigues ou des triomphes

de la scène, elle venait se jeter près de lui sur un sofa, seule avec

lui peut-être... était-il possible qu'il n'eût pas cherché à profiter

d'un instant de désordre dans son esprit et d'excitation dans ses nerfs?

Salvator était si ardent et si audacieux avec les femmes! N'avait-il

pas encouru la disgrâce de la princesse Lucie pour avoir osé lui dire

qu'elle avait une belle main? Et de quoi n'était pas capable, avec la

Lucrezia, un homme qui n'était pas demeuré tremblant et muet auprès de

Lucie?

Alors le terrible parallèle, si longtemps écarté, commença à s'établir

dans l'esprit du prince: une princesse, une vierge, un ange!--Une

comédienne, une femme sans moeurs, une mère qui pouvait compter trois

pères à ses quatre enfants, sans jamais avoir été mariée, et sans savoir

où étaient maintenant ces hommes-là!

L'horrible réalité se levait devant ses yeux effarés, comme une Gorgone

prête à le dévorer. Un tremblement convulsif agitait ses membres, sa

tête éclatait. Il croyait voir des serpents venimeux ramper à ses pieds,

sur le plancher de la barque, et sa mère remonter vers les étoiles, en

se détournant de lui avec horreur.

La Floriani sommeillait dans son rêve d'éternel bonheur; et quand elle

lui prit la main pour descendre sur le rivage, sans réveiller sa fille,

elle remarqua seulement qu'il avait froid, quoique la soirée fût tiède.

Elle s'inquiéta un peu de sa physionomie lorsqu'elle le revit aux

lumières; mais il fit de grands efforts pour paraître gai. La Floriani

ne l'avait jamais vu gai, elle ne savait même pas si, avec cette haute

et poétique intelligence, il avait de l'esprit. Elle s'aperçut qu'il

en avait prodigieusement; c'était une finesse subtile, moqueuse, point

enjouée au fond; mais, comme il n'y avait place en elle que pour

l'engouement, elle s'émerveilla de lui découvrir un charme de plus.

Salvator savait bien que cette petite gaieté mignarde et persifleuse de

son ami n'était pas le signe d'un grand contentement. Mais, dans cette

circonstance, il ne savait que penser. Peut-être l'amour avait-il

renouvelé entièrement le caractère du prince; peut-être prenait-il

désormais la vie sous un aspect moins austère et moins sombre. Salvator

profita de l'occasion pour être gai tout à son aise avec lui, et crut

pourtant apercevoir de temps en temps quelque chose d'amer et de sec au

fond de ses heureuses reparties.

Karol ne dormit pas; cependant il ne fut point malade. Il reconnut

dans cette longue et cruelle insomnie, qu'il avait plus de forces pour

souffrir qu'il ne s'en était jamais attribué. L'engourdissement d'une

fièvre lente ne vint pas, comme autrefois, amortir l'inquiétude de ses

pensées. Il se leva comme il s'était couché, en proie à une lucidité

affreuse, sans éprouver aucun malaise physique, et obsédé de l'idée fixe

que Salvator le trahissait, l'avait trahi, ou songeait à le trahir.

«Il faut pourtant prendre un parti, se dit-il. Il faut rompre ou

dominer, abandonner la partie ou chasser l'ennemi. Serai-je assez fort

pour la lutte? Non, non, c'est horrible! Il vaut mieux fuir.»

Il sortit avec le jour, ne sachant où il allait, mais ne pouvant

résister au besoin de marcher d'un pas rapide. Le sentier du parc

le plus direct et le mieux battu, celui qu'il suivit machinalement,

conduisait à la chaumière du pêcheur.

Il allait s'en détourner lorsqu'il entendit prononcer son nom. Il

s'arrêta; on répéta le mot _prince_ à plusieurs reprises. Karol

s'approcha, perdu sous les branches éplorées des vieux saules, et il

écouta.

--Bah! un prince! un prince! disait le vieux Menapace dans son dialecte,

que le prince était arrivé à très-bien comprendre. Il n'en a pas la

mine! J'ai vu le prince Murat dans ma jeunesse; il était gros, fort, de

bonne mine, et portait des habits superbes, de l'or, des plumes. C'était

là un prince! Mais celui-ci, il n'a l'air de rien du tout, et je n'en

voudrais pas pour tenir mes avirons.

--Je vous assure que c'est un vrai prince, père Menapace, répondait

Biffi. J'ai entendu son domestique qui appelait _mon prince_, sans voir

que j'étais là tout auprès.

--Je te dis que c'est un prince comme ma fille était une princesse

là-bas. Ils s'appellent tous comme cela au théâtre. L'autre, l'Albani,

est celui qui faisait les comtes dans la comédie; mais c'est un

chanteur, voilà tout!

--C'est vrai qu'il chante toute la journée, dit Biffi. Alors ce sont

d'anciens camarades à la signora. Est-ce qu'ils vont rester longtemps

ici?

--Voilà ce que je me demande. Il me semble que le prince, comme ils

l'appellent, se trouve bien de la _locanda gratis_. Et si l'autre reste

aussi deux mois à ne rien faire que manger, dormir et marcher tout

doucement au bord de l'eau, nous ne sommes pas au bout!

--Bah, cela ne nous gêne pas. Qu'est-ce que cela nous fait?

--Cela me gêne, moi! dit Menapace en élevant la voix. Je n'aime pas

à voir des paresseux et des indiscrets manger le bien de mes

petits-enfants. Tu vois bien que ce sont des histrions sans coeur et

sans ouvrage, qui sont venus là se refaire. Ma fille, qui est bonne, en

a pitié: mais si elle recueille comme cela tous ses anciens amis, nous

verrons de belles affaires! Ah! pauvre petit Célio! pauvres enfants!

si je ne songeais pas à eux, ils auraient un jour le même sort que ces

prétendus seigneurs-là! Allons, Biffi, es-tu prêt? Partons, va détacher

la barque.

Si Salvator avait entendu cette ridicule conversation, il en eût ri

aux éclats pendant huit jours. Il eût même imaginé quelque folle

mystification pour aggraver les soupçons charitables du vieux pêcheur.

Mais Karol fut navré. L'idée de rien de semblable ne lui eût paru

possible dans sa vie. Être pris pour un histrion, pour un mendiant, et

méprisé par ce vieil avare! C'était marcher dans la boue, lui qui ne

trouvait que les nuages assez moelleux et assez purs pour le porter. Il

faut être très-fort ou très-insouciant pour ne pas se trouver accablé

d'un rôle absurde et pour n'en voir que le côté risible. D'ailleurs, on

ne rit peut-être jamais de bien bon coeur de soi-même, et Karol fut si

outré, qu'il sortit du parc, n'emportant pas même de l'argent sur lui,

et fuyant au hasard dans la campagne, résolu, du moins il le croyait, à

ne jamais remettre les pieds chez la Floriani.

Quoique sa santé eût pris, depuis sa maladie, un développement qu'elle

n'avait jamais eu, il n'était pas encore très-bon marcheur, et au bout

d'une demi-lieue, il fut forcé de ralentir le pas. Alors le poids de

ses pensées l'accabla, et il ne se traîna plus qu'avec effort dans la

direction sans but qu'il avait prise.

Si j'entendais le roman suivant les règles modernes, en coupant ici

ce chapitre, je te laisserais jusqu'à demain, cher lecteur, dans

l'incertitude, présumant que tu te demanderais toute la nuit prochaine,

au lieu de dormir: «Le prince Karol partira-t-il ou ne partira-t-il

pas?» Mais la haute idée que j'ai toujours de ta pénétration m'interdit

cette ruse savante, et t'épargnera ces tourments. Tu sais fort bien

que mon roman n'est pas assez avancé pour que mon héros le tranche

ici brusquement et malgré moi. D'ailleurs, sa fuite serait fort

invraisemblable, et tu ne croirais point qu'on puisse rompre, du premier

coup, les chaînes d'un violent amour.

Sois donc tranquille, vaque à tes occupations, et que le sommeil te

verse ses pavots blancs et rouges. Nous ne sommes point encore au

dénouement.

Lucrezia Floriani · 第 27 / 38 题