Un soir que le prince, alors en pleine convalescence, s'était endormi
très-paisiblement en apparence, et qu'après avoir couché ses enfants,
la Floriani respirait le frais sur la terrasse avec Salvator:--Ma bonne
Lucrezia, lui dit celui-ci, il faut que nous parlions enfin de la vie
réelle; car depuis près de trois semaines nous traversons un cauchemar
qui se dissipe enfin, grâce à Dieu! je devrais dire grâce à toi, car
tu as sauvé mon ami, et tu as ajouté à mon affection pour toi une
reconnaissance qui ne peut s'exprimer. Mais, dis-moi, maintenant,
qu'allons-nous faire, aussitôt que notre cher malade sera en état de
voyager?
--Nous n'y sommes point! répondit la Floriani. Ce n'est pas encore dans
quinze jours qu'il pourra se remettre en route. C'est à peine s'il peut
faire le tour du jardin maintenant, et tu sais bien que les forces
reviennent moins vite qu'elles ne tombent.
--Supposons que cette convalescence dure encore un mois! il y a une fin
à tout; nous ne pouvons pas rester éternellement à ta charge, et il
faudra bien se séparer!
--Sans aucun doute; mais je désire que ce soit le plus tard possible.
Vous ne m'êtes point à charge; je suis bien payée des soins que j'ai
donnés à ton ami par le bonheur que j'éprouve de le voir sauvé; et,
d'ailleurs, sa reconnaissance est si grande, si bonne, si tendre, que je
me suis mise à l'aimer, presque autant que tu l'aimes toi-même. Il est
naturel de soigner et de consoler ceux qu'on aime. Je ne vois donc pas
que tu aies lieu de me tant remercier.
--Tu ne veux pas m'entendre, mon excellente amie; l'avenir m'inquiète!
--Quoi? la vie du prince? elle n'est point du tout compromise par cette
maladie. Je l'ai assez étudié; il est parfaitement bien organisé. Il
vivra plus que toi et moi, peut-être!
--J'en suis presque certain aussi; j'ai bien vu, cette fois, quelles
ressources il y a dans ces tempéraments nerveux; mais son avenir moral,
y songes-tu, Lucrezia?
--Mais il me semble que je n'en suis pas chargée... Pourquoi me
demandes-tu cela?
--Je ne devrais pas être surpris qu'une nature aussi loyale et aussi
généreuse que la tienne portât la naïveté jusqu'à l'aveuglement;
pourtant il est bien étrange que tu ne me comprennes pas.
--Eh bien, non, je ne te comprends pas; parle clairement, voyons.
--Parler clairement d'une chose aussi délicate, à quelqu'un qui ne vous
aide pas du tout, c'est brutal! Et pourtant, il le faut. Eh bien, Karol
t'aime!
--Je l'espère! Je l'aime aussi; mais si tu veux me faire entendre qu'il
m'aime d'amour, je ne pourrai pas prendre ta crainte au sérieux.
--Oh! ma chère Lucrezia, ne plaisante pas là-dessus! Tout est sérieux
avec une nature profonde et entière comme celle de mon pauvre ami; cela
est d'un sérieux effrayant, au contraire!
--Non, non, Salvator, tu divagues. Que ton ami ait pour moi une amitié
sérieuse, une reconnaissance vive, enthousiaste, si tu veux; cela est
possible de la part d'un être aussi tendre et aussi noble. Mais que cet
enfant soit amoureux de ta vieille amie, c'est impossible! Tu le vois
ému outre mesure à chaque mot qu'il nous dit: c'est l'effet de sa
faiblesse et d'un reste d'exaltation nerveuse. Tu l'entends me remercier
dans des termes qui ne sont pas proportionnés aux services que je lui ai
rendus: c'est l'effet du beau langage qui part d'une belle âme, d'une
noble habitude de bien penser et de bien dire, qui lui est propre et à
laquelle sa grande éducation et ses belles manières aident naturellement
beaucoup. Mais de l'amour pour moi? Quelle folie! il ne me connaît pas,
et s'il me connaissait, s'il savait ma vie, il aurait peur de moi, le
pauvre enfant! Le feu et l'eau, le ciel et la terre ne sont pas plus
dissemblables.
--Le ciel et la terre, le feu et l'eau, sont des éléments opposés,
mais toujours unis ou prêts à s'unir dans la nature. Les nuages et les
rochers, les volcans et les mers s'étreignent en se rencontrant; ils se
brisent et se fondent ensemble dans les mêmes désastres éternels. Ta
comparaison confirme mon assertion et doit t'expliquer mes craintes.
--Tu fais de la poésie bien gratuitement! Je te dis qu'il me mépriserait
et me haïrait, peut-être, s'il savait quelle pécheresse lui a servi de
soeur de charité. Je connais ses principes et ses idées d'après ce que
tu m'en dis tous les jours; car, quant à lui, je dois avouer qu'il ne
m'a jamais fait de morale. Mais enfin, toi qui sais si bien ses opinions
et son caractère, comment peux-tu supposer des relations possibles entre
nous dans l'avenir? Va, je sais bien ce qu'il pensera de moi quand sa
santé et la force de son jugement seront revenus. Je ne me fais point
d'illusion! Dans six mois d'ici, à Venise, ou à Naples, ou à Florence,
quelqu'un racontera devant lui les tristes aventures qui me sont
arrivées, et celles plus tristes encore qu'on m'attribue; car, que ne
prête-t-on pas aux riches? Alors!... souviens-toi de ce que je te dis
maintenant! Tu verras ton ami me défendre un peu, soupirer beaucoup, et
te dire ensuite: «Quel malheur qu'une si bonne femme, pour laquelle j'ai
tant d'amitié et de gratitude, soit décriée à ce point!» Voilà tout
le souvenir que la Floriani aura de ce fier jeune homme. Ce sera un
souvenir doux, mais triste, et je ne prétends pas à autre chose.
Qu'ai-je besoin d'autre chose que de la vérité? Tu sais bien, Salvator,
que je suis de force à accepter toutes les conséquences de mon passé,
qu'elles ne me troublent ni ne m'offensent, et que tout cela n'a rien à
faire avec la sérénité dont je sais jouir au fond de ma conscience.
--Tout ce que tu dis là m'accable de tristesse, ma chère Lucrezia,
répondit Salvator en lui prenant la main avec attendrissement; car tout
cela est vrai, sauf un point! Oui, mon ami te quittera, il te fuira
dès qu'il en aura la force et qu'il aura vu clair en lui-même; oui, il
entendra des sots raconter ta vie sans la comprendre, et des lâches la
calomnier; oui, il en souffrira et en soupirera amèrement! Mais que ce
soit tout, que sa douleur se dissipe avec quelques paroles, et que ton
souvenir s'efface par un effort de sa raison et de sa volonté, voilà
ce que je nie. Karol est, dès à présent, plus malheureux qu'il ne l'a
jamais été, et malheureux pour toujours, quoiqu'il ne s'en aperçoive pas
encore et qu'il s'endorme dans l'ivresse d'un premier amour!
--Je t'arrête à ce mot, dit Lucrezia qui l'écoutait attentivement: un
premier amour! C'est parce que je sais par toi-même que je ne serais
pas son premier amour, que je ne peux pas m'effrayer de celui-ci, en
supposant, avec toi, qu'il existe. Ne m'as-tu pas dit qu'il avait été
fiancé avec une belle jeune fille de sa condition, qu'il avait été
inconsolable de sa mort, et qu'il n'aimerait peut-être jamais une autre
femme?... Voilà ce que tu m'as raconté dans les premiers jours; et si
cela est vrai, il ne m'aime pas; ou s'il peut m'aimer, il n'est pas
impossible qu'une autre m'efface de sa pensée.
--Et si cela doit durer cinq ou six ans encore! Car il avait dix-huit
ans lorsque Lucie mourut, et, jusqu'à toi, il n'avait pas même regardé
une autre femme.
--Il n'y a pas de comparaison possible entre deux amours si différents!
Il a pu regretter six ans une créature angélique toute semblable à lui,
que le devoir et l'inclination lui prescrivaient de préférer à tout!
Mais pour une pauvre vieille fille de théâtre comme moi.... veuve de...
plusieurs amants (je n'ai jamais eu la pensée d'en revoir le compte!...)
Bah! il ne faudra pas six semaines pour qu'il rentre en lui-même, si
tant est qu'il en soit sorti. Tiens, Salvator, ne parlons pas davantage
de cela! Ton idée me chagrine et me blesse un peu. Pourquoi faut-il
que ta pauvre Floriani, à laquelle tu témoignes pourtant, depuis trois
semaines, la confiance et l'affection précieuse d'un frère, soit
nécessairement, pour tout le monde, l'objet de désirs grossiers, même
pour le plus chaste et le plus malade de tes amis? Ne puis-je, après
toutes mes fautes, quand je les ai expiées par tant de souffrances et
réparées peut-être par quelques bonnes actions, être traitée comme une
maternelle amie par les jeunes gens de bonnes moeurs? Faut-il absolument
que je fasse auprès d'eux le rôle de Satan, quand j'y mets aussi peu de
malice que Stella ou Béatrice? Suis-je coquette? suis-je encore belle
seulement? _Corpo di Dio!_ comme dit mon vieux père, je fais tout mon
possible pour ne faire peur ni envie à personne, tant je souhaite qu'on
me laisse en paix. Le repos, l'oubli, mon Dieu! voilà ce que je demande,
ce après quoi je soupire et brame quelquefois comme le cerf après la
fontaine. Quand donc n'entendrai-je plus le mot d'amour sonner à mon
oreille comme une note fausse?
--Ma pauvre soeur chérie, dit Salvator, tu te débats en vain, tu auras
encore longtemps à résister, sinon à toi-même, du moins aux hommes qui
te verront; j'ai beau faire pour être absolument calme auprès de toi; je
ne le suis pas toujours, moi, qui pourtant...
--Allons! s'écria la Floriani avec un désespoir naïf et presque comique;
toi aussi, tu vas recommencer! _Et tu, Brute?_ Tue-moi tout de suite,
j'aime mieux cela. Au moins, je serai délivrée de cet éternel refrain!
--Non! non!... moi, c'est fini, dit Salvator, qui craignait de voir la
tristesse succéder à cet éclair d'enjouement. Je ne te dirai jamais
rien; je ne parlerai jamais de moi, quand même j'en devrais mourir. Je
te l'ai promis, je te le jure. Mais il n'en sera pas ainsi de tous les
hommes; tu auras beau dire que tu es vieille, on te regardera, et on
verra le feu de la vie circuler dans tes veines généreuses. Tu auras
beau relever les cheveux avec cette négligence, et te cacher dans cette
éternelle robe de chambre, qui ressemble à un sac de pénitent plus
qu'à un vêtement de femme, tu seras encore belle malgré toi, et plus
qu'aucune femme au monde! Quelle autre que toi pourrait se montrer au
grand jour sans toilette, se brunir le cou et les bras au grand soleil,
se fatiguer le teint et les yeux à veiller un malade, après avoir nourri
une demi-douzaine d'enfants, travaillé, pleuré, souffert... (oh! que
n'as-tu pas supporté!), et enflammer encore l'imagination des hommes,
qu'ils soient vierges comme mon ami Karol ou expérimentés comme ton ami
Salvator?
--Tiens, s'écria la Floriani impatientée, si tu continues sur ce ton, et
si tu arrives à me persuader que je vais encore faire une passion, je
suis capable de me mettre sur la figure, ce soir, un acide, un corrosif
quelconque pour être affreuse demain matin.
--Vraiment, dit Salvator stupéfait, aurais-tu cette férocité envers
toi-même?
--Non, c'est une manière de dire, répondit-elle ingénument. J'ai assez
souffert pour n'avoir nulle envie de chercher des souffrances nouvelles.
--Mais, en supposant qu'on pût se défigurer sans se rendre aveugle, sans
se faire aucun mal... tu ne le ferais pas.
--Je ne le ferais pas de gaieté de coeur, car je suis artiste, j'aime le
beau, et je tâche de préserver les yeux de mes enfants du spectacle de
la laideur. Je m'effraierais moi-même si je devenais un objet d'horreur
et de dégoût. Et cependant, je t'assure que si l'on mettait pour moi,
dans une balance, les tourments d'une passion nouvelle et le désagrément
de devenir affreuse, je n'hésiterais pas.
--Tu dis cela d'un ton de sincérité qui m'effraie. Un être tel que toi
est capable de tout! Ne va pas t'aviser d'une pareille folie, Lucrezia!
comme une certaine princesse de Prusse, soeur de Frédéric le Grand, qui
se défigura de la sorte, à ce qu'on dit, pour n'être pas recherchée en
mariage et se conserver à son amant.
--C'est sublime, cela, dit la Floriani, car c'est le plus grand
sacrifice qu'une femme puisse faire.
--Oui, mais l'histoire ajoute qu'en détruisant sa beauté, elle détruisit
sa santé, et qu'elle devint bizarre et méchante. Reste donc belle,
puisque tu risquerais de perdre ta bonté, qui n'est pas un moindre
trésor.
--Ami, dit la Floriani, le temps mettra ordre à tout. Peu à peu je
deviendrai laide sans y songer, sans m'en apercevoir peut-être, et alors
je crois que je serai enfin heureuse; car, si j'ai acquis la funeste
expérience qu'il n'est point de bonheur dans la passion, j'ai encore la
chimère d'un certain état de calme et d'innocence que je crois ressentir
dès à présent, et qui me semble plein de délices. Ne me dis donc pas que
ton ami viendra le troubler par sa souffrance. Je ferai en sorte qu'il
ne m'aime pas.
--Et comment t'y prendras-tu?
--En lui disant la vérité sur mon compte. Aide-moi, ne la lui épargne
pas!... Mais quoi! je suis bien folle de te croire! Il ne peut pas
m'aimer! Ne porte-t-il pas toujours sur son sein le portrait de sa
fiancée!
--Crois-tu donc réellement qu'il l'ait aimée? dit Salvator après un
moment de silence.
--Tu me l'as dit, répondit Lucrezia.
--Oui, je l'ai cru, reprit-il, parce qu'il le croyait lui-même, et,
qu'il le disait avec éloquence. Mais, voyons, entre nous, mon amie,
on n'aime que fort incomplètement la femme qu'on n'a point possédée.
L'amour véritable ne se nourrit pas éternellement de désirs et de
regrets. Et, quand je me rappelle maintenant les rapports qui existaient
entre le prince Karol et la princesse Lucie, je me confirme dans l'idée
que cet amour n'a jamais existé que dans leurs imaginations. Ils
s'étaient vus cinq ou six fois peut-être, et, encore, sous les yeux de
leurs parents!
--Pas davantage?
--Non, Karol me l'a dit lui-même. Ils se connaissaient à peine,
lorsqu'ils furent fiancés, et elle mourut si peu de temps après, qu'ils
n'eurent pas le temps de se connaître.
--L'as-tu vue, toi, cette princesse Lucie?
--Je l'ai vue une fois. C'était une jolie personne, fluette, pâle,
phtisique.... Je m'en suis aperçu tout de suite, quoique personne n'y
songeât. Elle avait beaucoup d'élégance, de grâce; une toilette exquise,
de grands airs un peu trop précieux, à mon sens; des yeux bleus, des
cheveux comme un nuage, un teint de clair de lune, une réputation
d'ange, une manière poétique de se poser. Elle ne me plaisait pas. Elle
était trop romanesque et trop dédaigneuse; c'était un de ces êtres
auxquels j'ai toujours envie de dire: «Ouvre donc la bouche quand tu
parles, pose donc les pieds quand tu marches, mange donc avec les dents,
pleure donc avec les yeux, joue donc du piano avec les doigts, ris donc
de la poitrine et non des sourcils, salue donc avec le corps et non avec
le bout du menton. Si tu es un papillon ou une fleur, envole-toi au
vent, et ne viens pas nous chatouiller l'oeil ou l'oreille. Si tu es
morte, dis-le tout de suite!» Enfin elle m'impatientait comme quelque
chose qui ressemble à une femme, mais qui n'en est que l'ombre. Elle
avait la manie de se couvrir de fleurs et de parfums, qui me donnèrent
la migraine le jour que j'eus l'honneur de dîner auprès d'elle. Elle
était embaumée comme un cadavre, et j'aurais mieux aimé un sachet dans
mon armoire qu'une telle femme à mes côtés; je n'aurais pas été forcé de
le respirer toujours.
--Je ne peux pas m'empêcher de rire de ce portrait, dit la Floriani, et
pourtant je sens qu'il est exagéré et que tu y portes un peu de dépit.
Tu n'as pas plu à cette princesse, je le vois bien. Tu lui auras fait
quelque compliment trop peu recherché. Laissons les morts en paix et
respectons ce souvenir dans l'âme pure du prince Karol. Je veux, au
contraire, le faire parler d'elle et raviver en lui cet amour qui lui
est salutaire pour le moment. Bonsoir, ami! Sois tranquille, Karol
n'aimera jamais qu'une sylphide!