Vous avez bien prévu, à la fin du chapitre précédent, chers lecteurs,
que le prince de Roswald allait faire une maladie qui le forcerait de
rester à la villa Floriani. L'incident n'est pas neuf, j'espère, et
c'est pour cela que je ne le passe point sous silence.
Et si je vous en faisais mystère, comment la suite de cette histoire
serait-elle vraisemblable? Il est bien évident que, s'il y a quelque
chose de fatal dans les grandes passions, l'accomplissement de cette
fatalité s'explique et s'appuie toujours sur des circonstances
très-naturelles. Si, par des symptômes précurseurs de la maladie, si,
par l'accablement et le désordre de la maladie elle-même, Karol n'eût
été prédisposé et contraint à subir l'influence de la passion, il est
probable qu'il eût résisté aux atteintes de cette passion bizarre et
insensée.
Il n'y résista pas, parce qu'il fut en effet très-malade, et que,
pendant plusieurs semaines, la Floriani ne quitta presque pas son
chevet. Cette excellente femme, autant par amitié pour Salvator Albani
que pour obéir à un sentiment de religieuse hospitalité, se fit un
devoir de soigner le prince, comme elle l'eût fait pour son meilleur ami
ou pour un de ses propres enfants.
La Providence envoyait réellement à Karol, dans cette épreuve, la
personne la plus capable de l'assister et de le sauver. Lucrezia
Floriani avait un instinct presque merveilleux pour juger de l'état
des malades et des soins à leur donner. Cet instinct était peut-être
seulement de la mémoire. Elle avait été, dans cette même maison dont
elle était maintenant la châtelaine, servante, oui, simple servante,
à dix ans, de sa marraine, madame Ranieri, femme débile et nerveuse
qu'elle avait soignée avec un amour, un dévouement et une intelligence
au-dessus de son âge. C'était là la première cause de l'amitié que cette
dame avait prise pour elle, jusqu'au point de lui faire donner une
éducation en dehors de sa condition, et de vouloir ensuite la marier
avec son fils.
[Illustration: Et ce petit-là? lui dit Lucrezia... (Page 26.)]
Lucrezia avait donc appris de bonne heure à être garde-malade et quasi
médecin dans l'occasion. Elle avait eu ensuite des amis, des enfants et
des serviteurs malades, comme tout le monde peut en avoir, et elle les
avait soignés elle-même comme tout le monde ne le fait pas. A force
de chercher ardemment ce qui pouvait les soulager, et d'observer
attentivement et délicatement dans les prescriptions des médecins, le
bon ou le mauvais effet du traitement, elle avait acquis des notions
assez justes sur ce qui convient aux organisations diverses, et une
grande mémoire des moindres détails. Elle se rappela le mal que la
médecine empirique des Italiens avait fait à sa chère Ranieri; elle
était persuadée qu'ils l'avaient tuée, après qu'elle-même avait quitté
le pays. Elle ne voulut donc pas les appeler auprès du prince, et elle
se chargea de le traiter.
Salvator fut très-effrayé de la responsabilité qu'elle voulait prendre,
et qui pesait également sur lui. Mais le caractère confiant et brave de
la Floriani l'emporta. Elle fit sortir de la chambre du malade ce bon
Salvator, qui la fatiguait par ses anxiétés et ses irrésolutions. «Va
surveiller les enfants, lui dit-elle, amuse-les, promène-toi avec eux,
oublie que ton ami est malade; car je te jure que tu n'es bon à rien
avec ta sollicitude puérile et inquiète. Je me charge de lui et je t'en
réponds. Je ne le quitterai pas d'un instant.»
Salvator eut bien de la peine à se tenir tranquille. La prostration
de Karol était effrayante et semblait appeler des secours prompts et
actifs. Mais la Floriani avait vu de ces phénomènes nerveux, et il lui
suffisait de regarder les mains délicates du prince, sa peau blanche et
transparente, ses cheveux fins et souples, un ensemble et des détails
frappants, pour établir, entre lui et la maladie de madame Ranieri, des
rapports qui ne trompent point le coeur d'une femme.
Elle s'attacha à le calmer sans l'affaiblir, et, certaine qu'il y a pour
des organisations aussi exquises, des influences magnétiques d'un ordre
élevé, qui échappent à l'observation vulgaire, elle appela souvent ses
enfants autour du lit du prince, après s'être bien assurée que son état
n'avait rien de contagieux. Elle pensait que la présence de ces êtres
forts, jeunes et sains, aurait, au moral comme au physique, un pouvoir
mystérieux et bienfaisant pour ranimer la flamme pâlissante de la vie
chez le jeune malade...
[Illustration: Elle tressaillait en se trouvant en face d'un spectre.
(Page 29.)]
Et qui pourrait assurer qu'elle se fît illusion à cet égard? Ne fût-ce
que l'imagination qui joue un si grand rôle dans les maladies nerveuses,
il est certain que Karol respirait plus à l'aise, lorsque les enfants
étaient là, et que leur pure haleine, mêlée à celle de leur mère,
rendait l'air plus souple et plus suave à sa poitrine ardente. On tient
assez compte de la répugnance que doivent éprouver les malades à
être approchés par des personnes qui leur inspirent du dégoût et de
l'impatience: on en doit tenir aussi du bien-être physique que leur
procure la satisfaction d'être soignés ou seulement entourés par des
êtres sympathiques et d'un extérieur agréable. Si, à notre heure
dernière, au lieu du sinistre appareil de la mort, on pouvait faire
descendre des formes célestes autour de notre chevet, et nous bercer de
la musique des séraphins, nous subirions sans effort et sans angoisse ce
rude moment de l'agonie.
Karol, agité de rêves pénibles, se réveillait parfois sous le coup de la
terreur et du désespoir. Alors il cherchait instinctivement un refuge
contre les fantômes dont il était assiégé. Il trouvait alors les bras
maternels de la Floriani pour l'entourer comme d'un rempart, et son sein
pour y reposer sa tête brisée. Puis, en ouvrant les yeux, et en les
promenant avec égarement autour de lui, il voyait les belles têtes
intelligentes et affectueuses de Célio et de Stella qui lui souriaient.
Il leur souriait aussi machinalement, comme par un effort de
complaisance, mais son rêve était dissipé et son épouvante oubliée. Son
cerveau, affaibli encore, entrait dans un autre ordre de divagations. Il
regardait le petit Salvator dont on approchait le visage rose du sien,
et il croyait lui voir des ailes; il s'imaginait que ce beau chérubin
voltigeait autour de sa tête pour la rafraîchir. La voix de Béatrice
était d'une douceur incomparable, et, lorsqu'elle causait doucement avec
ses frères, il croyait l'entendre chanter. Il attribuait à ce timbre
frais et flatteur des intonations musicales qui n'étaient perceptibles
que pour lui seul; et un jour que la petite discutait à demi-voix pour
un jouet avec sa soeur, la Floriani fut surprise d'entendre le prince
lui dire que cet enfant chantait Mozart comme personne au monde n'était
capable de le chanter.--C'est une belle nature, ajouta-t-il en faisant
un grand effort pour rendre sa pensée. Elle a sans doute entendu
beaucoup de musique; mais elle n'a de mémoire que pour Mozart. C'est
toujours quelque phrase de Mozart qu'elle chante, et jamais rien d'un
autre maître.
--Et Stella, ne chante-t-elle pas aussi? lui dit Lucrezia, qui cherchait
à le comprendre.
--Elle chante quelquefois du Beethoven, dit-il, mais c'est moins
constant, moins suivi, et il n'y a pas la même unité.
--Mais Celio ne chante jamais?
--Celio, je ne l'entends que quand il marche. Il y a tant de grâce et
d'harmonie dans ses formes et dans ses mouvements, que la terre résonne
sous ses pieds, et que la chambre se remplit de sons vibrants et
prolongés.
--Et ce petit-là? lui dit la Lucrezia en lui présentant la joue de son
_bambino_, c'est le plus bruyant; il crie quelquefois. Ne vous fait-il
pas de mal?
--Il ne me fait jamais de mal, je ne l'entends pas. Je crois que je
suis devenu sourd pour le bruit; mais ce qui est mélodie ou rhythme me
pénètre encore. Quand le chérubin est devant moi, dit-il en désignant le
petit Salvator, je vois comme une pluie de couleurs vives et douces qui
danse autour de mon lit, sans prendre de formes, mais qui chasse les
visions mauvaises. Ah! n'emmenez pas les enfants. Je ne souffrirai pas,
tant que les enfants seront là!
Karol avait vécu, jusqu'à cette heure, de la pensée de la mort. Il
s'était familiarisé tellement avec elle, qu'il en était arrivé, jusqu'à
l'invasion de sa maladie, à croire qu'il lui appartenait, et que chaque
jour de répit lui était accordé comme par hasard. Il en plaisantait
volontiers; mais quand nous concevons cette idée au milieu de la santé,
nous pouvons l'accepter avec un calme philosophique; tandis qu'il est
rare qu'elle ne nous épouvante pas, lorsqu'elle s'empare d'un cerveau
affaibli par la maladie. C'est la seule chose triste qu'il y ait dans
la mort, selon moi; c'est qu'elle nous prend si accablés et tellement
tombés au-dessous de nous-mêmes, que nous ne la voyons plus telle
qu'elle est, et qu'elle fait peur alors à des âmes calmes et fortes par
elles-mêmes. Il arriva donc au prince ce qui arrive à la plupart des
malades; quand il lui fallut se mesurer de près avec cette idée de
mourir à la fleur de l'âge, la douce mélancolie dont il s'était nourri
jusqu'alors dégénéra en sombre tristesse.
Si sa mère eût été sa garde-malade en cette circonstance, elle eût
relevé son courage d'une manière tout opposée à celle qu'employa la
Floriani. Elle lui eût parlé de l'autre vie, elle l'eût entouré des
austères secours extérieurs de la religion. Le prêtre lui fût venu en
aide, et Karol, frappé de cet appareil solennel, eût accepté et subi
son destin. Mais la Lucrezia procédait autrement. Elle écartait de lui
l'idée de la mort, et lorsqu'il lui laissait voir qu'il la croyait
prochaine et inévitable, elle le plaisantait tendrement, et affectait
une tranquillité d'esprit à cet égard qu'elle n'avait pas toujours.
Elle y mit tant de prudence et de calme apparent, qu'elle réussit à
s'emparer de sa confiance. Elle le tranquillisa, non en lui apprenant ce
qu'il est trop tard pour apprendre aux malades, à mépriser la vie (c'est
un courage auquel il ne faut guère se fier de leur part, car ce courage
les achève souvent); mais elle le ranima en lui faisant croire à la vie,
et elle s'aperçut vite qu'il l'aimait encore, et avec acharnement,
cette vie physique qu'il avait tant dédaignée lorsqu'elle n'était point
menacée.
Salvator s'effrayait, parce qu'il croyait que son ami n'aurait pas
la force morale de résister à son mal.--Comment espères-tu que tu le
sauveras? disait-il à la Floriani, lorsque depuis si longtemps, depuis
la mort de sa mère surtout, il est dégoûté de vivre et se laisse aller
tout doucement à la consomption? L'espèce de plaisir qu'il trouvait à
cette idée me faisait bien présager qu'il était déjà frappé, et que
quand il tomberait, il ne se relèverait pas.
--Tu t'es trompé et tu te trompes encore, lui répondait la Lucrezia.
Personne n'a le goût de mourir à moins d'être monomane, et ton ami ne
l'est point. Il est bien organisé, et cet ébranlement nerveux, qui
le rendait si sombre, va se dissiper avec la crise qui l'accable
maintenant. Il veut vivre, je t'assure, et il vivra.
Karol voulut vivre en effet, il voulut vivre pour la Floriani. Certes,
il ne s'en rendit pas compte, et, pendant quinze jours qu'il fut sous le
coup du plus grand mal, il oublia la commotion qui l'avait causé. Mais
cet amour continua et augmenta sans qu'il en eût conscience, comme celui
de l'enfant au berceau pour la femme qui l'allaite. Un attachement
d'instinct, indissoluble et impérieux, s'empara de sa pauvre âme en
détresse et l'arracha aux froides étreintes de la mort. Il tomba sous
l'ascendant de cette femme qui ne voyait en lui qu'un malade à soigner,
et sur laquelle se reporta tout l'amour qu'il avait eu pour sa mère, et
tout celui qu'il avait cru avoir pour sa fiancée.
Dans les divagations de la fièvre, il commença par cette idée fixe que
sa mère était sortie du tombeau, par un miracle de l'amour maternel,
pour venir l'aider à mourir, et il ne cessa de prendre la Floriani pour
elle. C'est à cette illusion qu'elle dut de le trouver soumis à toutes
ses ordonnances, attentif à ses moindres paroles, oublieux de toutes les
méfiances que son caractère lui avait inspirées d'abord. Lorsqu'il était
oppressé au point de ne pouvoir respirer, il cherchait son épaule pour y
reposer sa tête, et quelquefois, il sommeilla une heure, appuyé ainsi,
sans se douter de son erreur.
Un jour enfin, il retrouva sa raison, et le sommeil ayant été plus
complet et plus salutaire, il ouvrit les yeux et les fixa avec
étonnement sur le visage de cette femme, pâlie par la fatigue des soins
et des veilles qu'elle lui avait consacrées. Il sortit alors comme d'un
long rêve et lui demanda s'il était malade depuis bien des jours, et
si c'était elle qu'il avait toujours vue à ses côtés.--Mon Dieu! lui
dit-il, lorsqu'elle lui eut répondu, vous ressemblez donc bien à ma
mère? Salvator, dit-il, en reconnaissant aussi son ami, qui s'approchait
de son lit, n'est-ce pas qu'elle ressemble à ma mère? J'en ai été
bouleversé la première fois que je l'ai vue.
Salvator ne jugea pas à propos de le contredire, bien qu'il ne trouvât
pas le moindre rapport entre la belle et forte Lucrezia, et la grande,
maigre et austère princesse de Roswald.
Un autre jour, Karol, encore appuyé sur le bras de la Floriani, essaya
de se soutenir seul.--Je me sens mieux, dit-il, j'ai plus de force: je
vous ai trop fatiguée; je ne comprends pas que j'aie abusé ainsi de
votre bonté!
--Non, non, appuie-toi, mon enfant, répondit gaiement la Floriani, qui
prenait aisément l'habitude de tutoyer ceux auxquels elle s'intéressait,
et qui, insensiblement, s'était persuadé que Karol était quelque chose
comme son fils.
--Vous êtes donc ma mère? êtes-vous vraiment ma mère? reprit Karol, dont
les idées recommençaient à se troubler.
--Oui, oui, je suis ta mère, répondit-elle, sans songer que, dans la
pensée de Karol, c'était peut-être une profanation; sois certain que,
dans ce moment-ci, c'est absolument la même chose.
Karol garda le silence: puis ses yeux se remplirent de larmes, et il se
prit à pleurer comme un enfant, en pressant contre ses lèvres les mains
de la Floriani.
--Mon cher fils, lui dit-elle en l'embrassant au front à plusieurs
reprises, il ne faut pas pleurer, cela peut vous fatiguer beaucoup. Si
vous pensez à votre mère, pensez donc que, du ciel, elle vous voit et
bénit votre guérison prochaine.
--Vous vous trompez, reprit Karol; du haut des cieux, ma mère m'appelle
depuis longtemps et me crie d'aller la rejoindre. Je l'entends bien;
mais moi, ingrat, je n'ai pas le courage de quitter la vie.
--Comment pouvez-vous raisonner si mal, enfant que vous êtes? dit la
Floriani avec le calme et le sérieux caressant qu'elle aurait eus en
gourmandant Celio. Quand la volonté de Dieu est que nous vivions, nos
parents ne peuvent nous rappeler à eux dans l'autre vie. Ils ne le
veulent ni ne le doivent. Vous avez donc rêvé cela; quand on est malade
on fait beaucoup de rêves. Si votre mère pouvait se faire entendre de
vous, elle vous dirait que vous n'avez pas assez vécu pour mériter
d'aller la rejoindre.
Karol se retourna avec effort, surpris peut-être d'entendre la Floriani
lui faire des sermons. Il la regarda encore; puis, comme s'il n'eût pas
entendu, ou point compris ce qu'elle venait de lui dire:
--Non! s'écria-t-il, je n'ai pas la force de mourir. Tu me retiens si
bien, toi! que je ne peux pas te quitter! Que ma mère me le pardonne, je
veux rester avec toi!
Et, comme épuisé par son émotion, il retomba dans les bras de la
Floriani, et s'y assoupit encore.