VII.

La Floriani avait dans la voix un charme particulier. C'était, à la

vérité, une voix trop forte pour une femme du monde, mais parfaitement

fraîche encore, et on ne sentait rien, dans le timbre, de l'abus de la

parole en public. Il y avait surtout, dans son accent, une franchise

qui ne laissait jamais l'ombre du doute sur la sincérité du sentiment

qu'elle exprimait, et dans sa diction, qui avait toujours été aussi

naturelle sur la scène que dans l'intimité, rien ne rappelait la

déclamation et l'emphase des planches. Pourtant, cela était accentué

et empreint d'une forte vitalité. A la justesse des intonations, Karol

sentit qu'elle avait dû être une actrice parfaite et d'un sympathique

irrésistible. Ce fut dans ce sens qu'il exerça son approbation, bien

décidé qu'il était à ne voir d'intéressant en elle que l'artiste.

Salvator la savait trop sincère par nature pour affecter le détachement

d'elle-même. Il pensa seulement qu'elle se faisait illusion, et il

chercha ce qu'il pourrait lui dire pour atténuer l'effet un peu cruel

de son premier regard. Mais, dans ces cas-là, on ne peut rien trouver

d'assez délicat pour consoler une femme de sa défaite, et il ne sut rien

faire de mieux que de l'embrasser, en lui disant qu'elle aurait encore

des amants à cent ans, s'il lui plaisait d'en avoir.

--Non, dit-elle en riant; je ne recommencerai pas Ninon de Lenclos. Pour

ne pas vieillir, il faut être oisive et froide. L'amour et le travail ne

permettent pas de se conserver ainsi. J'espère garder mes amis, voilà

tout. C'est bien assez.

En ce moment, deux petites filles charmantes s'élancèrent dans le salon,

en criant que le souper était servi. Les deux voyageurs, ayant pris le

leur à Iseo, exigèrent que la Floriani se mit à table avec ses enfants.

Salvator prit dans ses bras la petite fille qu'il connaissait et celle

qu'il ne connaissait pas, et les porta dans la salle à manger. Karol,

qui craignait d'être gênant, resta dans le salon. Mais ces deux pièces

étaient contiguës; la porte resta ouverte, et les murs de stuc étaient

sonores. Quoiqu'il désirât rester plongé dans son monde intérieur, et

ne prendre aucune part à ce qui se passerait autour de lui dans cette

maison, il voyait et entendait tout, et même il écoutait, quoiqu'il en

eût une sorte de dépit contre lui-même.

--Ah ça! disait Salvator en s'asseyant à table à côté des enfants (et

Karol remarqua que, lorsqu'il n'était pas dans sa présence immédiate, il

ne se gênait plus pour tutoyer la Floriani), permets-moi de servir

tes enfants et toi; voilà déjà que je les adore, ces marmots, comme

autrefois, et même cette charmante petite fée blonde qui n'était pas née

de mon temps. Il n'y a que toi, Lucrezia, pour faire tout mieux que tout

le monde, même les enfants!

--Tu pourrais bien dire _surtout_ les enfants! répondit-elle; Dieu m'a

bénie sous ce rapport: ils sont aussi bons et aimables et faciles à

élever qu'ils sont frais et bien portants. Ah! tiens, en voici encore un

qui vient nous dire bonsoir. Encore une connaissance à faire, Salvator!

Karol qui, après avoir essayé de parcourir une gazette, s'était mis à

marcher dans le salon, jeta involontairement les yeux vers la salle à

manger, et y vit entrer une belle villageoise qui portait dans ses bras

un enfant endormi.

--Voilà une superbe nourrice! s'écria Salvator ingénument.

--Tu la calomnies, dit la Floriani; dis plutôt une vierge du Corrége

portant _il divino bambino_. Mes enfants n'ont pas eu d'autre nourrice

que moi, et les deux premiers ont souvent pressé mon sein dans la

coulisse, entre deux scènes. Je me souviens qu'une fois le public me

rappelait avec tant de despotisme après la première pièce, que j'ai

été forcée de venir le saluer avec mon enfant sous mon châle. Les deux

derniers ont été élevés plus paisiblement. Ce petit-là est sevré depuis

longtemps. Vois! c'est un enfant de deux ans.

--Ma foi, le dernier que je vois me semble toujours le plus beau, dit

Salvator en prenant le _bambino_ des mains de la servante. C'est un

vrai chérubin! j'ai bien envie de l'embrasser, mais j'ai peur de le

réveiller.

--Ne crains rien: les enfants qui se portent bien et qui jouent toute la

journée au grand air ont le sommeil dur. Il ne faut pas les priver d'une

bonne caresse; quand cela ne leur fait pas plaisir, cela leur porte

bonheur.

--Ah! oui, c'est la superstition, à toi! dit Salvator. Je m'en souviens!

Elle est tendre, et je l'aime, cette idée-là. Tu l'étends jusqu'aux

morts, et je me rappelle ce pauvre machiniste que la chute d'un décor

avait tué pendant une de tes représentations...

--Ah! oui, le pauvre homme! Tu étais là... C'est du temps de ma

direction.

--Et toi, courageuse, excellente, tu l'avais fait porter dans ta loge,

où il rendit le dernier soupir. Quelle scène!

--Oui, certes, plus terrible que celle que je venais de jouer devant le

public. Mon costume fut couvert du sang de ce malheureux!

--Quelle vie que la tienne! Tu n'eus pas le temps de changer, la pièce

marchait, tu reparus sur le théâtre, et on crut que ce sang faisait

partie du drame.

--C'était un pauvre père de famille. Sa femme était là, et de la scène

je l'entendais crier et gémir dans ma loge. Il faut être de fer pour

résister à la vie de comédienne.

--Tu es de fer, en apparence, mais je ne connais pas d'entrailles plus

humaines et plus compatissantes que les tiennes. Je me souviens qu'après

la représentation, lorsqu'on emporta ce cadavre, tu t'approchas de lui

et tu lui donnas un baiser au front, disant que cela aiderait son âme à

entrer dans le repos. Les autres actrices, entraînées par ton exemple,

en firent autant, et moi-même, pour te plaire, j'eus ce courage, bien

que les hommes en aient moins en pareil cas que les femmes. Eh bien!

cela était bizarre et ressemblait à une folie; mais les choses de coeur

vont au coeur. Sa femme, à qui tu assurais une pension, fut encore plus

sensible à ce baiser de toi, belle reine, donné au cadavre sanglant d'un

affreux ouvrier... (car il était affreux!) qu'à tous tes bienfaits; elle

embrassa tes genoux, elle sentit que tu venais d'illustrer son mari, et

qu'il ne pouvait pas aller en enfer avec un baiser de toi sur le front.

Les yeux du fils aîné de la Floriani brillèrent comme des escarboucles

pendant ce récit.

--Oui, oui, s'écria ce bel enfant, qui avait les traits purs et la

physionomie intelligente de sa mère, j'étais là aussi, moi, et je n'ai

rien oublié. Cela s'est passé comme tu le dis, Signor; et moi aussi,

j'ai embrassé le pauvre Giananton!

--C'est bien, Célio, dit la Floriani en embrassant son fils, il ne faut

pas trop se rappeler ces émotions-là; elles étaient bien fortes pour ton

âge; mais il ne faut pas non plus les oublier. Dieu nous défend d'éviter

le malheur et la souffrance des autres; il faut toujours être tout prêt

à y courir, et ne jamais croire qu'il n'y ait rien à faire. Tu vois,

quand ce ne serait que bénir les morts et consoler un peu ceux qui

pleurent! C'est ta manière de voir, n'est-ce pas, Célio?

--Oui! dit l'enfant avec l'accent de franchise et de fermeté qu'il

tenait de sa mère; et il l'embrassa si fort et de si grand coeur, qu'il

laissa un instant, sur son cou rond et puissant, la marque de ses

vigoureuses petites mains.

La Floriani ne fit pas attention à la rudesse de cette étreinte, et ne

lui en sut pas mauvais gré. Elle continua de souper avec grand appétit;

mais toujours occupée de ses enfants, tout en parlant avec animation à

Salvator, elle veillait à ce qu'il mesurât avec sagesse les mets et le

vin à chacun, suivant son âge et son tempérament.

C'était une nature active dans le calme, distraite pour elle-même et

attentive et vigilante pour les autres; ardente dans ses affections,

mais sans puérile inquiétude, toujours occupée de faire réfléchir ses

enfants sans entraver leur gaieté, selon la portée de leur âge et

la disposition de leur naturel; jouant avec eux, et, en ce point,

extrêmement enfant elle-même, gaie par instinct et par habitude, et

surprenante par un sérieux de jugement et une fermeté d'opinions qui

n'empêchaient pas une tolérance maternelle, étendue encore au delà du

cercle de la famille. Elle avait un esprit net, profond et enjoué. Elle

disait des choses plaisantes d'un air tranquille, et faisait rire sans

rire elle-même. Elle avait pour système d'entretenir la bonne humeur,

et de prendre le côté plaisant des contrariétés, le côté acceptable des

souffrances, le côté salutaire des malheurs. Sa manière d'être, sa vie

entière, son être lui-même, étaient une éducation incessante pour les

enfants, les amis, les serviteurs et les pauvres. Elle existait, elle

pensait, elle respirait en quelque sorte pour le bien-être moral et

physique d'autrui, et ne paraissait pas se souvenir, au milieu de ce

travail, facile en apparence, qu'il y eût pour elle des regrets ou des

désirs quelconques.

Cependant, aucune femme n'avait autant souffert, et Salvator le savait

bien.

Vers la fin du souper, les petites filles se disposèrent à aller

rejoindre leur petit frère, déjà endormi, dans la chambre de leur mère.

Le beau Célio qui, en raison de ses douze ans, avait le privilége de ne

se coucher qu'à dix heures, alla courir avec son chien sur la terrasse

qui dominait la vue du lac.

Ce fut un beau spectacle que de voir la Floriani recevoir au dessert

les dernières caresses de ses enfants, en même temps que ces superbes

marmots se disaient bonsoir et s'embrassaient les uns les autres avec un

cérémonial pétulant, et des accolades moitié tendresse, moitié combat.

Avec son profil de camée antique, ses cheveux roulés sans art et sans

coquetterie autour de sa tête puissante, sa robe lâche et sans luxe,

sous laquelle on avait peine à deviner une statue d'impératrice romaine,

sa pâleur calme, marbrée par les baisers violents de ses marmots, ses

yeux fatigués, mais sereins, ses beaux bras, dont les muscles ronds et

fermes se dessinaient gracieusement lorsqu'elle y enfermait toute sa

couvée, elle devint tout à coup plus belle et plus vivante que

Salvator ne l'avait encore vue. A peine les enfants furent-ils sortis,

qu'oubliant le spectre de Karol qui passait avec agitation sur le fond

de la muraille, il laissa déborder son coeur.

--Lucrezia! s'écria-t-il en couvrant de baisers ses bras fatigués par

tant de jeux et d'étreintes maternelles, je ne sais pas où j'avais

l'esprit, le coeur et les yeux, quand je me suis imaginé que tu avais

vieilli et enlaidi. Jamais tu n'as été plus jeune, plus fraîche, plus

suave, plus capable de rendre fou. Si tu veux que je le sois, tu n'as

qu'un mot à dire, et peut-être que tu serais obligée d'en dire beaucoup

pour m'en empêcher. Tiens, je t'ai toujours aimée d'amitié, d'amour, de

respect, d'estime, d'admiration, de passion... et à présent...

--Et à présent, mon ami, tu te moques ou tu déraisonnes, dit la Floriani

avec la tranquille modestie que donne l'habitude de régner. Ne parlons

pas légèrement de choses sérieuses, je t'en prie.

[Illustration: Voilà une superbe nourrice, s'écria Salvator. (Page 15)]

--Mais rien n'est plus sérieux que ce que je dis...... Voyons! dit-il en

baissant un peu la voix par instinct plus que par véritable prudence,

car le prince ne perdit pas un mot; dis-moi, à cette heure, es-tu libre?

--Pas le moins du monde, et moins que jamais! J'appartiens désormais

tout entière à ma famille et à mes enfants. Ce sont là des chaînes plus

sacrées que toutes les autres, et je ne les romprai plus.

--Bien! bien! qui voudrait te les faire rompre? Mais l'amour, dis?

Est-il vrai que, depuis un an, tu y aies renoncé?

--C'est très-vrai.

--Quoi! pas d'amant? Le père de Célio et de Stella?

--Il est mort. C'était Memmo Ranieri.

--Ah! c'est vrai; mais celui de la petite?...

--De ma Béatrice? Il m'a quittée avant qu'elle fût née.

--Celui-là n'est donc pas le père du dernier?

--De Salvator? non.

--Ton dernier enfant s'appelle Salvator?

--En mémoire de toi, et par reconnaissance de ce que tu ne m'avais

jamais fait la cour.

--Divine et méchante femme! Mais enfin, où est le père de mon filleul?

--Je l'ai quitté l'année dernière.

--Quitté! Toi, quitter la première?

--Oui, en vérité! j'étais lasse de l'amour. Je n'y avais trouvé que

tourments et injustices. Il fallait, ou mourir de chagrin sous le joug,

ou vivre pour mes enfants en leur sacrifiant un homme qui ne pouvait pas

les aimer tous également. J'ai pris ce dernier parti. J'ai souffert,

mais je ne m'en repens pas.

--Mais on m'avait dit que tu avais eu une liaison avec un de mes amis,

un Français, un homme de quelque talent, un peintre...

--Saint-Gély? Nous nous sommes aimés huit jours.

--Votre aventure a fait du bruit.

--Peut-être! Il fut impertinent avec moi, je le priai de ne plus revenir

dans ma maison.

--Est-ce lui le père de Salvator?

--Non, le père de Salvator est Vandoni, un pauvre comédien, le meilleur,

le plus honnête peut-être de tous les hommes. Mais une jalousie puérile,

misérable, le dévorait. Une jalousie rétroactive, le croirais-tu? Ne

pouvant me soupçonner dans le présent, il m'accablait dans le passé.

C'était facile: ma vie donne prise au rigorisme; aussi n'était-ce

pas généreux. Je n'ai pu supporter ses querelles, ses reproches, ses

emportements, qui menaçaient d'éclater bientôt devant mes enfants. J'ai

fui, je me suis tenue cachée ici pendant quelque temps, et quand j'ai

su qu'il avait pris son parti, j'ai acheté cette maison et je m'y suis

établie. Cependant, je suis encore un peu sur le qui-vive, car il

m'aimait beaucoup, et si sa nouvelle maîtresse n'a pas le talent de le

retenir, il est capable de me retomber sur les bras; c'est ce que je ne

veux à aucun prix.

[Illustration: Tu ne dors pas, mon bon Karol? (Page 2l.)]

--Eh bien, dit Salvator en riant et en lui prenant encore les mains,

garde-moi ici pour ton chevalier; je le pourfendrai s'il se présente.

--Merci, je me garderai bien sans toi.

--Tu ne veux donc pas que je reste? dit Salvator qui s'était un

peu animé avec quelques verres de marasquin de Zara, et qui avait

complétement oublié son ami et ses serments.

--Si fait, tant que tu voudras! répondit la Floriani en lui donnant une

petite tape sur la joue, mais sur l'ancien pied.

--Permets que ce soit le pied de guerre, et que je m'insurge.

--Prends garde, dit-elle en se dégageant de ses bras. Si tu n'es plus

mon ami comme autrefois, je te renverrai. Allons retrouver ton compagnon

de voyage qui doit s'ennuyer là, tout seul, au salon!

Karol qui, appuyé contre une colonne, entendait tout ce dialogue, sortit

comme d'un rêve, et s'éloigna pour n'être pas surpris aux écoutes, où

il s'était oublié. Il passa sa main sur son front comme pour en chasser

l'impression d'un cauchemar. L'effort involontaire qu'il avait fait pour

pénétrer dans la pensée d'une existence si orageuse, si désordonnée,

si mêlée de choses superbes et déplorables, avait brisé son âme. Il ne

concevait pas que Salvator s'enflammât, à mesure que cette femme lui

dévoilait audacieusement ses erreurs successives, et que ce qui l'eût

repoussé, lui, attirât ce jeune homme insensé comme la lumière attire le

papillon de nuit.

Il ne se sentit point capable d'affronter leur présence. Il craignait de

ne pouvoir cacher son mécontentement à Salvator, sa pitié à la Floriani.

Il sortit précipitamment par une autre porte, et, rencontrant le jeune

Célio, il lui demanda où était la chambre qu'on avait bien voulu lui

destiner. L'enfant le conduisit à l'étage supérieur, dans un bel

appartement où deux lits, d'une fraîcheur et d'un moelleux recherchés,

avaient été déjà préparés pour Salvator et pour lui. Le prince pria

l'enfant de dire à sa mère que, se sentant fatigué, il s'était retiré,

et qu'il la priait d'agréer ses respects et ses excuses.

Demeuré seul, il essaya de se recueillir et de se calmer. Mais il ne put

retrouver la placidité de ses pensées habituelles. Il semblait qu'une

influence brutale en eût profondément troublé la source. Il résolut de

se coucher et de s'endormir; mais il soupira et s'agita en vain dans ce

lit délicieux. Le sommeil ne vint pas, et il entendit sonner minuit sans

avoir fermé l'oeil. Salvator ne venait pas non plus.

Lucrezia Floriani · 第 14 / 38 题