La Floriani avait dans la voix un charme particulier. C'était, à la
vérité, une voix trop forte pour une femme du monde, mais parfaitement
fraîche encore, et on ne sentait rien, dans le timbre, de l'abus de la
parole en public. Il y avait surtout, dans son accent, une franchise
qui ne laissait jamais l'ombre du doute sur la sincérité du sentiment
qu'elle exprimait, et dans sa diction, qui avait toujours été aussi
naturelle sur la scène que dans l'intimité, rien ne rappelait la
déclamation et l'emphase des planches. Pourtant, cela était accentué
et empreint d'une forte vitalité. A la justesse des intonations, Karol
sentit qu'elle avait dû être une actrice parfaite et d'un sympathique
irrésistible. Ce fut dans ce sens qu'il exerça son approbation, bien
décidé qu'il était à ne voir d'intéressant en elle que l'artiste.
Salvator la savait trop sincère par nature pour affecter le détachement
d'elle-même. Il pensa seulement qu'elle se faisait illusion, et il
chercha ce qu'il pourrait lui dire pour atténuer l'effet un peu cruel
de son premier regard. Mais, dans ces cas-là, on ne peut rien trouver
d'assez délicat pour consoler une femme de sa défaite, et il ne sut rien
faire de mieux que de l'embrasser, en lui disant qu'elle aurait encore
des amants à cent ans, s'il lui plaisait d'en avoir.
--Non, dit-elle en riant; je ne recommencerai pas Ninon de Lenclos. Pour
ne pas vieillir, il faut être oisive et froide. L'amour et le travail ne
permettent pas de se conserver ainsi. J'espère garder mes amis, voilà
tout. C'est bien assez.
En ce moment, deux petites filles charmantes s'élancèrent dans le salon,
en criant que le souper était servi. Les deux voyageurs, ayant pris le
leur à Iseo, exigèrent que la Floriani se mit à table avec ses enfants.
Salvator prit dans ses bras la petite fille qu'il connaissait et celle
qu'il ne connaissait pas, et les porta dans la salle à manger. Karol,
qui craignait d'être gênant, resta dans le salon. Mais ces deux pièces
étaient contiguës; la porte resta ouverte, et les murs de stuc étaient
sonores. Quoiqu'il désirât rester plongé dans son monde intérieur, et
ne prendre aucune part à ce qui se passerait autour de lui dans cette
maison, il voyait et entendait tout, et même il écoutait, quoiqu'il en
eût une sorte de dépit contre lui-même.
--Ah ça! disait Salvator en s'asseyant à table à côté des enfants (et
Karol remarqua que, lorsqu'il n'était pas dans sa présence immédiate, il
ne se gênait plus pour tutoyer la Floriani), permets-moi de servir
tes enfants et toi; voilà déjà que je les adore, ces marmots, comme
autrefois, et même cette charmante petite fée blonde qui n'était pas née
de mon temps. Il n'y a que toi, Lucrezia, pour faire tout mieux que tout
le monde, même les enfants!
--Tu pourrais bien dire _surtout_ les enfants! répondit-elle; Dieu m'a
bénie sous ce rapport: ils sont aussi bons et aimables et faciles à
élever qu'ils sont frais et bien portants. Ah! tiens, en voici encore un
qui vient nous dire bonsoir. Encore une connaissance à faire, Salvator!
Karol qui, après avoir essayé de parcourir une gazette, s'était mis à
marcher dans le salon, jeta involontairement les yeux vers la salle à
manger, et y vit entrer une belle villageoise qui portait dans ses bras
un enfant endormi.
--Voilà une superbe nourrice! s'écria Salvator ingénument.
--Tu la calomnies, dit la Floriani; dis plutôt une vierge du Corrége
portant _il divino bambino_. Mes enfants n'ont pas eu d'autre nourrice
que moi, et les deux premiers ont souvent pressé mon sein dans la
coulisse, entre deux scènes. Je me souviens qu'une fois le public me
rappelait avec tant de despotisme après la première pièce, que j'ai
été forcée de venir le saluer avec mon enfant sous mon châle. Les deux
derniers ont été élevés plus paisiblement. Ce petit-là est sevré depuis
longtemps. Vois! c'est un enfant de deux ans.
--Ma foi, le dernier que je vois me semble toujours le plus beau, dit
Salvator en prenant le _bambino_ des mains de la servante. C'est un
vrai chérubin! j'ai bien envie de l'embrasser, mais j'ai peur de le
réveiller.
--Ne crains rien: les enfants qui se portent bien et qui jouent toute la
journée au grand air ont le sommeil dur. Il ne faut pas les priver d'une
bonne caresse; quand cela ne leur fait pas plaisir, cela leur porte
bonheur.
--Ah! oui, c'est la superstition, à toi! dit Salvator. Je m'en souviens!
Elle est tendre, et je l'aime, cette idée-là. Tu l'étends jusqu'aux
morts, et je me rappelle ce pauvre machiniste que la chute d'un décor
avait tué pendant une de tes représentations...
--Ah! oui, le pauvre homme! Tu étais là... C'est du temps de ma
direction.
--Et toi, courageuse, excellente, tu l'avais fait porter dans ta loge,
où il rendit le dernier soupir. Quelle scène!
--Oui, certes, plus terrible que celle que je venais de jouer devant le
public. Mon costume fut couvert du sang de ce malheureux!
--Quelle vie que la tienne! Tu n'eus pas le temps de changer, la pièce
marchait, tu reparus sur le théâtre, et on crut que ce sang faisait
partie du drame.
--C'était un pauvre père de famille. Sa femme était là, et de la scène
je l'entendais crier et gémir dans ma loge. Il faut être de fer pour
résister à la vie de comédienne.
--Tu es de fer, en apparence, mais je ne connais pas d'entrailles plus
humaines et plus compatissantes que les tiennes. Je me souviens qu'après
la représentation, lorsqu'on emporta ce cadavre, tu t'approchas de lui
et tu lui donnas un baiser au front, disant que cela aiderait son âme à
entrer dans le repos. Les autres actrices, entraînées par ton exemple,
en firent autant, et moi-même, pour te plaire, j'eus ce courage, bien
que les hommes en aient moins en pareil cas que les femmes. Eh bien!
cela était bizarre et ressemblait à une folie; mais les choses de coeur
vont au coeur. Sa femme, à qui tu assurais une pension, fut encore plus
sensible à ce baiser de toi, belle reine, donné au cadavre sanglant d'un
affreux ouvrier... (car il était affreux!) qu'à tous tes bienfaits; elle
embrassa tes genoux, elle sentit que tu venais d'illustrer son mari, et
qu'il ne pouvait pas aller en enfer avec un baiser de toi sur le front.
Les yeux du fils aîné de la Floriani brillèrent comme des escarboucles
pendant ce récit.
--Oui, oui, s'écria ce bel enfant, qui avait les traits purs et la
physionomie intelligente de sa mère, j'étais là aussi, moi, et je n'ai
rien oublié. Cela s'est passé comme tu le dis, Signor; et moi aussi,
j'ai embrassé le pauvre Giananton!
--C'est bien, Célio, dit la Floriani en embrassant son fils, il ne faut
pas trop se rappeler ces émotions-là; elles étaient bien fortes pour ton
âge; mais il ne faut pas non plus les oublier. Dieu nous défend d'éviter
le malheur et la souffrance des autres; il faut toujours être tout prêt
à y courir, et ne jamais croire qu'il n'y ait rien à faire. Tu vois,
quand ce ne serait que bénir les morts et consoler un peu ceux qui
pleurent! C'est ta manière de voir, n'est-ce pas, Célio?
--Oui! dit l'enfant avec l'accent de franchise et de fermeté qu'il
tenait de sa mère; et il l'embrassa si fort et de si grand coeur, qu'il
laissa un instant, sur son cou rond et puissant, la marque de ses
vigoureuses petites mains.
La Floriani ne fit pas attention à la rudesse de cette étreinte, et ne
lui en sut pas mauvais gré. Elle continua de souper avec grand appétit;
mais toujours occupée de ses enfants, tout en parlant avec animation à
Salvator, elle veillait à ce qu'il mesurât avec sagesse les mets et le
vin à chacun, suivant son âge et son tempérament.
C'était une nature active dans le calme, distraite pour elle-même et
attentive et vigilante pour les autres; ardente dans ses affections,
mais sans puérile inquiétude, toujours occupée de faire réfléchir ses
enfants sans entraver leur gaieté, selon la portée de leur âge et
la disposition de leur naturel; jouant avec eux, et, en ce point,
extrêmement enfant elle-même, gaie par instinct et par habitude, et
surprenante par un sérieux de jugement et une fermeté d'opinions qui
n'empêchaient pas une tolérance maternelle, étendue encore au delà du
cercle de la famille. Elle avait un esprit net, profond et enjoué. Elle
disait des choses plaisantes d'un air tranquille, et faisait rire sans
rire elle-même. Elle avait pour système d'entretenir la bonne humeur,
et de prendre le côté plaisant des contrariétés, le côté acceptable des
souffrances, le côté salutaire des malheurs. Sa manière d'être, sa vie
entière, son être lui-même, étaient une éducation incessante pour les
enfants, les amis, les serviteurs et les pauvres. Elle existait, elle
pensait, elle respirait en quelque sorte pour le bien-être moral et
physique d'autrui, et ne paraissait pas se souvenir, au milieu de ce
travail, facile en apparence, qu'il y eût pour elle des regrets ou des
désirs quelconques.
Cependant, aucune femme n'avait autant souffert, et Salvator le savait
bien.
Vers la fin du souper, les petites filles se disposèrent à aller
rejoindre leur petit frère, déjà endormi, dans la chambre de leur mère.
Le beau Célio qui, en raison de ses douze ans, avait le privilége de ne
se coucher qu'à dix heures, alla courir avec son chien sur la terrasse
qui dominait la vue du lac.
Ce fut un beau spectacle que de voir la Floriani recevoir au dessert
les dernières caresses de ses enfants, en même temps que ces superbes
marmots se disaient bonsoir et s'embrassaient les uns les autres avec un
cérémonial pétulant, et des accolades moitié tendresse, moitié combat.
Avec son profil de camée antique, ses cheveux roulés sans art et sans
coquetterie autour de sa tête puissante, sa robe lâche et sans luxe,
sous laquelle on avait peine à deviner une statue d'impératrice romaine,
sa pâleur calme, marbrée par les baisers violents de ses marmots, ses
yeux fatigués, mais sereins, ses beaux bras, dont les muscles ronds et
fermes se dessinaient gracieusement lorsqu'elle y enfermait toute sa
couvée, elle devint tout à coup plus belle et plus vivante que
Salvator ne l'avait encore vue. A peine les enfants furent-ils sortis,
qu'oubliant le spectre de Karol qui passait avec agitation sur le fond
de la muraille, il laissa déborder son coeur.
--Lucrezia! s'écria-t-il en couvrant de baisers ses bras fatigués par
tant de jeux et d'étreintes maternelles, je ne sais pas où j'avais
l'esprit, le coeur et les yeux, quand je me suis imaginé que tu avais
vieilli et enlaidi. Jamais tu n'as été plus jeune, plus fraîche, plus
suave, plus capable de rendre fou. Si tu veux que je le sois, tu n'as
qu'un mot à dire, et peut-être que tu serais obligée d'en dire beaucoup
pour m'en empêcher. Tiens, je t'ai toujours aimée d'amitié, d'amour, de
respect, d'estime, d'admiration, de passion... et à présent...
--Et à présent, mon ami, tu te moques ou tu déraisonnes, dit la Floriani
avec la tranquille modestie que donne l'habitude de régner. Ne parlons
pas légèrement de choses sérieuses, je t'en prie.
[Illustration: Voilà une superbe nourrice, s'écria Salvator. (Page 15)]
--Mais rien n'est plus sérieux que ce que je dis...... Voyons! dit-il en
baissant un peu la voix par instinct plus que par véritable prudence,
car le prince ne perdit pas un mot; dis-moi, à cette heure, es-tu libre?
--Pas le moins du monde, et moins que jamais! J'appartiens désormais
tout entière à ma famille et à mes enfants. Ce sont là des chaînes plus
sacrées que toutes les autres, et je ne les romprai plus.
--Bien! bien! qui voudrait te les faire rompre? Mais l'amour, dis?
Est-il vrai que, depuis un an, tu y aies renoncé?
--C'est très-vrai.
--Quoi! pas d'amant? Le père de Célio et de Stella?
--Il est mort. C'était Memmo Ranieri.
--Ah! c'est vrai; mais celui de la petite?...
--De ma Béatrice? Il m'a quittée avant qu'elle fût née.
--Celui-là n'est donc pas le père du dernier?
--De Salvator? non.
--Ton dernier enfant s'appelle Salvator?
--En mémoire de toi, et par reconnaissance de ce que tu ne m'avais
jamais fait la cour.
--Divine et méchante femme! Mais enfin, où est le père de mon filleul?
--Je l'ai quitté l'année dernière.
--Quitté! Toi, quitter la première?
--Oui, en vérité! j'étais lasse de l'amour. Je n'y avais trouvé que
tourments et injustices. Il fallait, ou mourir de chagrin sous le joug,
ou vivre pour mes enfants en leur sacrifiant un homme qui ne pouvait pas
les aimer tous également. J'ai pris ce dernier parti. J'ai souffert,
mais je ne m'en repens pas.
--Mais on m'avait dit que tu avais eu une liaison avec un de mes amis,
un Français, un homme de quelque talent, un peintre...
--Saint-Gély? Nous nous sommes aimés huit jours.
--Votre aventure a fait du bruit.
--Peut-être! Il fut impertinent avec moi, je le priai de ne plus revenir
dans ma maison.
--Est-ce lui le père de Salvator?
--Non, le père de Salvator est Vandoni, un pauvre comédien, le meilleur,
le plus honnête peut-être de tous les hommes. Mais une jalousie puérile,
misérable, le dévorait. Une jalousie rétroactive, le croirais-tu? Ne
pouvant me soupçonner dans le présent, il m'accablait dans le passé.
C'était facile: ma vie donne prise au rigorisme; aussi n'était-ce
pas généreux. Je n'ai pu supporter ses querelles, ses reproches, ses
emportements, qui menaçaient d'éclater bientôt devant mes enfants. J'ai
fui, je me suis tenue cachée ici pendant quelque temps, et quand j'ai
su qu'il avait pris son parti, j'ai acheté cette maison et je m'y suis
établie. Cependant, je suis encore un peu sur le qui-vive, car il
m'aimait beaucoup, et si sa nouvelle maîtresse n'a pas le talent de le
retenir, il est capable de me retomber sur les bras; c'est ce que je ne
veux à aucun prix.
[Illustration: Tu ne dors pas, mon bon Karol? (Page 2l.)]
--Eh bien, dit Salvator en riant et en lui prenant encore les mains,
garde-moi ici pour ton chevalier; je le pourfendrai s'il se présente.
--Merci, je me garderai bien sans toi.
--Tu ne veux donc pas que je reste? dit Salvator qui s'était un
peu animé avec quelques verres de marasquin de Zara, et qui avait
complétement oublié son ami et ses serments.
--Si fait, tant que tu voudras! répondit la Floriani en lui donnant une
petite tape sur la joue, mais sur l'ancien pied.
--Permets que ce soit le pied de guerre, et que je m'insurge.
--Prends garde, dit-elle en se dégageant de ses bras. Si tu n'es plus
mon ami comme autrefois, je te renverrai. Allons retrouver ton compagnon
de voyage qui doit s'ennuyer là, tout seul, au salon!
Karol qui, appuyé contre une colonne, entendait tout ce dialogue, sortit
comme d'un rêve, et s'éloigna pour n'être pas surpris aux écoutes, où
il s'était oublié. Il passa sa main sur son front comme pour en chasser
l'impression d'un cauchemar. L'effort involontaire qu'il avait fait pour
pénétrer dans la pensée d'une existence si orageuse, si désordonnée,
si mêlée de choses superbes et déplorables, avait brisé son âme. Il ne
concevait pas que Salvator s'enflammât, à mesure que cette femme lui
dévoilait audacieusement ses erreurs successives, et que ce qui l'eût
repoussé, lui, attirât ce jeune homme insensé comme la lumière attire le
papillon de nuit.
Il ne se sentit point capable d'affronter leur présence. Il craignait de
ne pouvoir cacher son mécontentement à Salvator, sa pitié à la Floriani.
Il sortit précipitamment par une autre porte, et, rencontrant le jeune
Célio, il lui demanda où était la chambre qu'on avait bien voulu lui
destiner. L'enfant le conduisit à l'étage supérieur, dans un bel
appartement où deux lits, d'une fraîcheur et d'un moelleux recherchés,
avaient été déjà préparés pour Salvator et pour lui. Le prince pria
l'enfant de dire à sa mère que, se sentant fatigué, il s'était retiré,
et qu'il la priait d'agréer ses respects et ses excuses.
Demeuré seul, il essaya de se recueillir et de se calmer. Mais il ne put
retrouver la placidité de ses pensées habituelles. Il semblait qu'une
influence brutale en eût profondément troublé la source. Il résolut de
se coucher et de s'endormir; mais il soupira et s'agita en vain dans ce
lit délicieux. Le sommeil ne vint pas, et il entendit sonner minuit sans
avoir fermé l'oeil. Salvator ne venait pas non plus.