--Quelle ignoble nature! dit Karol quand Menapace se fut éloigné.
--C'est la nature humaine dans sa nudité, répondit Salvator. C'est le
vrai type de l'homme de peine. Prévoyance sans lumière, probité sans
délicatesse, bon sens dépourvu d'idéal, cupidité honnête, mais laide et
triste.
--C'est trop peu dire, reprit le prince. Il y a là une immoralité
odieuse, et je ne comprends pas que la signora Floriani puisse vivre
avec ce spectacle sous les yeux.
--Je présume que lorsqu'elle est venue le chercher, elle ne s'attendait
pas à y trouver tant de vile prose. La noble femme, dans son souvenir
poétique du vieux père et de la cabane de roseaux, aspirait sans doute à
la vie champêtre, au retour de l'innocence patriarcale, à une touchante
réconciliation avec ce vieillard qui l'avait maudite, et qu'elle ne
nommait qu'en pleurant. Mais il y a peut-être plus de vertu encore à
rester ici qu'à y être venue, et, sans doute, elle comprend, elle tolère
et elle aime quand même.
--Comprendre et tolérer, cela n'est pas d'une âme délicate; à sa place,
je comblerais bien ce vieil avare de bienfaits, mais je ne saurais vivre
à ses côtés sans une mortelle souffrance; l'idée seule d'un tel malheur
me révolte et me navre.
--Et où vois-tu donc tant de perversité? Cet homme ne comprend pas le
luxe, et la libéralité qui vient avec l'aisance dans les bonnes âmes.
Il est trop vieux pour sentir que posséder et donner vont ensemble.
Il amasse ce qu'il reçoit de sa fille pour le conserver à ses
petits-enfants.
--Elle a donc des enfants?
--Elle en avait deux, peut-être en a-t-elle davantage maintenant.
--Et son mari?... dit Karol avec hésitation, ou est-il?
--Elle n'a jamais été mariée que je sache, répondit tranquillement
Salvator.
Le prince garda le silence, et Salvator, devinant ce qu'il pensait, ne
sut que dire pour l'en distraire. Certes, il n'y avait pas de bonnes
excuses à donner pour ce fait.
--Ce qui explique une conduite abandonnée aux hasards de la vie, reprit
Karol au bout d'un instant, c'est l'absence de notions honnêtes dans la
première jeunesse. Pouvait-elle en recevoir d'un père qui n'a pas même
le sentiment du point d'honneur, et qui, dans tous les désordres de sa
fille, n'a vu que l'argent qu'elle gagnait et qu'elle dépensait?
--Tels sont les hommes vus de près, telle est la vie dépouillée de
prestige! répondit philosophiquement Salvator. Quand la bonne Floriani
me parlait de sa première faute, elle s'accusait seule, et ne se
souvenait pas des travers, probablement insupportables, de son père, qui
eussent pu cependant lui servir d'excuse. Quand elle parlait de lui,
elle vantait, en la déplorant, l'obstination de son courroux. Elle
l'attribuait à une vertu antique, à des préjugés respectables. Elle
disait, je m'en souviens, que lorsqu'elle serait dégagée de tous les
liens du siècle et de toutes les chaînes de l'amour, elle irait se jeter
à ses pieds et se purifier auprès de lui. Eh bien! la pauvre pécheresse!
elle aura trouvé un sauveur bien indigne d'un si beau repentir, et cette
déception n'a pas dû être une des moindres de sa vie. Les grands coeurs
voient toujours en beau. Ils sont condamnés à se tromper sans cesse.
--Les grands coeurs peuvent-ils résister à beaucoup d'expériences
fâcheuses? dit Karol.
--Le plus ou moins de dommage qu'ils y reçoivent prouve leur plus ou
moins de grandeur.
--La nature humaine est faible. Je crois donc que les âmes véritablement
attachées aux principes ne devraient pas chercher le péril. Es-tu bien
décidé, Salvator, à passer quelques jours ici?
--Je n'ai point parlé de cela; nous n'y resterons qu'une heure, si tu
veux.
En cédant toujours, Salvator gouvernait Karol, du moins quant aux choses
extérieures, car le prince était généreux et immolait ses répugnances
par un principe de savoir-vivre qu'il portait jusque dans l'intimité la
plus étroite.
--Je veux ne te contrarier en rien, répondit-il, et t'imposer une
privation, te causer un regret me serait insupportable; mais promets-moi
du moins, Salvator, de faire un effort sur toi-même pour ne pas devenir
amoureux de cette femme?
--Je te le promets, répondit Albani en riant; mais autant en emportera
le vent, si ma destinée est de devenir son amant après avoir été son
ami.
--Tu invoques la destinée, reprit Karol, lorsqu'elle est entre tes
mains! Ici ta conscience et ta volonté doivent seules te préserver.
--Tu parles des couleurs comme un aveugle, Karol. L'amour rompt tous les
obstacles qu'on lui présente, comme la mer rompt ses digues. Je puis te
jurer de ne pas rester ici plus d'une nuit, mais je ne puis être certain
de n'y pas laisser mon coeur et ma pensée.
--Voilà donc pourquoi je me sens si faible et si abattu, ce soir! dit le
prince. Oui, ami, j'en reviens toujours à cette terreur superstitieuse
qui s'est emparée de moi lorsque j'ai jeté les yeux sur ce lac, même
de loin! Quand nous sommes descendus dans le bateau qui vient de nous
transporter ici, il m'a semblé que nous allions nous noyer, et tu sais
pourtant que je n'ai pas la faiblesse de craindre les dangers
physiques, que je n'ai pas de répugnance pour l'eau et que j'ai vogué
tranquillement hier avec toi pendant tout le jour, et même par un bel
orage, sur le lac de Côme. Eh bien! je me suis aventuré sur la surface
tranquille de celui-ci avec la timidité d'une femme nerveuse. Je ne suis
que rarement sujet à ces sortes de superstitions, je ne m'y abandonne
pas, et la preuve que je sais y résister, c'est que je ne t'en ai rien
dit; mais la même inquiétude vague d'un danger inconnu, d'un malheur
imminent pour toi ou pour moi me poursuit jusqu'à cette heure. J'ai cru
voir passer dans ces flots des fantômes bien connus, qui me faisaient
signe de rétrograder. Les reflets d'or du couchant prenaient, dans le
sillage de la barque, tantôt la forme de ma mère, tantôt les traits
de Lucie. Les spectres de toutes mes affections perdues se plaçaient
obstinément entre nous et ce rivage. Je ne me sens pas malade, je me
méfie de mon imagination... et, pourtant, je ne suis pas tranquille;
cela n'est pas naturel.
Salvator allait essayer de prouver que cette inquiétude était un
phénomène tout nerveux, résultant de l'agitation du voyage, lorsqu'une
voix forte et vibrante fit entendre ces mots derrière la chaumière: «Où
est-il, où est-il, Biffi?»
Salvator fit un cri de joie, s'élança sur la terrasse, et Karol le vit
recevoir dans ses bras une femme qui lui rendait avec effusion une
embrassade toute fraternelle.
Ils se parlèrent en s'interrogeant et en se répondant avec vivacité
dans ce dialecte lombard que Karol n'entendait pas aussi rapidement que
l'italien véritable. Le résultat de cet échange de paroles serrées et
contractées fut que la Floriani se retourna vers le prince, lui tendit
la main, et, sans s'apercevoir qu'il ne s'y prêtait pas de bien bonne
grâce, elle la lui pressa cordialement, en lui disant qu'il était le
bienvenu, et qu'elle se ferait un grand plaisir de le recevoir.
--Je te demande pardon, mon bon Salvator, dit-elle en riant, de t'avoir
laissé faire antichambre dans le manoir de mes ancêtres; mais je suis
exposée ici à la curiosité des oisifs, et, comme j'ai toujours quelque
grand projet de travail en tête, je suis forcée de m'enfermer comme une
nonne.
--Mais c'est qu'on dit que vous avez presque pris le voile et prononcé
des voeux depuis quelque temps, dit Salvator en baisant à plusieurs
reprises la main qu'elle lui abandonnait. Ce n'est qu'en tremblant que
j'ai osé venir vous relancer dans votre ermitage.
--Bien, bien, reprit-elle, tu te moques de moi et de mes beaux projets.
C'est parce que je ne veux pas recevoir de mauvais conseils que je me
cache, et que j'ai fui tous mes amis. Mais puisque la fortune t'amène
auprès de moi, je n'ai pas encore assez de vertu pour te renvoyer.
Viens, et amène ton ami. J'aurai au moins le plaisir de vous offrir un
gîte plus confortable que la locanda d'Iseo.--Est-ce que tu ne reconnais
pas mon fils, que tu ne l'embrasses pas?
--Eh non! je n'osais pas le reconnaître, dit Salvator en se retournant
vers un bel enfant de douze ans qui gambadait autour de lui avec un
chien de chasse. Comme il a grandi, comme il est beau! Et il pressa
dans ses bras l'enfant qui ne savait plus son nom. Et l'autre? ajouta
Salvator, la petite fille?
--Vous la verrez tout à l'heure, ainsi que sa petite soeur et mon
dernier garçon.
--Quatre enfants! s'écria Salvator.
--Oui, quatre beaux enfants, et tous avec moi, malgré ce qu'on peut en
dire. Vous avez fait connaissance avec mon père pendant qu'on venait
m'appeler? Vous voyez, c'est lui qui est mon gardien de ce côte.
Personne n'entre sans sa permission. Bonsoir, père, pour la seconde
fois. Venez-vous déjeuner demain avec nous?
--Je n'en sais rien, je n'en sais rien, dit le vieillard. Vous serez
assez de monde sans moi.
La Floriani insista, mais son père ne s'engagea à rien, et il la tira à
l'écart pour lui demander s'il lui fallait du poisson. Comme elle savait
que c'était sa monomanie de lui vendre le produit de sa pêche, et même
de le lui vendre cher, elle lui fit une belle commande et le laissa
enchanté. Salvator les observait à la dérobée; il vit que la Floriani
prenait très-philosophiquement son parti et même gaiement, de ces
travers prosaïques.
La nuit était venue, et Karol, ni même son ami (à qui les traits de la
Floriani étaient cependant assez connus), ne pouvaient bien distinguer
son visage. Elle ne parut au prince ni majestueuse dans sa taille, ni
élégante dans ses manières, comme on eût pu l'attendre d'une femme qui
avait représenté si bien les grandes dames et les reines de théâtre.
Elle était plutôt petite et un peu grasse. Sa voix avait beaucoup de
sonorité, mais c'était une voix trop vibrante pour les oreilles du
prince. Si une femme eût parlé ainsi dans un salon, tous les yeux se
fussent portés sur elle, et c'eût été de fort mauvais goût.
Ils traversèrent le parc et le jardin avec Biffi, qui portait la valise,
et ils pénétrèrent dans une grande salle d'un style simple et noble,
soutenue par des colonnes doriques et revêtue de stuc blanc. Il y avait
beaucoup de lumières et de fleurs aux quatre angles, d'où s'élançaient
de brillants filets d'eau, amenés à peu de frais du lac voisin.
--Vous êtes étonnés peut-être de tant de clarté inutile, dit la Floriani
en voyant l'agréable surprise que ce beau salon causait à Salvator:
mais c'est la seule fantaisie que j'aie gardée du théâtre. Même dans la
solitude, j'aime un local vaste et brillant de lumières. J'aime aussi la
clarté des étoiles; mais un appartement sombre m'attriste.
La Floriani, à qui cette maison rappelait des souvenirs à la fois doux
et cruels, y avait fait beaucoup de changements et d'embellissements.
Elle n'y avait laissé intacts que la chambre habitée jadis par sa
marraine, madame Ranieri, et un parterre réservé, où cette excellente
femme cultivait des fleurs et lui avait enseigné à les aimer. La Ranieri
avait tendrement aimé Lucrezia; elle avait fait son possible pour
obtenir que le vieux procureur avare, dont elle avait le malheur d'être
la femme et l'esclave, unît son fils à la jeune paysanne instruite.
Mais elle avait échoué; toute cette famille avait disparu. La Floriani
chérissait la mémoire des uns, pardonnait à celle des autres, et, après
beaucoup d'émotion, elle s'était habituée à vivre là, sans trop
se rappeler le passé. C'est parce qu'elle avait fait plusieurs
améliorations de nécessité et de goût à cette résidence, d'ailleurs
fort simple, que le vieux Menapace, qui ne concevait pas ses besoins
d'élégance, d'harmonie et de propreté, l'accusait de s'y ruiner.
L'aspect de ce salon plut aussi à Karol. Cette sorte de luxe italien
qui s'attache à la satisfaction des yeux, à la beauté des lignes et à
l'élégance monumentale plus qu'à la profusion, à la commodité et à la
richesse des meubles, était précisément dans ses goûts et répondait
à l'idée qu'il se faisait d'une existence à la fois fière et simple.
Suivant son habitude de ne pas vouloir sonder trop avant l'âme d'autrui,
et de regarder le cadre plutôt que d'étudier l'image, il chercha, dans
les habitudes extérieures de la Floriani, de quoi se consoler de ce
qu'il jugeait devoir être scandaleux et coupable dans ses moeurs
intimes. Mais tandis qu'il admirait les murailles claires et brillantes,
les fontaines limpides et les fleurs exotiques, Salvator avait une bien
autre préoccupation. Il regardait la Floriani avec inquiétude et avec
avidité. Il craignait de ne plus la trouver belle, et peut-être aussi,
en songeant au serment qu'il avait fait de partir le lendemain, le
désirait-il un peu.
Dès qu'il la vit suffisamment éclairée, il s'aperçut, en effet, d'une
notable altération dans sa fraîcheur et dans sa beauté. Elle avait pris
quelque embonpoint; le coloris délicat de ses joues avait fait place à
une pâleur unie; ses yeux avaient perdu une partie de leur éclat, ses
traits avaient changé d'expression; en un mot, elle était moins vivante,
moins animée, quoiqu'elle parût plus active et mieux portante que
jamais. Elle n'aimait plus: c'était une autre femme, et il fallait
quelques instants pour refaire connaissance avec elle.
La Floriani avait alors trente ans: il y en avait quatre ou cinq que
Salvator ne l'avait vue. Il l'avait laissée au milieu des émotions
du travail, de la passion et de la gloire. Il la retrouvait mère de
famille, campagnarde, génie retraité, étoile pâlie.
Elle s'aperçut vite de l'impression que ce changement faisait sur lui;
car ils s'étaient pris par la main et se regardaient attentivement,
elle, avec un sourire calme et radieux, lui, avec un sourire inquiet et
mélancolique.
--Eh bien, lui dit-elle d'un ton de franchise et de résolution sans
arrière-pensée, nous sommes changés tous les deux, n'est-ce pas? et nous
avons quelque chose à corriger dans nos souvenirs? Ce changement est
tout à ton avantage, cher comte. Tu as beaucoup gagné. Tu étais un
aimable et intéressant jeune homme: te voilà jeune homme encore, mais
homme fait; plus brun, plus fort, avec une belle barbe noire, des yeux
superbes, une chevelure de lion, un air de puissance et de triomphe. Tu
es dans le plus beau moment d'épanouissement de ta vie, et tu en jouis
grandement, cela se voit dans ton regard plus assuré et plus brillant
qu'il ne l'était autrefois. Tu t'étonnes d'être plus beau que moi
aujourd'hui; tu te rappelles le temps où tu croyais que c'était
le contraire. Il y a deux raisons à cela: c'est que tu es moins
enthousiaste, et que je suis moins jeune. Je vais descendre la pente que
tu n'as pas fini de gravir. Tu levais la tête pour me regarder, et, à
présent, tu te courbes pour me chercher au-dessous de toi, sur le revers
de la vie. Ne me plains pas pourtant! je crois que je suis plus heureuse
dans mon nuage que tu ne l'es dans ton soleil.