Qu'on me permette encore un retour en arrière. Peut-être n'est-il pas
indifférent que je dise qui je suis et d'où je viens... L'ironie de ma
destinée en sera mieux expliquée ainsi.
* * * * *
Je suis né en province d'une famille de la petite bourgeoisie, de cette
brave petite bourgeoisie, économe et vertueuse, dont on nous apprend,
dans les discours officiels, qu'elle est la vraie France... Eh bien! je
n'en suis pas plus fier pour cela.
Mon père était marchand de grains. C'était un homme très rude, mal
dégrossi et qui s'entendait aux affaires, merveilleusement. Il avait la
réputation d'y être fort habile, et sa grande habileté consistait à
«mettre les gens dedans», comme il disait. Tromper sur la qualité de la
marchandise et sur le poids, faire payer deux francs ce qui lui coûtait
deux sous, et, quand il pouvait, sans trop d'esclandre, le faire payer
deux fois, tels étaient ses principes. Il ne livrait jamais, par
exemple, de l'avoine, qu'il ne l'eût, au préalable, trempée d'eau. De la
sorte, les grains gonflés rendaient le double au litre et au kilo,
surtout quand ils étaient additionnés de menu gravier, opération que mon
père pratiquait toujours en conscience. Il savait aussi répartir
judicieusement, dans les sacs, les graines de nielle et autres semences
vénéneuses, rejetées par les vannages, et personne, mieux que lui, ne
dissimulait les farines fermentées, parmi les fraîches. Car il ne faut
rien perdre dans le commerce, et tout y fait poids. Ma mère, plus âpre
encore aux mauvais gains, l'aidait de ses ingéniosités déprédatrices et,
raide, méfiante, tenait la caisse, comme on monte la garde devant
l'ennemi.
Républicain strict, patriote fougueux--il fournissait le
régiment--moraliste intolérant, honnête homme enfin, au sens populaire
de ce mot, mon père se montrait sans pitié, sans excuses, pour
l'improbité des autres, principalement quand elle lui portait préjudice.
Alors, il ne tarissait pas sur la nécessité de l'honneur et de la vertu.
Une de ses grandes idées était que, dans une démocratie bien comprise,
on devait les rendre obligatoires, comme l'instruction, l'impôt, le
tirage au sort. Un jour, il s'aperçut qu'un charretier, depuis quinze
ans à son service, le volait. Immédiatement, il le fit arrêter. À
l'audience, le charretier se défendit comme il put.
--Mais il n'était jamais question chez monsieur que de mettre les gens
«dedans». Quand il avait joué «un drôle de tour» à un client, monsieur
s'en vantait comme d'une bonne action. «Le tout est de tirer de
l'argent, disait-il, n'importe d'où et comment on le tire. Vendre une
vieille lapine pour une belle vache, voilà tout le secret du
commerce»... Eh bien, j'ai fait comme monsieur avec ses clients... Je
l'ai mis dedans...
Ce cynisme fut fort mal accueilli des juges. Ils condamnèrent le
charretier à deux ans de prison, non seulement pour avoir dérobé
quelques kilogrammes de blé, mais surtout parce qu'il avait calomnié une
des plus vieilles maisons de commerce de la région... une maison fondée
en 1794, et dont l'antique, ferme et proverbiale honorabilité
embellissait la ville de père en fils.
Le soir de ce jugement fameux, je me souviens que mon père avait réuni à
sa table quelques amis, commerçants comme lui et, comme lui, pénétrés de
ce principe inaugural que «mettre les gens dedans», c'est l'âme même du
commerce. Si l'on s'indigna de l'attitude provocatrice du charretier,
vous devez le penser. On ne parla que de cela, jusqu'à minuit. Et parmi
les clameurs, les aphorismes, les discussions et les petits verres
d'eau-de-vie de marcs, dont s'illustra cette soirée mémorable, j'ai
retenu ce précepte, qui fut pour ainsi dire la moralité de cette
aventure, en même temps que la synthèse de mon éducation.
--Prendre quelque chose à quelqu'un, et le garder pour soi, ça c'est du
vol... Prendre quelque chose à quelqu'un et le repasser à un autre, en
échange d'autant d'argent que l'on peut, ça, c'est du commerce... Le vol
est d'autant plus bête qu'il se contente d'un seul bénéfice, souvent
dangereux, alors que le commerce en comporte deux, sans aléa...
C'est dans cette atmosphère morale que je grandis et me développai, en
quelque sorte tout seul, sans autre guide que l'exemple quotidien de mes
parents. Dans le petit commerce, les enfants restent, en général, livrés
à eux-mêmes. On n'a pas le temps de s'occuper de leur éducation. Ils
s'élèvent, comme ils peuvent, au gré de leur nature et selon les
influences pernicieuses de ce milieu, généralement rabaissant et borné.
Spontanément, et sans qu'on m'y forçât, j'apportai ma part d'imitation
ou d'imagination dans les tripotages familiaux. Dès l'âge de dix ans, je
n'eus d'autres conceptions de la vie que le vol, et je fus--oh! bien
ingénument, je vous assure--convaincu que «mettre les gens dedans», cela
formait l'unique base de toutes les relations sociales.
* * * * *
Le collège décida de la direction bizarre et tortueuse que je devais
donner à mon existence, car c'est là que je connus celui qui, plus tard,
devait devenir mon ami, le célèbre ministre, Eugène Mortain.
Fils de marchand de vins, dressé à la politique, comme moi au commerce,
par son père qui était le principal agent électoral de la région, le
vice-président des comités gambettistes, le fondateur de ligues
diverses, groupements de résistance et syndicats professionnels, Eugène
recelait, en lui, dès l'enfance, une âme de «véritable homme d'État».
Quoique boursier, il s'était, tout de suite, imposé à nous, par une
évidente supériorité dans l'effronterie et l'indélicatesse, et aussi par
une manière de phraséologie, solennelle et vide, qui violentait nos
enthousiasmes. En outre, il tenait de son père la manie profitable et
conquérante de l'organisation. En quelques semaines, il eut vite fait de
transformer la cour du collège en toutes sortes d'associations et de
sous-associations, de comités et de sous-comités, dont il s'élisait, à
la fois, le président, le secrétaire et le trésorier. Il y avait
l'association des joueurs de ballon, de toupie, de saute-mouton et de
marche, le comité de la barre fixe, la ligue du trapèze, le syndicat de
la course à pieds joints, etc... Chacun des membres de ces diverses
associations était tenu de verser à la caisse centrale, c'est-à-dire
dans les poches de notre camarade, une cotisation mensuelle de cinq
sous, laquelle, entre autres avantages, impliquait un abonnement au
journal trimestriel que rédigeait Eugène Mortain pour la propagande des
idées et la défense des intérêts de ces nombreux groupements «autonomes
et solidaires», proclamait-il.
De mauvais instincts, qui nous étaient communs, et des appétits pareils
nous rapprochèrent aussitôt, lui et moi, et firent de notre étroite
entente une exploitation âpre et continue de nos camarades, fiers d'être
syndiqués... Je me rendis bien vite compte que je n'étais pas le plus
fort dans cette complicité; mais, en raison même de cette constatation,
je ne m'en cramponnai que plus solidement à la fortune de cet ambitieux
compagnon. À défaut d'un partage égal, j'étais toujours assuré de
ramasser quelques miettes... Elles me suffisaient alors. Hélas! je n'ai
jamais eu que les miettes des gâteaux que dévora mon ami.
Je retrouvai Eugène plus tard, dans une circonstance difficile et
douloureuse de ma vie. À force de mettre «les gens dedans», mon père
finit par y être mis lui-même, et non point au figuré, comme il
l'entendait de ses clients. Une fourniture malheureuse et qui,
paraît-il, empoisonna toute une caserne, fut l'occasion de cette
déplorable aventure, que couronna la ruine totale de notre maison,
fondée en 1794. Mon père eût peut-être survécu à son déshonneur, car il
connaissait les indulgences infinies de son époque; il ne put survivre à
la ruine. Une attaque d'apoplexie l'emporta un beau soir. Il mourut,
nous laissant, ma mère et moi, sans ressources.
Ne pouvant plus compter sur lui, je fus bien obligé de me débrouiller
moi-même et, m'arrachant aux lamentations maternelles, je courus à
Paris, où Eugène Mortain m'accueillit le mieux du monde.
Celui-ci s'élevait peu à peu. Grâce à des protections parlementaires
habilement exploitées, à la souplesse de sa nature, à son manque absolu
de scrupules, il commençait à faire parler de lui avec faveur dans la
presse, la politique et la finance. Tout de suite, il m'employa à de
sales besognes, et je ne tardai pas, moi aussi, en vivant constamment à
son ombre, à gagner un peu de sa notoriété dont je ne sus pas profiter,
comme j'aurais dû le faire. Mais la persévérance dans le mal est ce qui
m'a le plus manqué. Non que j'éprouve de tardifs scrupules de
conscience, des remords, des désirs passagers d'honnêteté; c'est en moi,
une fantaisie diabolique, une talonnante et inexplicable perversité qui
me forcent, tout d'un coup, sans raison apparente, à délaisser les
affaires les mieux conduites, à desserrer mes doigts de dessus les
gorges les plus âprement étreintes. Avec des qualités pratiques de
premier ordre, un sens très aigu de la vie, une audace à concevoir même
l'impossible, une promptitude exceptionnelle même à le réaliser, je n'ai
pas la ténacité nécessaire à l'homme d'action. Peut-être, sous le gredin
que je suis, y a-t-il un poète dévoyé?... Peut-être un mystificateur qui
s'amuse à se mystifier soi-même?
Pourtant, en prévision de l'avenir, et sentant qu'il arriverait
fatalement un jour où mon ami Eugène voudrait se débarrasser de moi, qui
lui représenterais sans cesse un passé gênant, j'eus l'adresse de le
compromettre dans des histoires fâcheuses, et la prévoyance d'en garder,
par-devers moi, les preuves indéniables. Sous peine d'une chute, Eugène
devait me traîner, perpétuellement, à sa suite, comme un boulet.
En attendant les honneurs suprêmes où le poussa le flux bourbeux de la
politique, voici, entre autres choses honorables, quels étaient la
qualité de ses intrigues et le choix de ses préoccupations.
Eugène avait officiellement une maîtresse. Elle s'appelait alors la
comtesse Borska. Pas très jeune, mais encore jolie et désirable, tantôt
Polonaise, tantôt Russe, et souvent Autrichienne, elle passait,
naturellement, pour une espionne allemande. Aussi son salon était-il
fréquenté de nos plus illustres hommes d'État. On y faisait beaucoup de
politique, et l'on y commençait, avec beaucoup de flirts, beaucoup
d'affaires considérables et louches. Parmi les hôtes les plus assidus de
ce salon se remarquait un financier levantin, le baron K..., personnage
silencieux, à la figure d'argent blafard, aux yeux morts, et qui
révolutionnait la Bourse par ses opérations formidables. On savait, du
moins on se disait que, derrière ce masque impénétrable et muet,
agissait un des plus puissants empires de l'Europe. Pure supposition
romanesque, sans doute, car, dans ces milieux corrompus, on ne sait
jamais ce qu'il faut le plus admirer de leur corruption ou de leur
«jobardise». Quoi qu'il en soit, la comtesse Borska et mon ami Eugène
Mortain souhaitaient vivement de se mettre dans le jeu du mystérieux
baron, d'autant plus vivement que celui-ci opposait à des avances
discrètes, mais précises, une non moins discrète et précise froideur. Je
crois même que cette froideur avait été jusqu'à la malice d'un conseil,
de quoi il était résulté, pour nos amis, une liquidation désastreuse.
Alors, ils imaginèrent de lancer sur le banquier récalcitrant une très
jolie jeune femme, amie intime de la maison et de me lancer, en même
temps, sur cette très jolie jeune femme qui, travaillée par eux, était
toute disposée à nous accueillir favorablement, le banquier, pour le
sérieux, et moi, pour l'agrément. Leur calcul était simple et je l'avais
compris du premier coup: m'introduire dans la place, et, là, moi par la
femme, eux par moi, devenir les maîtres des secrets du baron, échappés
aux moments de tendre oubli!... C'était ce qu'on pouvait appeler de la
politique de concentration.
Hélas! le démon de la perversité, qui vient me visiter à la minute
décisive où je dois agir, voulut qu'il en fût autrement et que ce beau
projet avortât sans élégance. Au dîner qui devait sceller cette bien
parisienne union, je me montrai, envers la jeune femme, d'une telle
goujaterie que, tout en larmes, honteuse et furieuse, elle quitta
scandaleusement le salon et rentra chez elle, veuve de nos deux amours.
La petite fête fut fort abrégée... Eugène me ramena en voiture. Nous
descendîmes les Champs-Élysées dans un silence tragique.
--Où veux-tu que je te dépose? me dit le grand homme, comme nous
tournions l'angle de la rue Royale.
--Au tripot... sur le boulevard... répondis-je, avec un ricanement...
J'ai hâte de respirer un peu d'air pur, dans une société de braves
gens...
Et, tout à coup, d'un geste découragé, mon ami me tapota les genoux
et--oh! je reverrai toute ma vie l'expression sinistre de sa bouche, et
son regard de haine--il soupira:
--Allons!... Allons!... On ne fera jamais rien de toi!...
Il avait raison... Et, cette fois-là, je ne pus pas l'accuser que ce fût
de sa faute...
Eugène Mortain appartenait à cette école de politiciens que, sous le nom
fameux d'opportunistes, Gambetta lança comme une bande de carnassiers
affamés sur la France. Il n'ambitionnait le pouvoir que pour les
jouissances matérielles qu'il procure et l'argent que des habiles comme
lui savent puiser aux sources de boue. Je ne sais pas pourquoi,
d'ailleurs, je fais au seul Gambetta l'historique honneur d'avoir
combiné et déchaîné cette morne curée qui dure encore, en dépit de tous
les Panamas. Certes, Gambetta aimait la corruption; il y avait, dans ce
démocrate tonitruant, un voluptueux ou plutôt un dilettante de la
volupté, qui se délectait à l'odeur de la pourriture humaine; mais il
faut le dire, à sa décharge et à leur gloire, les amis dont il
s'entourait et que le hasard, plus encore qu'une sélection raisonnée
attacha à sa courte fortune, étaient bien de force à s'élancer eux-mêmes
et d'eux-mêmes sur la Proie éternelle où, déjà, tant et tant de
mâchoires avaient croché leurs dents furieuses.
Avant d'arriver à la Chambre, Eugène Mortain avait passé par tous les
métiers--même les plus bas,--par les dessous--même les plus
ténébreux--du journalisme. On ne choisit pas toujours ses débuts, on les
prend où ils se trouvent... Ardente et prompte--et pourtant
réfléchie--fut son initiation à la vie parisienne, j'entends cette vie
qui va des bureaux de rédaction au Parlement, en passant par la
préfecture de Police. Dévoré de besoins immédiats et d'appétits ruineux,
il ne se faisait pas alors un chantage important ou une malpropre
affaire que notre brave Eugène n'en fût, en quelque sorte, l'âme
mystérieuse et violente. Il avait eu ce coup de génie de syndiquer une
grande partie de la presse, pour mener à bien ces vastes opérations. Je
connais de lui, en ce genre décrié, des combinaisons qui sont de purs
chefs-d'oeuvre et qui révèlent, dans ce petit provincial, vite dégrossi,
un psychologue étonnant et un organisateur admirable des mauvais
instincts du déclassé. Mais il avait la modestie de ne se point vanter
de la beauté de ses coups, et l'art précieux, en se servant des autres,
de ne jamais donner de sa personne aux heures du danger. Avec une
constante habileté et une science parfaite de son terrain de manoeuvres,
il sut toujours éviter, en les tournant, les flaques fétides et
bourbeuses de la police correctionnelle où tant d'autres s'enlisèrent si
maladroitement. Il est vrai que mon aide--soit dit sans fatuité--ne lui
fut pas inutile, en bien des circonstances.
C'était, du reste, un charmant garçon, oui, en vérité, un charmant
garçon. On ne pouvait lui reprocher que des gaucheries dans le maintien,
persistants vestiges de son éducation de province, et des détails
vulgaires dans sa trop récente élégance qui s'affichait mal à propos.
Mais tout cela n'était qu'une apparence dissimulant mieux, aux
observateurs insuffisants, tout ce que son esprit avait de ressources
subtiles, de flair pénétrant, de souplesse retorse, tout ce que son âme
contenait de ténacité âpre et terrible. Pour surprendre son âme, il eût
fallu voir--comme je les vis, hélas! combien de fois?--les deux plis
qui, à de certaines minutes, en se débandant, laissaient tomber les deux
coins de ses lèvres et donnaient à sa bouche une expression
épouvantable... Ah! oui, c'était un charmant garçon!
Par des duels appropriés, il fit taire la malveillance qui va chuchotant
autour des personnalités nouvelles, et sa naturelle gaîté, son cynisme
bon enfant qu'on traitait volontiers d'aimable paradoxe, non moins que
ses amours lucratives et retentissantes achevèrent de lui conquérir une
réputation discutable, mais suffisante à un futur homme de gouvernement
qui en verra bien d'autres. Il avait aussi cette faculté merveilleuse de
pouvoir, cinq heures durant, et sur n'importe quel sujet, parler sans
jamais exprimer une idée. Son intarissable éloquence déversait, sans un
arrêt, sans une fatigue, la lente, la monotone, la suicidante pluie du
vocabulaire politique, aussi bien sur les questions de marine que sur
les réformes scolaires, sur les finances que sur les beaux-arts, sur
l'agriculture que sur la religion. Les journalistes parlementaires
reconnaissaient en lui leur incompétence universelle et miraient leur
jargon écrit dans son charabia parlé. Serviable, quand cela ne lui
coûtait rien, généreux, prodigue même, quand cela devait lui rapporter
beaucoup, arrogant et servile, selon les événements et les hommes,
sceptique sans élégance, corrompu sans raffinement, enthousiaste sans
spontanéité, spirituel sans imprévu, il était sympathique à tout le
monde. Aussi son élévation rapide ne surprit, n'indigna personne. Elle
fut, au contraire, accueillie avec faveur des différents partis
politiques, car Eugène ne passait pas pour un sectaire farouche, ne
décourageait aucune espérance, aucune ambition, et l'on n'ignorait pas
que, l'occasion venue, il était possible de s'entendre avec lui. Le tout
était d'y mettre le prix.
Tel était l'homme, tel «le charmant garçon», en qui reposaient mes
derniers espoirs, et qui tenait réellement ma vie et ma mort entre ses
mains.
* * * * *
On remarquera que, dans ce croquis à peine esquissé de mon ami, je me
suis modestement effacé, quoique j'aie collaboré puissamment et par des
moyens souvent curieux, à sa fortune. J'aurais bien des histoires à
raconter qui ne sont pas, on peut le croire, des plus édifiantes. À quoi
bon une confession complète, puisque toutes mes turpitudes, on les
devine sans que j'aie à les étaler davantage? Et puis, mon rôle, auprès
de ce hardi et prudent coquin, fut toujours--je ne dis pas insignifiant,
oh non!... ni méritoire, vous me ririez au nez--mais il demeura à peu
près secret. Qu'on me permette de garder cette ombre, à peine discrète,
dont il m'a plu envelopper ces années de luttes sinistres et de
ténébreuses machinations... Eugène ne «m'avouait» pas... Et, moi-même,
par un reste de pudeur assez bizarre, j'éprouvais parfois une invincible
répugnance à cette idée que je pouvais passer pour «son homme de
paille».
D'ailleurs, il m'arriva souvent, des mois entiers, de le perdre de vue,
de le «lâcher», comme on dit, trouvant dans les tripots, à la Bourse,
dans les cabinets de toilette des filles galantes, des ressources que
j'étais las de demander à la politique, et dont la recherche convenait
mieux à mes goûts pour la paresse et pour l'imprévu... Quelquefois, pris
de soudaines poésies, j'allais me cacher, en un coin perdu de la
campagne, et, en face de la nature, j'aspirais à des puretés, à des
silences, à des reconquêtes morales qui, hélas! ne duraient guère... Et
je revenais à Eugène, aux heures des crises difficiles. Il ne
m'accueillait pas toujours avec la cordialité que j'exigeais de lui. Il
était visible qu'il eût bien voulu se débarrasser de moi. Mais, d'un
coup de caveçon sec et dur, je le rappelais à la vérité de notre
mutuelle situation.
Un jour je vis distinctement luire dans ses yeux une flamme de meurtre.
Je ne m'inquiétai pas et, d'un geste lourd, lui mettant la main à
l'épaule, comme un gendarme fait d'un voleur, je lui dis narquoisement:
--Et puis après?... À quoi cela t'avancerait-il?... Mon cadavre lui-même
t'accusera... Ne sois donc pas bête!... Je t'ai laissé arriver où tu as
voulu... Jamais je ne t'ai contrecarré dans tes ambitions... Au
contraire... j'ai travaillé pour toi... comme j'ai pu... loyalement...
est-ce vrai? Crois-tu donc que ce soit gai pour moi de nous voir, toi,
en haut, à te pavaner dans la lumière, moi, en bas, à patauger
stupidement dans la crotte?... Et, pourtant, d'une chiquenaude, cette
merveilleuse fortune, si laborieusement édifiée par nous deux...
--Oh! par nous deux... siffla Eugène...
--Oui, par nous deux, canaille!... répétai-je, exaspéré de cette
rectification inopportune... Oui, d'une chiquenaude... d'un souffle...
tu le sais, je puis la jeter bas, cette merveilleuse fortune... Je n'ai
qu'un mot à dire, gredin, pour te précipiter du pouvoir au bagne...
faire du ministre que tu es--ah, si ironiquement!--le galérien que tu
devrais être, s'il y avait encore une justice, et si je n'étais pas le
dernier des lâches... Eh bien!... ce geste, je ne le fais pas, ce mot,
je ne le prononce pas... Je te laisse recevoir l'admiration des hommes
et l'estime des cours étrangères... parce que... vois-tu... je trouve ça
prodigieusement comique... Seulement, je veux ma part... tu entends!...
ma part... Et qu'est-ce que je te demande?... Mais c'est idiot ce que je
te demande... Rien... des miettes... alors que je pourrais tout exiger,
tout... tout... tout...! Je t'en prie, ne m'irrite pas davantage... ne
me pousse pas à bout plus longtemps... ne m'oblige pas à faire des
drames burlesques... Car le jour où j'en aurai assez de la vie, assez de
la boue, de cette boue--ta boue...--dont je sens toujours sur moi
l'intolérable odeur... eh bien, ce jour-là, Son Excellence Eugène
Mortain ne rira pas, mon vieux... Ça, je te le jure!
Alors, Eugène, avec un sourire gêné, tandis que les plis de ses lèvres
retombantes donnaient à toute sa physionomie une double expression de
peur ignoble et de crime impuissant, me dit:
--Mais tu es fou de me raconter tout cela... Et à propos de quoi?...
T'ai-je refusé quelque chose, espèce de soupe au lait?...
Et, gaiement, multipliant des gestes et des grimaces qui
m'étourdissaient, il ajouta comiquement:
--Veux-tu la croix, ah?
Oui, vraiment, c'était un charmant garçon.