EN MISSION

Avant de raconter un des plus effroyables épisodes de mon voyage en

Extrême-Orient, il est peut-être intéressant que j'explique brièvement

dans quelles conditions je fus amené à l'entreprendre. C'est de

l'histoire contemporaine.

À ceux qui seraient tentés de s'étonner de l'anonymat que, en ce qui me

concerne, j'ai tenu à garder jalousement au cours de ce véridique et

douloureux récit, je dirai: «Peu importe mon nom!... C'est le nom de

quelqu'un qui causa beaucoup de mal aux autres et à lui-même, plus

encore à lui-même qu'aux autres et qui, après bien des secousses, pour

être descendu, un jour, jusqu'au fond du désir humain, essaie de se

refaire une âme dans la solitude et dans l'obscurité. Paix aux cendres

de son péché.»

I

Il y a douze ans, ne sachant plus que faire et condamné par une série de

malechances à la dure nécessité de me pendre ou de m'aller jeter dans la

Seine, je me présentai aux élections législatives,--suprême

ressource--en un département où, d'ailleurs, je ne connaissais personne

et n'avais jamais mis les pieds.

Il est vrai que ma candidature était officieusement soutenue par le

cabinet qui, ne sachant non plus que faire de moi, trouvait ainsi un

ingénieux et délicat moyen de se débarrasser, une fois pour toutes, de

mes quotidiennes, de mes harcelantes sollicitations.

À cette occasion, j'eus avec le ministre, qui était mon ami et mon

ancien camarade de collège, une entrevue solennelle et familière, tout

ensemble.

--Tu vois combien nous sommes gentils pour toi!... me dit ce puissant,

ce généreux ami... À peine nous t'avons retiré des griffes de la

justice--et nous y avons eu du mal--que nous allons faire de toi un

député.

--Je ne suis pas encore nommé... dis-je d'un ton grincheux.

--Sans doute!... mais tu as toutes les chances... Intelligent, séduisant

de ta personne, prodigue, bon garçon quand tu le veux, tu possèdes le

don souverain de plaire... Les hommes à femmes, mon cher, sont toujours

des hommes à foule... Je réponds de toi... Il s'agit de bien comprendre

la situation... Du reste elle est très simple...

Et il me recommanda:

--Surtout pas de politique!... Ne t'engage pas... ne t'emballe pas!...

Il y a dans la circonscription que je t'ai choisie une question qui

domine toutes les autres: la betterave... Le reste ne compte pas et

regarde le préfet... Tu es un candidat purement agricole... mieux que

cela, exclusivement betteravier... Ne l'oublie point... Quoi qu'il

puisse arriver au cours de la lutte, maintiens-toi, inébranlable, sur

cette plateforme excellente... Connais-tu un peu la betterave?...

--Ma foi! non, répondis-je... Je sais seulement, comme tout le monde,

qu'on en tire du sucre... et de l'alcool.

--Bravo! cela suffit, applaudit le ministre avec une rassurante et

cordiale autorité... Marche carrément sur cette donnée... Promets des

rendements fabuleux... des engrais chimiques extraordinaires et

gratuits... des chemins de fer, des canaux, des routes pour la

circulation de cet intéressant et patriotique légume... Annonce des

dégrèvements d'impôts, des primes aux cultivateurs, des droits féroces

sur les matières concurrentes... tout ce que tu voudras!... Dans cet

ordre de choses, tu as carte blanche, et je t'aiderai... Mais ne te

laisse pas entraîner à des polémiques personnelles ou générales qui

pourraient te devenir dangereuses et, avec ton élection, compromettre le

prestige de la République... Car, entre nous, mon vieux,--je ne te

reproche rien, je constate, seulement--tu as un passé plutôt gênant...

Je n'étais pas en veine de rire... Vexé par cette réflexion, qui me

parut inutile et désobligeante, je répliquai vivement, en regardant bien

en face mon ami, qui put lire dans mes yeux ce que j'y avais accumulé de

menaces nettes et froides:

--Tu pourrais dire plus justement: «Nous avons un passé...» Il me semble

que le tien, cher camarade, n'a rien à envier au mien...

--Oh, moi!... fit le ministre avec un air de détachement supérieur et de

confortable insouciance, ce n'est pas la même chose... Moi... mon

petit... je suis couvert... par la France!

Et, revenant à mon élection, il ajouta:

--Donc, je me résume... De la betterave, encore de la betterave,

toujours de la betterave!... Tel est ton programme... Veille à n'en pas

sortir.

Puis il me remit discrètement quelques fonds et me souhaita bonne

chance.

* * * * *

Ce programme, que m'avait tracé mon puissant ami, je le suivis

fidèlement, et j'eus tort... Je ne fus pas élu. L'écrasante majorité qui

échut à mon adversaire, je l'attribue, en dehors de certaines manoeuvres

déloyales, à ceci que ce diable d'homme était encore plus ignorant que

moi et d'une canaillerie plus notoire.

Constatons en passant qu'une canaillerie bien étalée, à l'époque où nous

sommes, tient lieu de toutes les qualités et que plus un homme est

infâme, plus on est disposé à lui reconnaître de force intellectuelle et

de valeur morale.

Mon adversaire, qui est aujourd'hui une des illustrations les moins

discutables de la politique, avait volé en maintes circonstances de sa

vie. Et sa supériorité lui venait de ce que, loin de s'en cacher, il

s'en vantait avec le plus révoltant cynisme.

--J'ai volé... j'ai volé... clamait-il par les rues des villages, sur

les places publiques des villes, le long des routes, dans les champs...

--J'ai volé... j'ai volé... publiait-il en ses professions de foi,

affiches murales et confidentielles circulaires...

Et, dans les cabarets, juchés sur des tonneaux, ses agents, tout

barbouillés de vin et congestionnés d'alcool, répétaient, trompettaient

ces mots magiques:

--Il a volé... il a volé...

Émerveillées, les laborieuses populations des villes, non moins que les

vaillantes populations des campagnes acclamaient cet homme hardi avec

une frénésie qui, chaque jour, allait grandissant, en raison directe de

la frénésie de ses aveux.

Comment pouvais-je lutter contre un tel rival, possédant de tels états

de service, moi qui n'avais encore sur la conscience, et les dissimulais

pudiquement, que de menues peccadilles de jeunesse, telles que vols

domestiques, rançons de maîtresses, tricheries au jeu, chantages,

lettres anonymes, délations et faux?... Ô candeur des ignorantes

juvénilités!

Je faillis même, un soir, dans une réunion publique, être assommé par

des électeurs furieux de ce que, en présence des scandaleuses

déclarations de mon adversaire, j'eusse revendiqué, avec la suprématie

des betteraves, le droit à la vertu, à la morale, à la probité, et

proclamé la nécessité de nettoyer la République des ordures

individuelles qui la déshonoraient. On se rua sur moi; on me prit à la

gorge; on se passa, de poings en poings, ma personne soulevée et

ballottante comme un paquet... Par bonheur, je me tirai de cet accès

d'éloquence avec, seulement, une fluxion à la joue, trois côtes

meurtries et six dents cassées...

C'est tout ce que je rapportai de cette désastreuse aventure, où m'avait

si malencontreusement conduit la protection d'un ministre qui se disait

mon ami.

J'étais outré.

J'avais d'autant plus le droit d'être outré que, tout d'un coup, au plus

fort de la bataille, le gouvernement m'abandonnait, me laissait sans

soutien, avec ma seule betterave comme amulette, pour s'entendre et pour

traiter avec mon adversaire.

Le préfet, d'abord très humble, n'avait pas tardé à devenir très

insolent; puis il me refusait les renseignements utiles à mon élection;

enfin, il me fermait, ou à peu près, sa porte. Le ministre lui-même ne

répondait plus à mes lettres, ne m'accordait rien de ce que je lui

demandais, et les journaux dévoués dirigeaient contre moi de sourdes

attaques, de pénibles allusions, sous des proses polies et fleuries. On

n'allait pas jusqu'à me combattre officiellement, mais il était clair,

pour tout le monde, qu'on me lâchait... Ah! je crois bien que jamais

tant de fiel n'entra dans l'âme d'un homme!

De retour à Paris, fermement résolu à faire un éclat, au risque de tout

perdre, j'exigeai des explications du ministre que mon attitude rendit

aussitôt accommodant et souple...

--Mon cher, me dit-il, je suis au regret de ce qui t'arrive...

Parole!... tu m'en vois tout ce qu'il y a de plus désolé. Mais que

pouvais-je?... Je ne suis pas le seul, dans le cabinet... et...

--Je ne connais que toi! interrompis-je violemment, en faisant sauter

une pile de dossiers qui se trouvait, sur son bureau, à portée de

main... Les autres ne me regardent pas... Les autres, ça n'est pas mon

affaire... Il n'y a que toi... Tu m'as trahi; c'est ignoble!...

--Mais, sapristi!... Écoute-moi un peu, voyons! supplia le ministre. Et

ne t'emporte pas, comme ça, avant de savoir...

--Je ne sais qu'une chose, et elle me suffit. Tu t'es payé ma tête... Eh

bien, non, non! Ça ne se passera pas comme tu le crois... À mon tour,

maintenant.

Je marchais dans le bureau, proférant des menaces, distribuant des

bourrades aux chaises...

--Ah! ah! tu t'es payé ma tête!... Nous allons donc rire un peu... Le

pays saura donc, enfin, ce que c'est qu'un ministre... Au risque de

l'empoisonner, le pays, je vais donc lui montrer, lui ouvrir toute

grande l'âme d'un ministre... Imbécile!... Tu n'as donc pas compris que

je te tiens, toi, ta fortune, tes secrets, ton portefeuille!... Ah! mon

passé te gêne?... Il gêne ta pudeur et la pudeur de Marianne?... Eh

bien, attends!... Demain, oui, demain, on saura tout...

Je suffoquais de colère. Le ministre essaya de me calmer, me prit par le

bras, m'attira doucement vers le fauteuil que je venais de quitter en

bourrasque...

--Mais, tais-toi donc! me dit-il, en donnant à sa voix des intonations

supplicatrices... Écoute-moi, je t'en prie!... Assieds-toi, voyons!...

Diable d'homme qui ne veut rien entendre! Tiens, voici ce qui s'est

passé...

Très vite, en phrases courtes, hachées, tremblantes, il débita:

--Nous ne connaissions pas ton concurrent... Il s'est révélé, dans la

lutte, comme un homme très fort... comme un véritable homme d'État!...

Tu sais combien est restreint le personnel ministrable... Bien que ce

soient toujours les mêmes qui reviennent, nous avons besoin, de temps en

temps, de montrer une figure nouvelle à la Chambre et au pays... Or, il

n'y en a pas... En connais-tu, toi?... Eh bien, nous avons pensé que ton

concurrent pouvait être une de ces figures-là... Il a toutes les

qualités qui conviennent à un ministre provisoire, à un ministre de

crise... Enfin, comme il était achetable et livrable, séance tenante,

comprends-tu?... C'est fâcheux pour toi, je l'avoue... Mais les intérêts

du pays, d'abord...

--Ne dis donc pas de blagues... Nous ne sommes pas à la Chambre, ici...

Il ne s'agit pas des intérêts du pays, dont tu te moques, et moi

aussi... Il s'agit de moi... Or, je suis, grâce à toi, sur le pavé. Hier

soir, le caissier de mon tripot m'a refusé cent sous, insolemment... Mes

créanciers, qui avaient compté sur un succès, furieux de mon échec, me

pourchassent comme un lièvre... On va me vendre... Aujourd'hui, je n'ai

même pas de quoi dîner... Et tu t'imagines bonnement que cela peut se

passer ainsi?... Tu es donc devenu bête... aussi bête qu'un membre de ta

majorité?...

Le ministre souriait. Il me tapota les genoux, familièrement, et me dit:

--Je suis tout disposé--mais tu ne me laisses pas parler--je suis tout

disposé à t'accorder une compensation...

--Une ré-pa-ra-tion!

--Une réparation, soit!

--Complète?

--Complète!... Reviens dans quelques jours... Je serai, sans doute, à

même de te l'offrir. En attendant, voici cent louis... C'est tout ce qui

me reste des fonds-secrets...

Il ajouta, gentiment, avec une gaieté cordiale:

--Une demi-douzaine de gaillards comme toi... et il n'y a plus de

budget!...

Cette libéralité, que je n'espérais pas si importante, eut le pouvoir de

calmer instantanément mes nerfs... J'empochai--en grognant encore,

toutefois, car je ne voulais pas me montrer désarmé, ni satisfait--les

deux billets que me tendait, en souriant, mon ami... et je me retirai

dignement...

Les trois jours qui suivirent, je les passai dans les plus basses

débauches...

Le jardin des supplices · 第 14 / 29 题