--Sans doute... mais...
--Eh bien?
--Je sais que vous préférez souvent la solitude lorsque vous n'allez pas
dans le monde...
--Oui, mais comme je suis très-capricieuse, dit Clémence en souriant,
aujourd'hui j'aimerais beaucoup à partager ma solitude avec vous... si
cela vous était agréable.
--Vraiment? s'écria M. d'Harville avec émotion. Que vous êtes aimable,
d'aller ainsi au-devant d'un désir que je n'osais vous témoigner!
--Savez-vous, mon ami, que votre étonnement a presque l'air d'un
reproche?
--Un reproche...? Oh! non, non; mais après mes injustes et cruels
soupçons de l'autre jour, vous trouver si bienveillante, c'est, je
l'avoue, une surprise pour moi, mais la plus douce des surprises.
--Oublions le passé, dit-elle à son mari avec un sourire d'une douceur
angélique.
--Clémence, le pourrez-vous jamais! répondit-il tristement, n'ai-je pas
osé vous soupçonner?... Vous dire à quelles extrémités m'aurait poussé
une aveugle jalousie... mais qu'est-ce que cela, auprès d'autres torts
plus grands, plus irréparables?
--Oublions le passé, vous dis-je, reprit Clémence en contenant une
émotion pénible.
--Qu'entends-je?... Ce passé-là aussi, vous pourriez l'oublier?...
--Je l'espère...
--Il serait vrai! Clémence... vous seriez assez généreuse! Mais non,
non, je ne puis croire à un pareil bonheur; j'y avais renoncé pour
toujours.
--Vous aviez tort, vous le voyez.
--Quel changement, mon Dieu! Est-ce un rêve?... Oh dites-moi que je ne
me trompe pas...
--Non... vous ne vous trompez pas...
--En effet, votre regard est moins froid... votre voix presque émue.
--Oh! dites! est-ce donc bien vrai?... Ne suis-je pas le jouet d'une
illusion?
--Non... car moi aussi j'ai besoin de pardon...
--Vous?
--Souvent! N'ai-je pas été à votre égard dure, peut-être même cruelle?
Ne devais-je pas songer qu'il vous aurait fallu un rare courage, une
vertu plus qu'humaine, pour agir autrement que vous ne l'avez fait?
Isolé, malheureux... comment résister au désir de chercher quelques
consolations dans un mariage qui vous plaisait?... Hélas! quand on
souffre, on est si disposé à croire à la générosité des autres... Votre
tort a été jusqu'ici de compter sur la mienne... Eh bien! désormais, je
tâcherai de vous donner raison.
--Oh! parlez... parlez encore, dit M. d'Harville les mains jointes, dans
une sorte d'extase.
--Nos exigences sont à jamais liées l'une à l'autre... Je ferai tous mes
efforts pour vous rendre la vie moins amère.
--Mon Dieu!... Mon Dieu!... Clémence, est-ce vous que j'entends?...
--Je vous en prie, ne vous étonnez pas ainsi... Cela me fait mal...
c'est une censure amère de ma conduite passée... Qui donc vous
plaindrait, qui donc vous tendrait une main amie et secourable... si ce
n'est moi?... Une bonne inspiration m'est venue... J'ai réfléchi, bien
réfléchi, sur le passé, sur l'avenir. J'ai reconnu mes torts, et j'ai
trouvé, je crois, le moyen de les réparer...
--Vos torts, pauvre femme?
--Oui, je devais le lendemain de mon mariage en appeler à votre loyauté,
et vous demander franchement de nous séparer...
--Ah! Clémence!... pitié!... pitié!...
--Sinon, puisque j'acceptais ma position, il me fallait l'agrandir par
le dévouement, au lieu d'être pour vous un reproche incessant par ma
froideur hautaine et silencieuse. Je devais tâcher de vous consoler d'un
effroyable malheur, ne me souvenir que de votre infortune. Peu à peu je
me serais attachée à mon oeuvre de commisération; en raison même des
soins, peut-être des sacrifices qu'elle m'eût coûtés, votre
reconnaissance m'eût récompensée, et alors... Mais, mon Dieu!
qu'avez-vous?... Vous pleurez!
--Oui, je pleure, je pleure avec délices: vous ne savez pas tout ce que
vos paroles remuent en mois d'émotions nouvelles... Oh! Clémence!
laissez-moi pleurer!... Jamais plus qu'en ce moment je n'ai compris à
quel point j'ai été coupable en vous enchaînant à ma triste vie!
--Et jamais, moi, je ne me suis sentie plus décidée au pardon. Ces
douces larmes que vous versez me font connaître un bonheur que
j'ignorais. Courage donc, mon ami! courage! À défaut d'une vie radieuse
et fortunée, cherchons notre satisfaction dans l'accomplissement des
devoirs sérieux que le sort nous impose. Soyons-nous indulgents l'un à
l'autre; si nous faiblissons, regardons le berceau de notre fille,
concentrons sur elle toutes nos affections, et nous aurons encore
quelques joies mélancoliques et saintes.
--Un ange... c'est un ange!... s'écria M. d'Harville en joignant les
mains et en contemplant sa femme avec une admiration passionnée. Oh!
vous ne savez pas le bien et le mal que vous me faites, Clémence! Vous
ne savez pas que vos plus dures paroles d'autrefois, que vos reproches
les plus amers, hélas! les plus mérités, ne m'ont jamais autant accablé
que cette mansuétude adorable, que cette résignation généreuse... Et
pourtant, malgré moi, vous me faites renaître à l'espérance. Vous ne
savez pas l'avenir que j'ose entrevoir...
--Et vous pouvez avoir une foi aveugle et entière dans ce que je vous
dis, Albert. Cette résolution, je la prends fermement; je n'y manquerai
jamais, je vous le jure. Plus tard même je pourrai vous donner de
nouvelles garanties de ma parole...
--Des garanties! s'écria M. d'Harville de plus en plus exalté par un
bonheur si peu prévu, des garanties! En ai-je besoin? Votre regard,
votre accent, cette divine expression de bonté qui vous embellit encore,
les battements, les ravissements de mon coeur, tout cela ne me
prouve-t-il pas que vous dites vrai? Mais vous le savez, Clémence,
l'homme est insatiable dans ses voeux, ajouta le marquis en se
rapprochant du fauteuil de sa femme. Vos nobles et touchantes paroles me
donnent le courage, l'audace d'espérer... d'espérer le ciel, oui,
d'espérer ce qu'hier encore je regardais comme un rêve insensé!...
--Expliquez-vous, de grâce!... dit Clémence un peu inquiète de ces
paroles passionnées de son mari.
--Eh bien! oui..., s'écria-t-il en saisissant la main de sa femme, oui,
à force de tendresse, de soins, d'amour... entendez-vous, Clémence?... à
force d'amour... j'espère me faire aimer de vous!... Non d'une affection
pâle et tiède... mais d'une affection ardente, comme la mienne... Oh!
vous ne la connaissez pas, cette passion!... Est-ce que j'osais vous en
parler seulement?... Vous vous montriez toujours si glaciale envers
moi... jamais un mot de bonté... jamais une de ces paroles... qui tout à
l'heure m'ont fait pleurer... qui maintenant me rendent ivre de
bonheur... Et ce bonheur, je le mérite... je vous ai toujours tant
aimée! Et j'ai tant souffert... sans vous le dire! Ce chagrin qui me
dévorait... c'était cela!... Oui, mon horreur du monde... mon caractère
sombre, taciturne, c'était cela... Figurez-vous donc aussi... avoir dans
sa maison une femme adorable et adorée, qui est la vôtre; une femme que
l'on désire avec tous les emportements d'un amour contraint... et être à
jamais condamné par elle à de solitaires et brûlantes insomnies... Oh
non, vous ne savez pas mes larmes de désespoir, mes fureurs insensées!
Je vous assure que cela vous eût touchée... Mais, que dis-je? Cela vous
a touchée... vous avez deviné mes tortures, n'est-ce pas?... Vous en
aurez pitié... La vue de votre ineffable beauté, de vos grâces
enchanteresses, ne sera plus mon bonheur et mon supplice de chaque
jour... Oui, ce trésor que je regarde comme mon bien le plus précieux...
ce trésor qui m'appartient et que je ne possédais pas... ce trésor sera
bientôt à moi... Oui, mon coeur, ma joie, mon ivresse, tout me le dit...
n'est-ce pas, mon amie... ma tendre amie?
En disant ces mots, M. d'Harville couvrit la main de sa femme de baisers
passionnés.
Clémence, désolée de la méprise de son mari, ne put s'empêcher, dans un
premier mouvement de répugnance, presque d'effroi, de retirer
brusquement sa main.
Sa physionomie exprima trop clairement ses ressentiments pour que M.
d'Harville pût s'y tromper.
Ce coup fut pour lui terrible.
Ses traits prirent alors une expression déchirante: Mme d'Harville lui
tendit vivement la main et s'écria:
--Albert, je vous le jure, je serai pour vous la plus dévouée des amies,
la plus tendre des soeurs... mais rien de plus... Pardon, pardon... si
malgré moi mes paroles vous ont donné des espérances que je ne puis
jamais réaliser!
--Jamais?... s'écria M. d'Harville en attachant sur sa femme un regard
suppliant, désespéré.
--Jamais!... répondit Clémence.
Ce seul mot, l'accent de la jeune femme, révélaient une résolution
irrévocable.
Clémence, ramenée à de nobles résolutions par l'influence de Rodolphe,
était fermement décidée à entourer M. d'Harville des soins les plus
touchants; mais elle se sentait incapable d'éprouver jamais de l'amour
pour lui.
Une impression plus inexorable encore que l'effroi, que le mépris, que
la haine, éloignait pour toujours Clémence de son mari...
C'était une répugnance... invincible.
Après un moment de douloureux silence, M. d'Harville passa la main sur
ses yeux humides et dit à sa femme, avec une amertume navrante:
--Pardon... de m'être trompé... pardon de m'être ainsi abandonné à une
espérance insensée...
Puis, après un nouveau silence, il s'écria:
--Ah! je suis bien malheureux!...
--Mon ami, lui dit doucement Clémence, je ne voudrais pas vous faire de
reproches; pourtant... comptez-vous donc pour rien ma promesse d'être
pour vous la plus tendre des soeurs? Vous devrez à l'amitié dévouée des
soins que l'amour ne pourrait vous donner... Espérez... espérez des
jours meilleurs... Jusqu'ici vous m'avez trouvée presque indifférente à
vos chagrins; vous verrez combien j'y saurai compatir, et quelles
consolations vous trouverez dans mon affection.
Un valet de chambre entra et dit à Clémence:
--Son Altesse monseigneur le grand-duc de Gerolstein fait demander à Mme
la marquise si elle peut le recevoir.
Clémence interrogea son mari du regard.