Le jour de l'enlèvement de Fleur-de-Marie par la Chouette et par le
Maître d'école, un homme à cheval était arrivé, vers dix heures du soir,
à la métairie de Bouqueval, venant, disait-il, de la part de M.
Rodolphe, rassurer Mme Georges sur la disparition de sa jeune protégée,
qui lui serait ramenée d'un jour à l'autre. Pour plusieurs raisons
très-importantes, ajoutait cet homme, M. Rodolphe priait Mme Georges,
dans le cas où elle aurait quelque chose à lui demander, de ne pas lui
écrire à Paris, mais de remettre une lettre à l'exprès, qui s'en
chargerait.
Cet émissaire appartenait à Sarah.
Par cette ruse, elle tranquillisait Mme Georges et retardait ainsi de
quelques jours le moment où Rodolphe apprendrait l'enlèvement de la
Goualeuse.
Dans cet intervalle, Sarah espérait forcer le notaire Jacques Ferrand à
favoriser l'indigne supercherie (la supposition d'enfant) dont nous
avons parlé.
Ce n'était pas tout...
Sarah voulait aussi se débarrasser de Mme d'Harville, qui lui inspirait
des craintes sérieuses, et qu'une fois déjà elle eût perdue sans la
présence d'esprit de Rodolphe.
Le lendemain du jour où le marquis avait suivi sa femme dans la maison
de la rue du Temple, Tom s'y rendit, fit facilement jaser Mme Pipelet,
et apprit qu'une jeune dame, sur le point d'être surprise par son mari,
avait été sauvée grâce à l'adresse d'un locataire de la maison nommé M.
Rodolphe.
Instruite de cette circonstance, Sarah ne possédant aucune preuve
matérielle des rendez-vous que Clémence avait donnés à M. Charles
Robert, Sarah conçut un autre plan odieux: il se réduisait encore à
envoyer l'écrit anonyme suivant à M. d'Harville, afin d'amener une
rupture complète entre Rodolphe et le marquis, ou du moins de jeter dans
l'âme de ce dernier des soupçons assez violents pour qu'il défendît à sa
femme de recevoir jamais le prince.
Cette lettre était ainsi conçue:
«On vous a indignement joué; l'autre jour votre femme, avertie que vous
la suiviez, a imaginé un prétexte de bienfaisance imaginaire: elle
allait à un rendez-vous chez un très-auguste personnage qui a loué dans
la maison de la rue du Temple une chambre au quatrième étage, sous le
nom de Rodolphe. Si vous doutez de ces faits, si bizarres qu'ils vous
paraissent, allez rue du Temple, nº 17; informez-vous, dépeignez les
traits de l'auguste personnage dont on vous parle, et vous reconnaîtrez
facilement que vous êtes le mari le plus crédule et le plus débonnaire
qui ait jamais été souverainement trompé. Ne négligez pas cet avis...
sinon l'on pourrait croire que vous êtes aussi par trop... l'ami du
prince.»
Ce billet fut mis à la poste sur les cinq heures par Sarah, le jour de
son entretien avec le notaire.
Ce même jour, après avoir recommandé à M. de Graün de hâter le plus
possible l'arrivée de Cecily à Paris, Rodolphe sortit le soir pour aller
faire une visite à Mme l'ambassadrice de ***; il devait ensuite se
rendre chez Mme d'Harville pour lui annoncer qu'il avait trouvé une
intrigue charitable digne d'elle.
Nous conduirons le lecteur chez Mme d'Harville. On verra, par
l'entretien suivant, que cette jeune femme, en se montrant généreuse et
compatissante envers son mari, qu'elle avait jusqu'alors traité avec une
froideur extrême, suivait déjà les nobles conseils de Rodolphe.
Le marquis et sa femme sortaient de table; la scène se passait dans le
petit salon dont nous avons parlé, l'expression des traits de Clémence
était affectueuse et douce, M. d'Harville semblait moins triste que
d'habitude.
Hâtons-nous de dire que le marquis n'avait pas encore reçu la nouvelle
et infâme lettre anonyme de Sarah.
--Que faites-vous ce soir? dit-il machinalement à sa femme.
--Je ne sortirai pas... Et vous-même, que faites-vous?
--Je ne sais..., répondit-il avec un soupir; le monde m'est
insupportable... je passerai cette soirée... comme tant d'autres
soirées... seul.
--Pourquoi seul?... puisque je ne sors pas.