«_P. S._ Ne prenez pas la peine de me répondre, monseigneur, je serai
chez moi toute la soirée.»
Rodolphe, heureux d'avoir rendu à Mme d'Harville un service éminent,
regrettait pourtant l'espèce d'intimité forcée que cette circonstance
établissait tout à coup entre lui et la marquise.
Incapable de trahir l'amitié de M. d'Harville, mais profondément touché
de la grâce spirituelle et de l'attrayante beauté de Clémence, Rodolphe,
s'apercevant de son goût trop vif pour elle, avait presque renoncé à la
voir après un mois d'assiduités.
Aussi se rappelait-il avec émotion l'entretien qu'il avait surpris à
l'ambassade de *** entre Tom et Sarah... Celle-ci, pour motiver sa haine
et sa jalousie, avait affirmé, non sans raison, que Mme d'Harville
ressentait toujours, presque à son insu, une sérieuse affection pour
Rodolphe. Sarah était trop sagace, trop fine, trop initiée à la
connaissance du coeur humain pour n'avoir pas compris que Clémence, se
croyant négligée, dédaignée peut-être par un homme qui avait fait sur
elle une impression profonde; que Clémence, dans son dépit, cédant aux
obsessions d'une amie perfide, avait pu s'intéresser, presque par
surprise, aux malheurs imaginaires de M. Charles Robert, sans pour cela
oublier complètement Rodolphe.
D'autres femmes, fidèles au souvenir de l'homme qu'elles avaient d'abord
distingué, seraient restées indifférentes aux regards du commandant.
Clémence d'Harville fut donc doublement coupable, quoiqu'elle n'eût cédé
qu'à la séduction du malheur, et qu'un vif sentiment du devoir, joint
peut-être au souvenir du prince, souvenir salutaire qui veillait au fond
de son coeur, l'eût préservée d'une faute irréparable.
Rodolphe, en songeant à son entrevue avec Mme d'Harville, était en proie
à mille contradictions. Bien résolu de résister au penchant qui
l'entraînait vers elle, tantôt il s'estimait heureux de pouvoir la
_désaimer_, en lui reprochant un choix aussi fâcheux que celui de M.
Charles Robert; tantôt, au contraire, il regrettait amèrement de voir
tomber le prestige dont il l'avait jusqu'alors entourée.
Clémence d'Harville attendait aussi cette entrevue avec anxiété; les
deux sentiments qui prédominaient en elle étaient une douloureuse
confusion lorsqu'elle pensait à Rodolphe... une aversion profonde
lorsqu'elle pensait à M. Charles Robert.
Beaucoup de raisons motivaient cette aversion, cette haine.
Une femme risquera son repos, son honneur pour un homme; mais elle ne
lui pardonnera jamais de l'avoir mise dans une position humiliante ou
ridicule.
Or, Mme d'Harville, en butte aux sarcasmes et aux insultants regards de
Mme Pipelet, avait failli mourir de honte.
Ce n'était pas tout.
Recevant de Rodolphe l'avis du danger qu'elle courait, Clémence avait
monté précipitamment au cinquième; la direction de l'escalier était
telle qu'en le gravissant elle aperçut M. Charles Robert vêtu de son
éblouissante robe de chambre, au moment où reconnaissant le pas léger de
la femme qu'il attendait, il entrebâillait sa porte d'un air souriant,
confiant et conquérant... L'insolente fatuité du costume significatif du
commandant apprit à la marquise combien elle s'était grossièrement
trompée sur cet homme. Entraînée par la bonté de son coeur, par la
générosité de son caractère à une démarche qui pouvait la perdre, elle
lui avait accordé ce rendez-vous, non par amour, mais seulement par
commisération, afin de le consoler du rôle ridicule que le mauvais goût
de M. le duc de Lucenay lui avait fait jouer devant elle à l'ambassade
de ***.
Qu'on juge de la déconvenue, du dégoût de Mme d'Harville, à l'aspect de
M. Charles Robert... vêtu en triomphateur!...
Neuf heures venaient de sonner à la pendule du petit salon où Mme
d'Harville se tenait habituellement.
Les modistes et les cabaretiers ont tellement abusé du style Louis XV et
du style Renaissance que la marquise, femme de beaucoup de goût, avait
prohibé de son appartement cette espèce de luxe devenu si vulgaire, le
reléguant dans la partie de l'hôtel d'Harville destinée aux grandes
réceptions.
Rien de plus élégant et de plus distingué que l'ameublement du salon où
la marquise attendait Rodolphe.
La tenture et les rideaux, sans pentes ni draperies, étaient d'une
étoffe de l'Inde couleur paille; sur ce fond brillant se dessinaient,
brodées en soie mate de même nuance, des arabesques du goût le plus
charmant et le plus capricieux. De doubles rideaux de point d'Alençon
cachaient entièrement les vitres.
Les portes, en bois de rose, étaient rehaussées de moulures d'argent
doré très-délicatement ciselées qui encadraient dans chaque panneau un
médaillon ovale en porcelaine de Sèvres de près d'un pied de diamètre,
représentant des oiseaux et des fleurs d'un fini, d'un éclat admirables.
Les bordures des glaces et les baguettes de la tenture étaient aussi de
bois de rose relevé des mêmes ornements d'argent doré.
La frise de la cheminée, de marbre blanc, et ses deux cariatides d'une
beauté antique et d'une grâce exquise étaient dues au ciseau magistral
de Marochetti, cet artiste éminent ayant consenti à sculpter ce
délicieux chef-d'oeuvre, se souvenant sans doute que Benvenuto ne
dédaignait pas de modeler des aiguières et des armures.
Deux candélabres et deux flambeaux de vermeil, précieusement travaillés
par Gouthière, accompagnaient la pendule, bloc carré de lapis-lazuli,
élevé sur un socle de jaspe oriental et surmonté d'une large et
magnifique coupe d'or émaillée, enrichie de perles et de rubis, et
appartenant au plus beau temps de la Renaissance florentine.
Plusieurs excellents tableaux de l'école vénitienne, de moyenne
grandeur, complétaient un ensemble d'une haute magnificence.
Grâce à une innovation charmante, ce joli salon était doucement éclairé
par une lampe dont le globe de cristal dépoli disparaissait à demi au
milieu d'une touffe de fleurs naturelles contenues dans une profonde et
immense coupe de japon bleue, pourpre et or, suspendue au plafond, comme
un lustre, par trois grosses chaînes de vermeil, auxquelles
s'enroulaient les tiges vertes de plusieurs plantes grimpantes;
quelques-uns de leurs rameaux flexibles et chargés de fleurs, débordant
la coupe, retombaient gracieusement, comme une frange de fraîche
verdure, sur la porcelaine émaillée d'or, de pourpre et d'azur.
Nous insistons sur ces détails, sans doute puérils, pour donner une idée
du bon goût naturel de Mme d'Harville (symptôme presque toujours sûr
d'un bon esprit), et parce que certaines misères ignorées, certains
mystérieux malheurs semblent encore plus poignants lorsqu'ils
contrastent avec les apparences de ce qui fait aux yeux de tous la vie
heureuse et enviée.
Plongée dans un grand fauteuil totalement recouvert d'étoffe couleur
paille, comme les autres sièges, Clémence d'Harville, coiffée en
cheveux, portait une robe de velours noir montante, sur laquelle se
découpait le merveilleux travail de son large col et de ses manchettes
plates en point d'Angleterre, qui empêchaient le noir du velours de
trancher trop crûment sur l'éblouissante blancheur de ses mains et de
son cou.
À mesure qu'approchait le moment de son entrevue avec Rodolphe,
l'émotion de la marquise redoublait. Pourtant sa confusion fit place à
des pensées plus résolues: après de longues réflexions, elle prit le
parti de confier à Rodolphe un grand... un cruel secret, espérant que
son extrême franchise lui concilierait peut-être une estime dont elle se
montrait si jalouse.
Ravivé par la reconnaissance, son premier penchant pour Rodolphe se
réveillait avec une nouvelle force. Un de ces pressentiments qui
trompent rarement les coeurs aimants lui disait que le hasard seul
n'avait pas amené le prince si à point pour la sauver et qu'en cessant
depuis quelques mois de la voir il avait cédé à un sentiment tout autre
que celui de l'aversion. Un vague instinct élevait aussi dans l'esprit
de Clémence des doutes sur la sincérité de l'affection de Sarah.
Au bout de quelques minutes, un valet de chambre, après avoir
discrètement frappé, entra et dit à Clémence:
--Madame la marquise veut-elle recevoir Mme Asthon et mademoiselle?
--Mais sans doute, comme toujours..., répondit Mme d'Harville. Et sa
fille entra lentement dans le salon.
C'était une enfant de quatre ans, qui eût été d'une charmante figure
sans sa pâleur maladive et sa maigreur extrême. Mme Asthon, sa
gouvernante, la tenait par la main; Claire (c'était le nom de l'enfant),
malgré sa faiblesse, se hâta d'accourir vers sa mère en lui tendant les
bras. Deux noeuds de rubans cerise rattachaient au-dessus de chaque
tempe ses cheveux bruns, nattés et roulés de chaque côté de son front;
sa santé était si frêle qu'elle portait une petite douillette de soie
brune ouatée au lieu d'une de ces jolies robes de mousseline blanche,
garnies de rubans pareils à la coiffure, et bien décolletées, afin qu'on
puisse voir ces bras roses, ces épaules fraîches et satinées, si
charmants chez les enfants bien portants.
Les grands yeux noirs de cette enfant semblaient énormes, tant ses joues
étaient creuses. Malgré cette apparence débile, un sourire plein de
gentillesse et de grâce épanouit les traits de Claire lorsqu'elle fut
placée sur les genoux de sa mère, qui l'embrassait avec une sorte de
tendresse triste et passionnée.
--Comment a-t-elle été depuis tantôt, madame Asthon? demanda Mme
d'Harville à la gouvernante.
--Assez bien, madame la marquise, quoiqu'un moment j'aie craint...
--Encore! s'écria Clémence en serrant sa fille contre son coeur avec un
mouvement d'effroi involontaire.
--Heureusement, madame, je m'étais trompée, dit la gouvernante; l'accès
n'a pas eu lieu, Mlle Claire s'est calmée; elle n'a éprouvé qu'un moment
de faiblesse... Elle a peu dormi cette après-dînée; mais elle n'a pas
voulu se coucher sans venir embrasser Mme la marquise.
--Pauvre petit ange aimé! dit Mme d'Harville en couvrant sa fille de
baisers.
Celle-ci lui rendait ses caresses avec une joie enfantine, lorsque le
valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et
annonça:
--Son Altesse Sérénissime monseigneur le grand-duc de Gerolstein!
Claire, montée sur les genoux de sa mère, lui avait jeté ses deux bras
autour du cou et l'embrassait étroitement. À l'aspect de Rodolphe,
Clémence rougit, posa doucement sa fille sur le tapis, fit signe à Mme
Asthon d'emmener l'enfant et se leva.
--Vous me permettrez, madame, dit Rodolphe en souriant après avoir salué
respectueusement la marquise, de renouveler connaissance avec mon
ancienne petite amie, qui, je le crains bien, m'aura oublié.
Et se courbant un peu, il tendit la main à Claire.
Celle-ci attacha d'abord curieusement sur lui ses deux grands yeux
noirs; puis, le reconnaissant, elle fit un gentil signe de tête et lui
envoya un baiser du bout de ses doigts amaigris.
--Vous reconnaissez monseigneur, mon enfant? demanda Clémence à Claire.
Celle-ci baissa la tête affirmativement et envoya un nouveau baiser à
Rodolphe.
--Sa santé paraît s'être améliorée depuis que je ne l'ai vue, dit-il
avec intérêt en s'adressant à Clémence.
--Monseigneur, elle va un peu mieux, quoique toujours souffrante.
La marquise et le prince, aussi embarrassés l'un que l'autre en songeant
à leur prochain entretien, étaient presque satisfaits de le voir reculé
de quelques minutes par la présence de Claire; mais la gouvernante ayant
discrètement emmené l'enfant, Rodolphe et Clémence se trouvèrent seuls.