Le lecteur nous excusera d'abandonner une de nos héroïnes dans une
situation si critique, situation dont nous dirons plus tard le
dénoûment.
Les exigences de ce récit multiple, malheureusement trop varié dans son
unité, nous forcent de passer incessamment d'un personnage à un autre,
afin de faire, autant qu'il est en nous, marcher et progresser l'intérêt
général de l'oeuvre (si toutefois il y a de l'intérêt dans cette oeuvre,
aussi difficile que consciencieuse et impartiale).
Nous avons encore à suivre quelques-uns des acteurs de ce récit dans ces
mansardes où frissonne de froid et de faim une misère timide, résignée,
probe et laborieuse...
Dans ces prisons d'hommes et de femmes, prisons souvent coquettes et
fleuries, souvent noires et funèbres, mais toujours vastes écoles de
perdition, atmosphère nauséabonde et viciée, où l'innocence s'étiole et
se flétrit... sombres pandémoniums où un prévenu peut entrer pur, mais
d'où il sort presque toujours corrompu...
Dans ces hôpitaux où le pauvre, traité parfois avec une touchante
humanité, regrette aussi parfois le grabat solitaire qu'il trempait de
la sueur glacée de la fièvre...
Dans ces mystérieux asiles où la fille séduite et délaissée met au jour,
en l'arrosant de larmes amères, l'enfant qu'elle ne doit plus revoir...
Dans ces lieux terribles où la folie, touchante, grotesque, stupide,
hideuse ou féroce, se montre sous des aspects toujours effrayants...
depuis l'insensé paisible qui rit tristement de ce rire qui fait
pleurer... jusqu'au frénétique qui rugit comme une bête féroce en
s'accrochant aux grilles de son cabanon.
Nous avons enfin à explorer...
Mais à quoi bon cette trop longue énumération? Ne devons-nous pas
craindre d'effrayer le lecteur? Il a déjà bien voulu nous faire la grâce
de nous suivre en des lieux assez étranges, il hésiterait peut-être à
nous accompagner dans de nouvelles pérégrinations.
Cela dit, passons.
On se souvient que, la veille du jour où s'accomplissaient les
événements que nous venons de raconter (l'enlèvement de la Goualeuse par
la Chouette), Rodolphe avait sauvé Mme d'Harville d'un danger imminent,
danger suscité par la jalousie de Sarah, qui avait prévenu M. d'Harville
du rendez-vous si imprudemment accordé par la marquise à M. Charles
Robert.
Rodolphe, profondément ému de cette scène, était rentré chez lui en
sortant de la maison de la rue du Temple, remettant au lendemain la
visite qu'il comptait faire à Mlle Rigolette et à la famille de
malheureux artisans dont nous avons parlé; car il les croyait à l'abri
du besoin, grâce à l'argent qu'il avait remis pour eux à la marquise,
afin de rendre sa prétendue visite de charité plus vraisemblable aux
yeux de M. d'Harville. Malheureusement Rodolphe ignorait que Tortillard
s'était emparé de cette bourse, et l'on sait comment le petit boiteux
avait commis ce vol audacieux.
Vers les quatre heures, le prince reçut la lettre suivante...
Une femme âgée l'avait apportée et s'en était allée sans attendre la
réponse.
«Monseigneur,
Je vous dois plus que la vie; je voudrais vous exprimer aujourd'hui même
ma profonde reconnaissance. Demain peut-être la honte me rendrait
muette... Si vous pouviez me faire l'honneur de venir chez moi ce soir,
vous finirez cette journée comme vous l'avez commencée, monseigneur, par
une généreuse action.