«_P. S._ La personne dont il s'agit arrivera après-demain dans la
soirée. Surtout n'oubliez pas, je vous prie, de rendre le pavillon aussi
_confortable_ que possible.»
--Vous voyez; encore ce diable de mot souligné! dit Mme Dubreuil en
remettant dans sa poche la lettre de la duchesse de Lucenay.
--Eh bien! rien de plus simple, reprit Mme Georges.
--Comment, rien de plus simple!... Vous n'avez donc pas entendu? Mme la
duchesse veut surtout que le pavillon soit aussi _confortable_ que
possible; c'est pour ça que je vous ai priée de venir. Nous deux Clara,
nous nous sommes tuées à chercher ce que voulait dire _confortable_, et
nous n'avons pu y parvenir... Clara a pourtant été en pension à
Villiers-le-Bel, et a remporté je ne sais combien de prix d'histoire et
de géographie... eh bien! c'est égal, elle n'est pas plus avancée que
moi au sujet de ce mot baroque; il faut que ce soit un mot de la cour ou
du grand monde... Mais c'est égal, vous concevez combien c'est
embarrassant: Mme la duchesse veut surtout que le pavillon soit
_confortable_, elle souligne le mot, elle le répète deux fois, et nous
ne savons pas ce que cela veut dire!
--Dieu merci! je puis expliquer ce grand mystère, dit Mme Georges en
souriant: _confortable_, dans cette occasion, veut dire un appartement
commode, bien arrangé, bien clos, bien chaud; une habitation, enfin, où
rien ne manque de ce qui est nécessaire et même superflu...
--Ah! mon Dieu! je comprends; mais alors je suis encore plus
embarrassée!
--Comment cela?
--Mme la duchesse parle de tapis, de meubles et de beaucoup _d'et
cætera,_ mais nous n'avons pas de tapis ici, nos meubles sont des plus
communs; et puis enfin je ne sais pas si la personne que nous devons
attendre est un monsieur ou une dame, et il faut que tout soit prêt
demain soir... Comment faire? comment faire? Ici il n'y a aucune
ressource. En vérité, madame Georges, c'est à en perdre la tête.
--Mais, maman, dit Clara, si tu prenais les meubles qui sont dans ma
chambre, en attendant qu'elle soit remeublée j'irais passer trois ou
quatre jours à Bouqueval avec Marie.
--Ta chambre! ta chambre! mon enfant, est-ce que c'est assez beau! dit
Mme Dubreuil en haussant les épaules, est-ce que c'est assez... assez
_confortable_? comme dit Mme la duchesse... Mon Dieu! mon Dieu! où
va-t-on chercher des mots pareils!
--Ce pavillon est donc ordinairement inhabité? demanda Mme Georges.
--Sans doute; c'est cette petite maison blanche qui est toute seule au
bout du verger. M. le prince l'a fait bâtir pour Mme la duchesse quand
elle était demoiselle; lorsqu'elle venait à la ferme avec son père,
c'est là qu'ils se reposaient. Il y a trois jolies chambres, et au bout
du jardin une laiterie suisse, où Mme la duchesse, étant enfant,
s'amusait à jouer à la laitière; depuis son mariage, nous ne l'avons vue
à la ferme que deux fois, et chaque fois elle a passé quelques heures
dans le petit pavillon. La première fois, il y a de cela six ans, elle
est venue à cheval avec...
Puis, comme si la présence de Fleur-de-Marie et de Clara l'empêchait
d'en dire davantage, Mme Dubreuil reprit:
--Mais je cause, je cause, et tout cela ne me sort pas d'embarras...
Venez donc à mon secours, ma pauvre madame Georges, venez donc à mon
secours!
--Voyons, dites-moi comment à cette heure est meublé ce pavillon?
--Il l'est à peine; dans la pièce principale, une natte de paille sur le
carreau, un canapé de jonc, des fauteuils pareils, une table, quelques
chaises, voilà tout. De là à être confortable il y a loin, comme vous le
voyez.
--Eh bien! moi, à votre place, voici ce que je ferais: il est onze
heures, j'enverrais à Paris un homme intelligent.
--Notre _prend-garde-à-tout_[28], il n'y en a pas de plus actif.
--À merveille... en deux heures au plus tard il est à Paris; il va chez
un tapissier de la Chaussée-d'Antin, peu importe lequel; il lui remet la
liste que je vais vous faire, après avoir vu ce qui manque dans le
pavillon, et il lui dira que, coûte que coûte...
--Oh! bien sûr... pourvu que Mme la duchesse soit contente, je ne
regarderai à rien...
--Il lui dira donc que, coûte que coûte, il faut que ce qui est noté sur
cette liste soit ici ce soir ou dans la nuit, ainsi que trois ou quatre
garçons tapissiers pour tout mettre en place.
--Ils pourront venir par la voiture de Gonesse, elle part à huit heures
du soir de Paris.
--Et comme il ne s'agit que de transporter des meubles, de clouer des
tapis et de poser des rideaux, tout peut être facilement prêt demain
soir.
--Ah! ma bonne madame Georges, de quel embarras vous me sauvez!... Je
n'aurais jamais pensé à cela... Vous êtes ma providence... Vous allez
avoir la bonté de me faire la liste de ce qu'il faut pour que le
pavillon soit...
--Confortable?... oui, sans doute.
--Ah! mon Dieu... une autre difficulté!... Encore une fois, nous ne
savons pas si c'est un monsieur ou une dame que nous attendons. Dans sa
lettre, Mme la duchesse dit: «Une personne»; c'est bien embrouillé!...
--Agissez comme si vous attendiez une femme, ma chère madame Dubreuil;
si c'est un homme, il ne s'en trouvera que mieux.
--Vous avez raison... toujours raison...
Une servante de ferme vint annoncer que le déjeuner était servi.
--Nous déjeunerons tout à l'heure, dit Mme Georges; mais, pendant que je
vais écrire la liste de ce qui est nécessaire, faites prendre la mesure
des trois pièces en hauteur et en étendue, afin qu'on puisse d'avance
disposer les rideaux et les tapis.
--Bien, bien... je vais aller dire tout cela à mon prend-garde-à-tout.
--Madame, reprit la servante de ferme, il y a aussi là cette laitière de
Stains: son ménage est dans une petite charrette traînée par un âne!
Dame... il n'est pas lourd, son ménage!
--Pauvre femme!... dit Mme Dubreuil avec intérêt.
--Quelle est donc cette femme? demanda Mme Georges.
--Une paysanne de Stains, qui avait quatre vaches et qui faisait un
petit commerce en allant vendre tous les matins son lait à Paris. Son
mari était maréchal-ferrant; un jour, ayant besoin d'acheter du fer, il
accompagne sa femme, convenant avec elle de venir la reprendre au coin
de la rue où d'habitude elle vendait son lait. Malheureusement la
laitière s'était établie dans un vilain quartier, à ce qu'il paraît;
quand son mari revient, il la trouve aux prises avec des mauvais sujets
ivres qui avaient eu la méchanceté de renverser son lait dans le
ruisseau. Le forgeron tâche de leur faire entendre raison, ils le
maltraitent; il se défend, et dans la rixe il reçoit un coup de couteau
qui l'étend roide mort.
--Ah! quelle horreur!... s'écria Mme Georges. Et a-t-on arrêté
l'assassin?
--Malheureusement non; dans le tumulte il s'est échappé; la pauvre veuve
assure qu'elle le reconnaîtrait bien, car elle l'a vu plusieurs fois
avec d'autres de ses camarades, habitués de ce quartier; mais jusqu'ici
toutes les recherches ont été inutiles pour le découvrir. Bref, depuis
la mort de son mari, la laitière a été obligée, pour payer diverses
dettes, de vendre ses vaches et quelques morceaux de terre qu'elle
avait; le fermier du château de Stains m'a recommandé cette brave femme
comme une excellente créature, aussi honnête que malheureuse, car elle a
trois enfants dont le plus âgé n'a que douze ans; j'avais justement une
place vacante, je la lui ai donnée, et elle vient s'établir à la ferme.
--Cette bonté de votre part ne m'étonne pas, ma chère madame Dubreuil.
--Dis-moi, Clara, reprit la fermière, veux-tu aller installer cette
brave femme dans son logement, pendant que je vais prévenir le
prend-garde-à-tout de se préparer à partir pour Paris?
--Oui, maman; Marie va venir avec moi.
--Sans doute; est-ce que vous pouvez vous passer l'une de l'autre? dit
la fermière.
--Et moi, reprit Mme Georges en s'asseyant devant une table, je vais
commencer ma liste pour ne pas perdre de temps, car il faut que nous
soyons de retour à Bouqueval à quatre heures.
--À quatre heures!... vous êtes donc bien pressée? dit Mme Dubreuil.
--Oui, il faut que Marie soit au presbytère à cinq heures.
--Oh! s'il s'agit du bon abbé Laporte... c'est sacré, dit Mme Dubreuil.
Je vais donner les ordres en conséquence... Ces deux enfants ont bien...
bien des choses à se dire... Il faut leur donner le temps de se parler.
--Nous partirons donc à trois heures, ma chère madame Dubreuil.
--C'est entendu... Mais que je vous remercie donc encore!... quelle
bonne idée j'ai eue de vous prier de venir à mon aide! dit Mme Dubreuil.
Allons, Clara; allons, Marie!...
Pendant que Mme Georges écrivait, Mme Dubreuil sortit d'un côté, les
deux jeunes filles d'un autre, avec la servante qui avait annoncé
l'arrivée de la laitière de Stains.
--Où est-elle, cette pauvre femme? demanda Clara.
--Elle est avec ses enfants, sa petite charrette et son âne, dans la
cour des granges, mademoiselle.
--Tu vas la voir, Marie, la pauvre femme, dit Clara en prenant le bras
de la Goualeuse; comme elle est pâle et comme elle a l'air triste avec
son grand deuil de veuve! La dernière fois qu'elle est venue voir maman,
elle m'a navrée; elle pleurait à chaudes larmes en parlant de son mari,
et puis tout à coup ses larmes s'arrêtaient, et elle entrait dans des
accès de fureur contre l'assassin. Alors... elle me faisait peur, tant
elle avait l'air méchant; mais au fait, son ressentiment est bien
naturel!... l'infortunée!... Comme il y a des gens malheureux!...
n'est-ce pas, Marie?
--Oh! oui, oui... sans doute..., répondit la Goualeuse en soupirant d'un
air distrait. Il y a des gens bien malheureux, vous avez raison,
mademoiselle...
--Allons! s'écria Clara en frappant du pied avec une impatience
chagrine, voilà encore que tu me dis vous... et que tu m'appelles
mademoiselle; mais tu es donc fâchée contre moi, Marie?
--Moi, grand Dieu!
--Eh bien! alors, pourquoi me dis-tu vous?... Tu le sais, ma mère et Mme
Georges t'ont déjà réprimandée pour cela. Je t'en préviens, je te ferai
encore gronder: tant pis pour toi...
--Clara, pardon, j'étais distraite...
--Distraite... quand tu me revois après plus de huit grands jours de
séparation? dit tristement Clara. Distraite... cela serait déjà bien
mal; mais non, non, ce n'est pas cela: tiens, vois-tu, Marie... je
finirai par croire que tu es fière.
Fleur-de-Marie devint pâle comme une morte et ne répondit pas...
À sa vue, une femme portant le deuil de veuve avait poussé un cri de
colère et d'horreur.
Cette femme était la laitière qui, chaque matin, vendait du lait à la
Goualeuse lorsque celle-ci demeurait chez l'ogresse du tapis-franc.