Une demi-heure après cette conversation, Mme Georges et Fleur-de-Marie
montaient dans un de ces grands cabriolets dont se servent les riches
fermiers des environs de Paris. Bientôt cette voiture, attelée d'un
vigoureux cheval de trait conduit par Pierre, roula rapidement sur le
chemin gazonné qui, de Bouqueval, conduit à Arnouville.
Les vastes bâtiments et les nombreuses dépendances de la ferme exploitée
par M. Dubreuil témoignaient de l'importance de cette magnifique
propriété que Mlle Césarine de Noirmont avait apportée en mariage à M.
le duc de Lucenay.
Le bruit retentissant du fouet de Pierre avertit Mme Dubreuil de
l'arrivée de Fleur-de-Marie et de Mme Georges. Celles-ci, en descendant
de voiture, furent joyeusement accueillies par la fermière et par sa
fille.
Mme Dubreuil avait cinquante ans environ; sa physionomie était douce et
affable; les traits de sa fille, jolie brune aux yeux bleus, aux joues
fraîches et vermeilles, respiraient la candeur et la bonté.
À son grand étonnement, lorsque Clara vint lui sauter au cou, la
Goualeuse vit son amie vêtue comme elle en paysanne, au lieu d'être
habillée en demoiselle.
--Comment, vous aussi, Clara, vous voici déguisée en campagnarde? dit
Mme Georges en embrassant la jeune fille.
--Est-ce qu'il ne faut pas qu'elle imite en tout sa soeur Marie? dit Mme
Dubreuil. Elle n'a pas eu de cesse qu'elle n'ait eu aussi son casaquin
de drap, sa jupe de futaine, tout comme votre Marie... Mais il s'agit
bien des caprices de ces petites filles, ma pauvre Mme Georges! dit Mme
Dubreuil en soupirant; venez, que je vous conte tous mes embarras.
En arrivant dans le salon avec sa mère et Mme Georges, Clara s'assit
auprès de Fleur-de-Marie, lui donna la meilleure place au coin du feu,
l'entoura de mille soins, prit ses mains dans les siennes pour s'assurer
si elles n'étaient plus froides, l'embrassa encore et l'appela sa
méchante petite soeur, en lui faisant tout bas de doux reproches sur le
long intervalle qu'elle mettait entre ses visites.
Si l'on se souvient de l'entretien de la pauvre Goualeuse et du curé, on
comprendra qu'elle devait recevoir ces caresses tendres et ingénues avec
un mélange d'humilité, de bonheur et de crainte.
--Et que vous arrive-t-il, donc, ma chère madame Dubreuil? dit Mme
Georges, et à quoi pourrais-je vous être utile?
--Mon Dieu! à bien des choses. Je vais vous expliquer cela. Vous ne
savez pas, je crois, que cette ferme appartient en propre à Mme la
duchesse de Lucenay. C'est à elle que nous avons directement affaire...
sans passer par les mains de l'intendant de M. le duc.
--En effet, j'ignorais cette circonstance.
--Vous allez savoir pourquoi je vous en instruis... C'est donc à Mme la
duchesse ou à Mme Simon, sa première femme de chambre, que nous payons
les fermages. Mme la duchesse est si bonne, si bonne, quoiqu'un peu
vive, que c'est un vrai plaisir d'avoir des rapports avec elle; Dubreuil
et moi nous nous mettrions dans le feu pour l'obliger... Dame! c'est
tout simple: je l'ai vue petite fille, quand elle venait ici avec son
père, feu M. le prince de Noirmont... Encore dernièrement elle nous a
demandé six mois de fermage d'avance... Quarante mille francs, ça ne se
trouve pas sous le pas d'un cheval, comme on dit... mais nous avions
cette somme en réserve, la dot de notre Clara, et du jour au lendemain
Mme la duchesse a eu son argent en beaux louis d'or. Ces grandes dames,
ça a tant besoin de luxe! Pourtant il n'y a guère que depuis un an que
Mme la duchesse est exacte à toucher ses fermages aux échéances;
autrefois elle paraissait n'avoir jamais besoin d'argent... Mais
maintenant c'est bien différent!
--Jusqu'à présent, ma chère madame Dubreuil, je ne vois pas encore à
quoi je puis vous être bonne.
--M'y voici, m'y voici; je vous disais cela pour vous faire comprendre
que Mme la duchesse a toute confiance en nous... Sans compter qu'à l'âge
de douze ou treize ans elle a été, avec son père pour compère, marraine
de Clara... qu'elle a toujours comblée... Hier soir donc, je reçois par
un exprès cette lettre de Mme la duchesse:
«Il faut absolument, ma chère madame Dubreuil, que le petit pavillon du
verger soit en état d'être occupé après-demain soir: faites-y
transporter tous les meubles nécessaires, tapis, rideaux, etc. Enfin,
que rien n'y manque, et qu'il soit surtout aussi _confortable_ que
possible...»
--Confortable! vous entendez, madame Georges: et c'est souligné encore!
dit Mme Dubreuil, en regardant son amie d'un air à la fois méditatif et
embarrassé; puis elle continua:
«Faites faire du feu jour et nuit dans le pavillon pour en chasser
l'humidité, car il y a longtemps qu'on ne l'a habité. Vous traiterez la
personne qui viendra s'y établir comme vous me traiteriez moi-même; une
lettre que cette personne vous remettra vous instruira de ce que
j'attends de votre zèle toujours si obligeant. J'y compte cette fois
encore, sans crainte d'en abuser; je sais combien vous êtes bonne et
dévouée. Adieu, ma chère madame Dubreuil. Embrassez ma jolie filleule,
et croyez à mes sentiments bien affectionnés.