Elle se leva enfin; elle rejeta ses couvertures, sortit ses beaux grands

pieds blancs, ses belles jambes grasses, et se laissa couler sur la

descente de lit. Puis elle s'assit pour reprendre haleine, et regarda

ses pieds. Enfin, elle frappa des mains, et lui dit de sortir; et, comme

il ne se pressait pas, elle le prit par les épaules, et le poussa à la

porte, qu'elle referma à clef.

Après qu'elle eut bien musé, regardé et étiré chacun de ses beaux

membres, chanté en se lavant un _lied_ sentimental en quatorze

couplets, jeté de l'eau à la figure de Christophe qui tambourinait à

la fenêtre, et cueilli en partant la dernière rose du jardin, ils

prirent le bateau. Le brouillard n'était pas encore dissipé; mais le

soleil brillait au travers: on flottait au milieu d'une lumière

laiteuse. Ada, assise à l'arrière avec Christophe, l'air assoupi et

boudeur, grognait que la lumière lui venait dans les yeux, et que,

toute la journée, elle aurait mal à la tête. Et comme Christophe ne

prenait pas assez au sérieux ses doléances, elle se renferma dans un

silence maussade. Elle avait les yeux à peine ouverts et l'amusante

gravité des enfants qui viennent de se réveiller. Mais une dame

élégante étant venue s'asseoir non loin d'elle, à la station

suivante, elle s'anima aussitôt et s'efforça de dire à Christophe des

choses sentimentales et distinguées. Elle avait repris avec lui le

«vous» cérémonieux.

Christophe se préoccupait de ce qu'elle dirait à sa patronne, pour

excuser son retard. Elle ne s'en inquiétait guère:

--Bah! ce n'est pas la première fois.

--Que quoi?...

--Que je suis en retard, dit-elle, vexée de la question.

Il n'osa demander la cause de ces retards.

--Qu'est-ce que tu lui diras?

--Que ma mère est malade, morte... est-ce que je sais?

Il fut peiné qu'elle parlât si légèrement.

--Je ne veux pas que tu mentes.

Elle se froissa:

--D'abord, je ne mens jamais... Et puis, je ne peux pourtant pas

lui dire...

Il demanda, moitié plaisant, moitié sérieux:

--Pourquoi pas?

Elle rit, elle haussa les épaules, eu disant qu'il était grossier

et mal élevé, et qu'elle l'avait prié d'abord de ne plus la tutoyer.

--Est-ce que je n'en ai pas le droit?

--Pas du tout.

--Après ce qui s'est passé?

--Il ne s'est rien passé.

Elle le fixait en riant, d'un air de défi; et, bien qu'elle

plaisantât, le plus fort, c'était--(il le sentait)--qu'il ne lui en

eût pas coûté plus de le dire sérieusement, et presque de le croire.

Mais un souvenir plaisant l'égaya sans doute; car elle éclata de rire,

en regardant Christophe, et l'embrassa bruyamment, sans se soucier de

ses voisins, qui ne semblèrent d'ailleurs s'en étonner aucunement.

Il était maintenant de toutes ses promenades, en compagnie de

demoiselles de magasin et de commis de boutique, dont la vulgarité ne

lui plaisait guère, et qu'il essayait de perdre en chemin; mais Ada,

par esprit de contradiction, n'était plus disposée à s'égarer dans

les bois. Lorsqu'il pleuvait, ou que, pour quelque autre raison, on ne

sortait pas de la ville, il la menait au théâtre, au musée, au

_Thiergarten_; car elle tenait à se montrer avec lui. Elle désirait

même qu'il l'accompagnât à l'office religieux; mais il était si

absurdement sincère qu'il ne voulait plus mettre les pieds dans une

église, depuis qu'il ne croyait plus--(il avait renoncé, sous un autre

prétexte, à sa place d'organiste);--et en même temps, il était

resté, à son insu, beaucoup trop religieux pour ne pas trouver

sacrilège la proposition de Ada.

Il allait le soir chez elle. Il trouvait là Myrrha, qui logeait dans la

même maison. Myrrha ne lui gardait pas rancune, elle lui tendait sa

main caressante et molle, causait de choses indifférentes ou lestes, et

s'éclipsait discrètement. Jamais les deux femmes n'avaient semblé

meilleures amies que depuis qu'elles avaient moins de raisons de

l'être: elles étaient toujours ensemble. Ada n'avait rien de secret

pour Myrrha, elle lui racontait tout; Myrrha écoutait tout: elles

semblaient y prendre autant de plaisir l'une que l'autre.

Christophe était mal à l'aise dans la société de ces deux femmes.

Leur amitié, leurs entretiens baroques, leur liberté d'allures, la

façon crue dont Myrrha surtout voyait les choses et en parlait,--(moins

en sa présence toutefois que quand il n'était pas là; mais Ada le lui

répétait),--leur curiosité indiscrète et bavarde, constamment

tournée vers des sujets niais ou d'une sensualité assez basse, toute

cette atmosphère équivoque et un peu animale le gênait terriblement,

l'intéressait pourtant: car il ne connaissait rien de semblable. Il

était perdu dans la conversation de ces deux petites bêtes, qui se

parlaient chiffons, se disaient des coq-à-l'âne, riaient d'une façon

inepte, et dont les yeux brillaient de plaisir, quand elles étaient sur

la piste d'une histoire égrillarde. Il était soulagé par le départ

de Myrrha. Ces deux femmes ensemble, c'était comme un pays étranger,

dont il ne savait pas la langue. Impossible de se faire entendre: elles

ne l'écoutaient même pas, elles se moquaient de l'étranger.

Quand il était seul avec Ada, ils continuaient de parler deux langues

différentes; mais au moins faisaient-ils effort, l'un et l'autre, pour

se comprendre. À vrai dire, plus il la comprenait, moins il la

comprenait. Elle était la première femme qu'il connût. Car si la

pauvre Sabine en était une, il n'en avait rien su: elle était restée

pour lui un rêve de son cœur. Ada se chargeait de lui faire rattraper

le temps perdu. Il tâchait à son tour de résoudre l'énigme de la

femme:--énigme qui n'en est une peut-être que pour ceux qui y

cherchent un sens.

Ada n'avait nulle intelligence: c'était là son moindre défaut.

Christophe en eût pris son parti, si elle l'avait pris aussi. Mais bien

qu'elle fût uniquement occupée de niaiseries, elle prétendait se

connaître aux choses de l'esprit; et elle jugeait de tout avec

assurance. Elle parlait musique, elle expliquait à Christophe ce qu'il

connaissait le mieux, elle formulait des arrêts et des veto absolus.

Inutile d'essayer de la convaincre: elle avait des prétentions et des

susceptibilités pour tout; elle faisait la renchérie, elle était

têtue, vaniteuse; elle ne voulait--elle ne pouvait rien comprendre. Que

ne consentait-elle à ne rien comprendre, en effet! Combien il l'aimait

mieux, quand elle voulait bien se résigner à être ce qu'elle était,

simplement, avec ses qualités et ses défauts!

En fait, elle se souciait fort peu de penser. Elle se souciait de

manger, boire, chanter, danser, crier, rire, dormir; elle voulait être

heureuse; et c'eut été très bien déjà si elle y avait réussi. Mais

quoique douée pour cela: gourmande, paresseuse, sensuelle, d'un

égoïsme candide qui révoltait et amusait Christophe, bref, bien

qu'elle eût à peu près tous les vices qui rendent la vie aimable à

leur heureux possesseur, sinon à ses amis--(et encore, un visage

heureux, du moins s'il est joli, ne rayonne-t-il pas du bonheur sur tous

ceux qui rapprochent?)--malgré donc tant de raisons d'être satisfaite

de l'existence, Ada n'avait même pas l'intelligence de l'être. Cette

belle et forte fille, fraîche, réjouie, à l'air sain, d'une gaieté

débordante et d'un féroce appétit, s'inquiétait de sa santé. Elle

gémissait sur sa faiblesse, tout en mangeant comme quatre. Elle se

plaignait de tout: elle ne pouvait plus se traîner, elle ne pouvait

plus respirer, elle avait mal à la tête, elle avait mal aux pieds, aux

yeux, à l'estomac, à l'âme. Elle avait peur de tout, elle était

follement superstitieuse, elle voyait des signes partout: à table, les

couteaux, les fourchettes en croix, le nombre des convives, la salière

renversée: c'étaient alors toute une série de rites, qu'il fallait

accomplir pour écarter le malheur. En promenade, elle comptait les

corbeaux, et elle ne manquait pas d'observer de quel côté ils

s'envolaient; elle épiait anxieusement le chemin, à ses pieds, et elle

se lamentait quand elle y voyait passer, le matin, une araignée: alors

elle voulait revenir, il n'y avait plus d'autre ressource, pour

continuer la promenade, que de lui persuader qu'il était plus de midi,

et qu'ainsi le présage s'était mué de souci en espoir. Elle avait

peur de ses rêves: elle les racontait longuement à Christophe; elle

cherchait, pendant des heures, un détail, quand elle l'avait oublié;

elle ne lui faisait grâce d'aucun: une suite d'absurdités, où il

était question de mariages baroques, de morts, de couturières, de

princes, de choses burlesques et quelquefois obscènes. Il fallait qu'il

écoutât, qu'il donnât son avis. Souvent, elle restait, des journées

entières, sous l'obsession de ces images ineptes. Elle trouvait la vie

mal faite, elle voyait crûment les choses et les gens, elle assommait

Christophe de ses jérémiades; et ce n'était pas la peine qu'il eût

quitté ses petits bourgeois moroses, pour retrouver l'éternel ennemi:

le «trauriger ungriechischer Hypochondrist».

Brusquement, au milieu de ces grogneries boudeuses, la gaieté

reprenait, bruyante, exagérée; il n'y avait pas plus à la discuter

que la maussaderie d'avant: c'étaient des éclats de rire, qui, étant

sans raison, menaçaient d'être sans fin, des courses à travers

champs, des folies, des jeux d'enfant, un plaisir de faire des sottises,

de tripoter la terre, les choses sales, les bêtes, les araignées, les

fourmis, les vers, de les taquiner, de leur faire du mal, de les faire

manger l'un par l'autre, les oiseaux par les chats, les vers parles

poules, les araignées par les fourmis, sans méchanceté d'ailleurs, ou

par un instinct du mal tout à fait inconscient, par curiosité, par

désœuvrement. C'était un besoin inlassable de dire des niaiseries, de

répéter cinquante fois des mots qui n'avaient aucun sens, d'agacer,

d'irriter, de harceler, de mettre hors de soi. Et ses coquetteries, dès

que paraissait quelqu'un,--n'importe qui,--sur le chemin! Aussitôt elle

parlait avec animation, riait, faisait du bruit, faisait des grimaces,

se faisait remarquer; elle prenait une démarche factice et saccadée.

Christophe pressentait avec terreur qu'elle allait dire des choses

sérieuses.--Et en effet: cela ne manquait point! Elle devenait

sentimentale. Elle l'était sans modération, comme elle était tout le

reste; elle s'épanchait avec fracas. Christophe souffrait, il avait

envie de la battre. Il ne lui pardonnait rien moins que de n'être pas

sincère. Il ne savait pas encore que la sincérité est un don aussi

rare que l'intelligence et la beauté, et qu'on ne saurait sans

injustice l'exiger de tous. Il ne supportait pas le mensonge; et Ada lui

en donnait bonne mesure. Elle mentait constamment, tranquillement, en

face de l'évidence. Elle avait une facilité étonnante d'oublier ce

qui lui déplaisait,--ou même ce qui lui avait plu,--comme font les

femmes qui vivent au cours des heures.

Et malgré tout, ils s'aimaient, ils s'aimaient de tout leur cœur. Ada

était aussi sincère que Christophe dans son amour. Pour ne pas reposer

sur une sympathie de l'esprit, cet amour n'en était pas moins vrai; il

n'avait rien de commun avec la passion basse. C'était un bel amour de

jeunesse; et si sensuel qu'il fut, il n'était pas vulgaire, car tout

était jeune en lui; il était naïf, presque chaste, lavé par

l'ingénuité brûlante du plaisir. Bien que Ada ne fut pas, à beaucoup

près, aussi ignorante que Christophe, elle avait encore le divin

privilège d'un cœur et d'un corps adolescents, cette fraîcheur des

sens, limpide et vive comme un ruisseau, qui donne presque l'illusion de

la pureté, et que rien ne remplace. Égoïste, médiocre, insincère

dans la vie ordinaire, l'amour la rendait simple, vraie, presque bonne;

elle arrivait à comprendre la joie que l'on pouvait trouver à

s'oublier pour un autre. Christophe le voyait avec ravissement; et il

aurait voulu mourir alors pour elle. Qui peut dire tout ce qu'une âme

aimante apporte, en son amour, de ridicule et touchante duperie!

L'illusion naturelle de l'amoureux était encore centuplée chez

Christophe par le pouvoir illusoire, inné k tout artiste. Un sourire de

Ada avait pour lui des significations profondes; un mot affectueux

était la preuve de sa bonté de cœur. Il aimait en elle tout ce qu'il

y avait de beau dans l'univers. Il l'appelait son moi, son âme, son

être. Ils pleuraient d'amour ensemble.

Ce n'était pas seulement le plaisir qui les liait; c'était une poésie

indéfinissable de souvenirs et de rêves,--les leurs? ou ceux des

êtres qui avaient aimé avant eux, qui avaient été avant eux... en

eux...?... Ils gardaient sans se le dire, sans le savoir peut-être, la

fascination des premières minutes où ils s'étaient rencontrés dans

le bois, des premiers jours, des premières nuits passées ensemble, des

sommeils dans les bras l'un de l'autre, immobiles, sans pensée, noyés

en un torrent d'amour et de joie silencieuse. De brusques évocations,

des images, des pensées sourdes, dont le frôlement les faisait

secrètement pâlir et fondre de volupté, les entouraient d'un

bourdonnement d'abeilles. Lumière brûlante et tendre... Le cœur

défaille et se tait, accablé par une douceur trop grande. Silence,

langueur de fièvre, sourire las de la terre qui frissonne aux premiers

soleils de printemps... Le frais amour de deux corps juvéniles est un

matin d'avril. Il passe comme rosée. La jeunesse du cœur est un

déjeuner de soleil.

Rien n'était mieux fait pour resserrer les liens amoureux de Christophe

avec Ada que la façon dont le monde les jugeait.

Dès le lendemain de leur première rencontre, tout le quartier était

informé. Ada ne faisait rien pour cacher l'aventure, elle tenait à se

faire honneur de sa conquête. Christophe eut préféré plus de

discrétion; mais il se sentait poursuivi par la curiosité des gens; et

comme il ne voulait pas avoir l'air de fuir devant elle, il s'affichait

avec Ada. La petite ville jasait. Les collègues de Christophe à

l'orchestre lui faisaient des compliments goguenards, auxquels il ne

répondait pas, parce qu'il n'admettait point qu'on se mêlât de ses

affaires. Au château, son manque de tenue était blâmé. La

bourgeoisie jugeait sa conduite avec sévérité. Il perdit ses leçons

de musique dans certaines familles. Chez d'autres, les mères se crurent

obligées d'assister dorénavant à la répétition de leurs filles,

l'air soupçonneux, comme si Christophe avait eu l'intention d'enlever

ces précieuses poulettes. Les demoiselles étaient censées tout

ignorer. Naturellement, elles savaient tout; et tout en battant froid à

Christophe pour son manque de goût, elles mouraient d'envie d'avoir

plus de détails. Il n'y avait que dans le petit commerce et chez les

employés de magasin que Christophe était populaire; mais il ne le

resta point: il était aussi agacé par l'approbation des uns que par le

blâme des autres; et ne pouvant rien contre le blâme, il s'arrangea de

façon à ne pas garder l'approbation: ce qui n'était pas très

difficile. Il était indigné de l'indiscrétion générale.

Les plus excités contre lui étaient Justus Euler et la famille Vogel.

L'inconduite de Christophe leur semblait un outrage personnel. Ils

n'avaient pourtant fondé sur lui aucun projet sérieux: ils se

défiaient,--madame Vogel surtout,--de ces caractères d'artiste. Mais

comme ils avaient l'esprit naturellement chagrin et toujours porté à

croire qu'ils étaient persécutés par le sort, ils se persuadèrent

qu'ils tenaient au mariage de Christophe avec Rosa, dès qu'ils furent

bien certains que ce mariage n'aurait pas lieu: ils virent là une

marque de leur malechance accoutumée. La logique eut voulu, si la

fatalité était responsable de leur mécompte, que Christophe ne le fut

pas; mais la logique des Vogel était celle qui leur permettait de

trouver le plus de raisons de se plaindre. Ils jugèrent donc que si

Christophe se conduisait mal, ce n'était pas seulement pour son

plaisir, mais pour les offenser. Ils étaient d'ailleurs scandalisés.

Très religieux, moraux, pleins de vertus familiales, ils étaient de

ceux pour qui le péché de la chair est le plus honteux de tous, le

plus grave, presque le seul, parce qu'il est le seul redoutable,--(il

est trop évident que des gens comme il faut ne seront jamais tentés de

voler ni de tuer).--Aussi Christophe leur parut foncièrement

malhonnête, et ils changèrent de façons à son égard. Ils lui

faisaient une mine glaciale, et se détournaient sur son passage.

Christophe, qui ne tenait point à leur conversation, haussait les

épaules de toutes ces simagrées. Il feignait de ne pas remarquer les

insolences d'Amalia, qui, tout en affectant de l'éviter avec mépris,

faisait tout pour qu'il l'abordât, afin qu'elle pût lui dire ce

qu'elle avait sur le cœur.

Christophe n'était touché que par l'attitude de Rosa. La petite

le condamnait plus durement que les siens. Non que ce nouvel

amour de Christophe lui parût détruire les dernières chances

qu'elle avait d'être aimée de lui: elle savait qu'elle n'en avait

aucune--(bien qu'elle continuât peut-être d'espérer... elle espérait

toujours!)--Mais elle s'était fait de Christophe une idole; et cette

idole s'écroulait. C'était la pire douleur,... une douleur plus

cruelle, dans l'innocence de son cœur, que d'être dédaignée par lui.

Élevée d'une façon puritaine, dans une morale étroite, à laquelle

elle croyait passionnément, ce qu'elle avait appris de Christophe ne

l'avait pas seulement désolée, mais écœurée. Elle avait déjà

souffert, quand il aimait Sabine; elle avait commencé de perdre

certaines de ses illusions sur son héros. Que Christophe put aimer une

âme aussi médiocre lui semblait inexplicable et peu glorieux. Mais du

moins, cet amour était pur, et Sabine n'en était pas indigne. Enfin la

mort avait passé là-dessus, et avait tout sanctifié... Mais

qu'aussitôt après, Christophe aimât une autre,--et quelle

autre!--c'était bas, c'était odieux! Elle en venait à prendre la

défense de la morte contre lui. Elle ne lui pardonnait pas de l'avoir

oubliée...--Hélas! il y pensait plus qu'elle; mais elle ne se doutait

pas qu'il put y avoir place, dans un cœur passionné, pour deux

sentiments à la fois; elle croyait qu'on ne peut rester fidèle au

passé, sans sacrifier le présent. Pure et froide, elle n'avait aucune

idée de la vie, ni de Christophe; tout lui paraissait devoir être pur,

étroit, et soumis au devoir, comme elle. Modeste dans toute son âme et

de toute sa personne, elle n'avait qu'un orgueil: celui de la pureté;

elle l'exigeait de soi et des autres. Que Christophe se fût ainsi

abaissé, elle ne le lui pardonnait pas, elle ne le lui pardonnerait

jamais.

Christophe essaya de lui parler, sinon de s'expliquer avec

elle.--(Qu'aurait-il pu dire à une fillette puritaine et naïve?)--Il

eut voulu l'assurer qu'il était son ami, qu'il tenait à son estime, et

qu'il y avait encore droit. Mais Rosa le fuyait, avec un silence

sévère; et il sentait qu'elle le méprisait.

Il en avait chagrin et colère. Il avait conscience qu'il ne méritait

pas ce mépris; et pourtant, il finissait par en être bouleversé: il

se jugeait coupable. Les reproches les plus amers, c'était lui qui se

les faisait, en pensant à Sabine. Il se torturait:

--Mon Dieu! comment est-ce possible! Comment est-ce que je suis?...

Mais il ne pouvait résister au courant qui remportait. Il pensait que

la vie est criminelle; et il fermait les yeux pour ne pas la voir, et

vivre. Il avait un tel besoin de vivre, d'aimer, dette heureux!... Non,

il n'y avait rien de méprisable dans son amour! Il savait qu'il pouvait

n'être pas sage, pas intelligent, pas très heureux môme, en aimant

Ada; mais qu'y avait-il là de vil? À supposer--(il s'efforçait d'en

douter)--que Ada n'eut pas une très grande valeur morale, en quoi

l'amour qu'il avait pour elle était-il moins pur? L'amour est dans

celui qui aime, non dans celui qu'on aime. Tout est pur chez les purs.

Tout est pur chez les forts et chez ceux qui sont sains. L'amour, qui

pare certains oiseaux de leurs plus belles couleurs, fait sortir des

âmes honnêtes ce qu'elles ont de plus noble. Le désir de ne montrer

à l'autre rien qui ne soit digne de lui, fait qu'on ne prend plus

plaisir qu'aux pensées et aux actes qui sont en harmonie avec la belle

image que l'amour a sculptée. Et le bain de jeunesse où l'âme se

retrempe, le rayonnement sacré de la force et de la joie, sont beaux et

bienfaisants, et rendent plus grand le cœur.

Que ses amis le méconnussent, le remplissait d'amertume. Mais le

plus grave était que sa mère commençait à se tourmenter.

La bonne femme était loin de partager l'étroitesse de principes des

Vogel. Elle avait vu de trop près les vraies tristesses, pour chercher

à en inventer d'autres. Humble, brisée par la vie, en ayant reçu peu

de joies, et lui en ayant encore moins demandé, résignée à ce qui

venait, et n'essayant pas de le comprendre, elle se fût bien gardée de

juger et de censurer les autres: elle ne s'en croyait pas le droit. Elle

se trouvait trop bête pour prétendre qu'ils se trompaient, quand ils

ne pensaient pas comme elle; il lui eût paru ridicule de vouloir

imposer aux gens les règles inflexibles de sa morale et de sa foi. Au

reste, sa morale et sa foi étaient toutes d'instinct: pieuse et pure

pour son compte, elle fermait les yeux sur la conduite des autres, avec

l'indulgence du peuple pour certaines faiblesses. C'était là un des

griefs qu'avait jadis contre elle son beau-père, Jean-Michel: elle ne

faisait pas assez de distinction entre les personnes honorables et

celles qui ne l'étaient point; elle ne craignait pas, dans la rue, ou

au marché, de s'arrêter pour serrer la main et parler amicalement à

d'aimables filles fort connues du quartier, et que les femmes comme il

faut devaient feindre d'ignorer. Elle s'en remettait à Dieu de

distinguer le mal du bien, et de punir ou de pardonner. Elle ne

demandait aux autres qu'un peu de cette affectueuse sympathie, qui est

si nécessaire pour s'alléger mutuellement la vie. Pourvu qu'on fût

bon, c'était l'essentiel.

Mais, depuis qu'elle habitait chez les Vogel, on était en train de la

changer. L'esprit dénigrant de la famille avait fait de Louisa d'autant

plus facilement sa proie qu'elle était alors abattue et sans force pour

résister. Amalia s'était emparée d'elle; et, du matin au soir, dans

ces longs tête-à-tête où les deux femmes travaillaient ensemble et

où Amalia seule parlait, Louisa, passive et écrasée, prenait à son

insu l'habitude de tout juger et de tout critiquer. Madame Vogel ne

manqua pas de lui dire ce qu'elle pensait de la conduite de Christophe.

Le calme de Louisa l'irritait. Elle trouvait indécent que Louisa se

préoccupât si peu de ce qui les mettait hors d'eux; elle ne fut pas

contente qu'elle n'eût réussi à la troubler tout à fait. Christophe

s'en aperçut. Louisa n'osait lui faire de reproches; mais c'étaient,

chaque jour, des observations timides, inquiètes, insistantes; et

comme, impatienté, il y répondit brusquement, elle ne lui dit plus

rien; mais il continuait de lire le chagrin dans ses yeux; et, quand il

revenait, il voyait parfois qu'elle avait pleuré. Il connaissait trop

sa mère, pour ne pas être sûr que ces inquiétudes ne lui venaient

pas d'elle.--Et il savait d'où elles lui venaient.

Il résolut d'en finir. Un soir que Louisa, ne pouvant plus retenir ses

larmes, s'était levée de table, au milieu du souper, sans que

Christophe pût apprendre ce qui la désolait, il descendit l'escalier,

quatre à quatre, et alla frapper à la porte des Vogel. Il bouillait de

colère. Il n'était pas seulement indigné de la façon dont madame

Vogel agissait avec sa mère; il avait à se venger de ce qu'elle avait

soufflé à Rosa contre lui, de ses tracasseries contre Sabine, de tout

ce qu'il avait dû tolérer d'elle depuis des mois. Depuis des mois, il

portait un faix de rancunes accumulées, dont il avait hâte de se

décharger.

Il fit irruption chez madame Vogel, et, d'une voix qui voulait être

calme, mais qui tremblait de fureur, il lui demanda ce qu'elle avait

bien pu raconter à sa mère pour la mettre dans un tel état.

Amalia le prit fort mal: elle répondit qu'elle disait ce qu'il lui

plaisait, qu'elle n'avait à rendre compte de sa conduite à

personne,--à lui moins qu'à personne. Et saisissant l'occasion de

placer le discours qu'elle avait préparé, elle ajouta que si Louisa

était malheureuse, il n'avait pas à en chercher d'autre raison que sa

propre conduite, qui était une honte pour lui et un scandale pour tous.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 28 / 31 段