Il lui dédia ces chants, il entreprit d'y faire revivre son amour et sa

peine... Il avait beau faire: amour et peine revivaient bien; mais la

pauvre Sabine n'y trouvait pas son compte. Amour et peine regardaient

vers l'avenir, et non vers le passé. Christophe ne pouvait rien contre

sa jeunesse. La sève remontait en lui avec une impétuosité nouvelle.

Son chagrin, ses regrets, son chaste et brûlant amour, ses désirs

refoulés, exaspéraient sa fièvre. En dépit de son deuil, son cœur

battait des rythmes allègres et violents; des chants emportés

bondissaient sur des mètres ivres; tout célébrait la vie; la

tristesse même prenait un caractère de fête. Christophe était trop

franc pour persister à se faire illusion; et il se méprisait. Mais la

vie remportait; et triste, l'âme pleine de mort et le corps plein de

vie, il s'abandonna à sa force renaissante, à la joie délirante et

absurde de vivre, que la douleur, la pitié, le désespoir, la blessure

déchirante d'une perte irréparable, tous les tourments de la mort, ne

font qu'aiguillonner et raviver chez les forts, en labourant leurs

flancs d'un éperon furieux.

Christophe savait d'ailleurs qu'il gardait, dans les retraites

souveraines de l'âme, un asile inaccessible, inviolable, où l'ombre de

Sabine était close. Le torrent de la vie ne saurait l'emporter. Chacun

porte au fond de lui comme un petit cimetière de ceux qu'il a aimés.

Ils y dorment, des années, sans que rien les réveille. Mais un jour

vient,--on le sait,--où la fosse se rouvre. Les morts sortent de leur

tombe, et sourient de leurs lèvres décolorées à l'amant, à l'aimé,

dans le sein duquel leur souvenir repose, comme l'enfant qui dort dans

les entrailles maternelles.

_TROISIÈME PARTIE_

ADA

Après l'été pluvieux, l'automne rayonnait. Dans les vergers, les

fruits pullulaient sur les branches. Les pommes rouges brillaient comme

des billes d'ivoire. Quelques arbres déjà revêtaient hâtivement leur

plumage éclatant de l'arrière-saison: couleur de feu, couleur de

fruits, couleur de melon mûr, d'orange, de citron, de cuisine

savoureuse, de viandes rissolées. Des lueurs fauves s'allumaient de

toutes parts dans les bois; et des prairies sortaient les petites

flammes roses des colchiques diaphanes.

Il descendait une colline. C'était une après-midi de dimanche. Il

marchait à grands pas, courant presque, entraîné par la pente. Il

chantait une phrase, dont le rythme l'obsédait depuis le commencement

de la promenade. Rouge, débraillé, il allait, agitant les bras, et

roulant les yeux comme un fou, lorsque, à un tournant du chemin, il se

trouva brusquement en présence d'une grande fille blonde, qui, juchée

sur un mur, et tirant de toutes ses forces une grosse branche d'arbre,

se régalait goulûment de petites prunes violettes. Ils furent aussi

surpris l'un que l'autre. Elle le regarda, effarée, la bouche pleine;

puis elle éclata de rire. Il en fit autant. Elle était plaisante à

voir, avec sa figure ronde encadrée de cheveux blonds frisottants, qui

faisaient autour d'elle comme une poussière de soleil, ses joues

pleines et roses, ses larges yeux bleus, son nez un peu gros,

impertinemment retroussé, sa bouche petite et très rouge, montrant des

dents blanches, aux canines fortes et avançantes, son menton gourmand,

et toute son abondante personne, grande et grasse, bien faite,

solidement charpentée. Il lui cria:

--Bon appétit!

et voulut continuer son chemin. Mais elle l'appela:

--Monsieur! Monsieur! Voulez-vous être gentil? Aidez-moi à descendre.

Je ne peux plus...

Il revint, et lui demanda comment elle avait fait pour monter.

--Avec mes griffes... C'est toujours facile de monter...

--Surtout quand il y a des fruits appétissants qui pendent au-dessus

de votre tête...

--Oui... Mais quand on a mangé, on n'a plus de courage. On ne

retrouve plus le chemin.

Il la regardait, perchée. Il dit:

--Vous êtes très bien ainsi. Restez là bien tranquille. Je viendrai

vous voir demain. Bonsoir!

Mais il ne bougea pas, planté au-dessous d'elle.

Elle feignit d'avoir peur, et le supplia, avec de petites mines, de ne

pas l'abandonner. Ils restaient à se regarder, en riant. Elle dit, en

lui montrant la branche, à laquelle elle était accrochée:

--En voulez-vous?

Le respect de la propriété ne s'était pas développé chez

Christophe, depuis le temps de ses courses avec Otto: il accepta sans

hésiter. Elle s'amusa à le bombarder de prunes. Quand il eut mangé,

elle dit:

--Maintenant!...

Il prit un malin plaisir à la faire attendre. Elle s'impatientait

sur son mur. Enfin il dit:

--Allons!

et lui tendit les bras.

Mais au moment de sauter, elle se ravisa:

--Attendez! Il faut d'abord faire des provisions!

Elle cueillit les plus belles prunes, qui étaient à sa portée,

et en remplit son corsage rebondi:

--Attention! Ne les écrasez pas!

Il avait presque envie de le faire.

Elle se baissa sur le mur, et sauta dans ses bras. Bien qu'il fût

solide, il plia sous le poids, et faillit l'entraîner en arrière. Ils

étaient de même taille. Leurs figures se touchaient. Il baisa ses

lèvres humides et sucrées du jus des prunes; et elle lui rendit son

baiser sans plus de façons.

--Où allez-vous? demanda-t-il.

--Je ne sais pas.

--Vous vous promeniez seule?

--Non. Je suis avec des amis. Mais je les ai perdus... Hé ho!

fit-elle brusquement, en appelant de toutes ses forces.

Rien ne répondit.

Elle ne s'en préoccupa pas autrement. Ils se mirent a marcher, au

hasard, droit devant eux.

--Et vous, où allez-vous? dit-elle.

--Je n'en sais rien non plus.

--Très bien. Nous allons ensemble.

Elle sortit des prunes de son corsage entre-bâillé, et se mit à

les croquer.

--Vous allez vous faire mal, dit-il.

--Jamais! Toute la journée j'en mange.

Par la fente du corsage, il voyait la chemisette.

--Elles sont toutes chaudes maintenant, dit-elle.

--Voyons!

Elle lui en tendit une, en riant. Il la mangea. Elle le regardait du

coin de l'œil, en suçant ses fruits comme un enfant. Il ne savait trop

comment l'aventure finirait. Elle du moins s'en doutait. Elle attendait.

--Hé ho! cria-t-on dans le bois.

--Hé ho! répondit-elle... Ah! les voici! dit-elle à Christophe.

Ce n'est pas malheureux!

Elle pensait au contraire que c'était plutôt malheureux. Mais la

parole n'a pas été donnée à la femme pour dire ce qu'elle pense...

Grâce à Dieu! il n'y aurait plus de morale possible sur terre...

Les voix se rapprochaient. Ses amis allaient déboucher sur la route.

Elle sauta d'un bond le fossé du chemin, grimpa le talus qui le

bordait, et se cacha derrière les arbres. Il la regardait faire,

étonné. Elle lui fit signe impérieusement de venir. Il la suivit.

Elle s'enfonça dans l'intérieur du bois.

--Hé ho! fit-elle de nouveau, quand ils furent assez loin...

Il faut bien qu'ils me cherchent, expliqua-t-elle à Christophe.

Les gens s'étaient arrêtés sur la route et écoutaient d'où venait

la voix. Ils répondirent et entrèrent à leur tour dans le bois. Mais

elle ne les attendit pas. Elle s'amusa à faire de grands crochets à

droite et à gauche. Ils s'époumonaient à l'appeler. Elle les laissait

faire, puis elle allait crier dans la direction opposée. À la fin, ils

se lassèrent, et, sûrs que le meilleur moyen de la faire venir était

de ne point la chercher, ils crièrent:

--Bon voyage!

et partirent en chantant.

Elle fut furieuse qu'ils ne se souciassent pas d'elle. Elle avait bien

cherché à se débarrasser d'eux; mais elle n'admettait pas qu'ils en

prissent si facilement leur parti. Christophe faisait sotte figure: ce

jeu de cache-cache avec une fille qu'il ne connaissait pas, le

divertissait médiocrement; et il ne pensait point à mettre à profit

leur solitude. Elle n'y pensait pas davantage: dans son dépit, elle

oubliait Christophe.

--Oh! c'est trop fort, dit-elle, en tapant des mains, voilà qu'ils

me laissent ainsi?

--Mais, dit Christophe, c'est vous qui l'avez voulu.

--Pas du tout!

--Vous les fuyez.

--Si je les fuis, c'est mon affaire, ce n'est pas la leur. Eux, ils

doivent me chercher. Et si j'étais perdue?...

Elle s'apitoyait déjà sur ce qui aurait pu arriver, si... si le

contraire dece qui était, avait été.

--Oh! je m'en vais les secouer! dit-elle.

Elle rebroussa chemin, à grandes enjambées.

Sur la route, elle se souvint de Christophe, et le regarda de

nouveau.--Mais il était trop tard. Elle se mit à rire. Le petit démon

qui était en elle l'instant d'avant, n'y était plus. En attendant

qu'il en vînt un autre, elle voyait Christophe avec des yeux

indifférents. Et puis, elle avait faim. Son estomac lui rappelait qu'il

était l'heure de souper; elle avait hâte de regagner ses amis à

l'auberge. Elle prit le bras de Christophe. Elle s'appuyait dessus de

toutes ses forces, elle geignait et se disait harassée. Cela ne

l'empêcha point d'entraîner Christophe le long d'une pente, en courant

et criant et riant, comme une folle.

Ils causèrent. Elle apprit qui il était; elle ne connaissait pas son

nom, et parut n'attacher qu'une médiocre estime à son titre de

musicien. Il sut qu'elle était demoiselle de magasin chez une modiste

de la Kaisersstrasse (la rue la plus élégante de la ville); elle se

nommait Adelheid,--pour ses amis, Ada. Ses compagnons de promenade

étaient une de ses amies, qui travaillait dans la même maison, et deux

jeunes gens très bien, un employé à la banque Weiller, et un commis

d'un grand magasin de nouveautés. Ils profitaient de leur dimanche; ils

avaient décidé d'aller à l'auberge du Brochet, d'où l'on a une belle

vue sur le Rhin, et de revenir ensuite par le bateau.

La compagnie était déjà installée à l'auberge, quand ils y

arrivèrent. Ada ne manqua point de faire une scène à ses amis; elle

se plaignit de leur lâche abandon, et présenta Christophe, en disant

qu'il l'avait sauvée. Ils ne tinrent aucun compte de ses doléances;

mais ils connaissaient Christophe, l'employé de réputation, le commis

pour avoir entendu quelques morceaux de lui,--(il crut bon d'en

fredonner un air, aussitôt);--et le respect qu'ils lui témoignèrent

fit impression sur Ada, d'autant plus que Myrrha, l'autre jeune

femme,--(elle se nommait en réalité Johanna),--une brune aux yeux

clignotants, front osseux, cheveux tirés, figure de Chinoise, un peu

grimaçante, mais spirituelle et non sans charme, avec son museau de

chèvre, son teint huileux et doré,--se hâta de faire des avances à

monsieur le _Hof-Musicus._ Ils le prièrent de vouloir bien honorer leur

repas de sa présence.

Il ne s'était jamais trouvé à pareille fête; car chacun le comblait

d'égards, et les deux femmes, en bonnes amies, cherchaient à se le

voler l'une à l'autre. Toutes deux lui firent la cour: Myrrha, avec

des manières cérémonieuses et des yeux sournois, le frôlant de la

jambe sous la table,--Ada, effrontément, jouant de ses belles

prunelles, de sa belle bouche, et de toutes les ressources de séduction

de sa belle personne. Ces coquetteries un peu grossières gênaient et

troublaient Christophe. Ces deux filles hardies le changeaient des

figures ingrates qui l'entouraient chez lui. Myrrha l'intéressait, il

la devinait plus intelligente que Ada; mais ses façons obséquieuses et

son sourire ambigu lui causaient un mélange d'attrait et de répulsion.

Elle ne pouvait lutter contre le rayonnement de plaisir qui se

dégageait de Ada; et elle le savait bien. Quand elle vit que la partie

était perdue, elle n'insista point, continua de sourire, et, patiente,

attendit son jour. Ada, se voyant maîtresse du terrain, ne chercha pas

à pousser ses avantages; ce qu'elle en avait fait était surtout pour

déplaire à son amie: elle y avait réussi, elle était satisfaite.

Mais à son jeu elle s'était prise. Dans les yeux de Christophe elle

sentait la passion qu'elle avait allumée; et cette passion s'alluma en

elle. Elle se tut, elle cessa ses agaceries vulgaires: ils se

regardèrent en silence; ils avaient sur leur bouche le goût de leur

baiser. De temps en temps, par saccades, ils prenaient part bruyamment

aux plaisanteries des autres convives; puis ils retombaient dans leur

silence, se regardant à la dérobée. À la fin, ils ne se regardaient

même plus, comme s'ils craignaient de se trahir. Absorbés en

eux-mêmes, ils couvaient leur désir.

Quand le repas fut fini, ils se disposèrent à partir. Ils avaient deux

kilomètres à faire, à travers bois, pour rejoindre la station du

bateau. Ada se leva la première, et Christophe la suivit. Ils

attendirent sur le perron que les autres fussent prêts:--sans parler,

côte à côte, dans le brouillard épais que trouait l'unique lanterne

allumée devant la porte de l'auberge...

Ada saisit la main de Christophe, et l'entraîna le long de la maison,

vers le jardin, dans l'ombre. Sous un balcon, d'où tombait une draperie

de vigne vierge, ils se tinrent cachés. La lourde nuit les entourait.

Ils ne se voyaient pas. Le vent remuait les cimes des sapins. Il

sentait, enlacés à ses doigts, les doigts tièdes de Ada, et le parfum

d'une fleur d'héliotrope qu'elle avait à son sein.

Brusquement, elle l'attira contre elle; la bouche de Christophe

rencontra la chevelure de Ada, mouillée par le brouillard, baisa ses

yeux, ses cils, ses narines, et ses grasses pommettes, et le coin de sa

bouche, cherchant, trouvant ses lèvres, y restant attachée.

Les autres étaient sortis. On appelait:

--Ada!...

Ils étaient immobiles, ils respiraient à peine, pressés l'un contre

l'autre.

Ils entendirent Myrrha:

--Ils sont partis devant.

Les pas de leurs compagnons s'éloignèrent dans la nuit. Ils se

serrèrent plus fort, étouffant sur leurs lèvres un murmure

passionné.

Une horloge de village sonna au loin. Ils s'arrachèrent à leur

étreinte. Il leur fallait bien vite courir à la station. Sans un mot,

ils se mirent en route, bras et mains enlacés, réglant leur marche sur

le pas l'un de l'autre,--un petit pas rapide et décidé, comme elle. La

route était déserte, la campagne vide d'êtres, ils ne voyaient point

à dix pas devant eux; ils allaient, sereins et sûrs, dans la nuit

bien-aimée. Jamais ils ne butaient contre les cailloux du chemin. Comme

ils étaient en retard, ils prirent un raccourci. Le sentier, après

avoir descendu quelque temps au milieu des vignes, se mit a remonter, et

serpenta longuement sur le flanc de la colline. Ils entendaient, dans le

brouillard, le bruissement du fleuve et les palettes sonores du bateau

qui venait. Ils laissèrent le chemin, et coururent à travers champs.

Ils se trouvèrent enfin sur la berge du Rhin, mais assez loin encore de

la station. Leur sérénité n'en fut pas altérée. Ada avait oublié

sa fatigue du soir. Il leur semblait qu'ils auraient pu marcher toute la

nuit, sur l'herbe silencieuse, dans la brume flottante, plus humide et

plus dense le long du fleuve enveloppé d'une blancheur lunaire. La

sirène du bateau mugit, le monstre invisible s'éloigna lourdement. Ils

dirent en riant:

--Nous prendrons le suivant.

Sur la grève du fleuve, un doux remous de vagues vint se briser

à leurs pieds.

À l'embarcadère du bateau on leur dit:

--Le dernier vient de partir.

Le cœur de Christophe battit. La main de Ada serra plus fort le

bras de son compagnon:

--Bah! dit-elle, il y en aura bien un, demain.

À quelques pas, dans un halo de brouillard, la lueur falote d'une

lanterne accrochée à un poteau, sur une terrasse, au bord du fleuve.

Un peu plus loin, quelques vitres éclairées, une petite auberge.

Ils entrèrent dans le jardin minuscule. Le sable grésillait sous leurs

pas. Ils trouvèrent à tâtons les marches de l'escalier. Dans la

maison, quand ils entrèrent, on commençait à éteindre. Ada, au bras

de Christophe, demanda une chambre. La pièce où on les conduisit

donnait sur le jardinet. Christophe, en se penchant à la fenêtre, vit

la lueur phosphorescente du fleuve et l'œil de la lanterne, sur la

vitre de laquelle s'écrasaient des moustiques aux grandes ailes. La

porte se referma. Ada restait debout près du lit, et souriait. Il

n'osait la regarder. Elle ne le regardait pas non plus; mais à travers

ses cils, elle suivait tous les mouvements de Christophe. Le plancher

craquait à chaque pas. On entendait les moindres bruits de la maison.

Ils s'assirent sur le lit, et s'étreignirent en silence.

La lueur vacillante du jardin s'est éteinte. Tout s'est éteint...

La nuit... Le gouffre... Ni lumière, ni conscience... L'Être. La force

de l'Être, obscure et dévorante. La toute-puissante joie. La

déchirante joie. La joie qui aspire l'être, comme le vide la pierre.

La trombe du désir qui suce la pensée. L'absurde et délirante Loi des

mondes ivres qui roulent dans la nuit...

La nuit... Leur souffle mêlé, la tiédeur dorée des deux corps qui se

fondent, les abîmes de torpeur où ils tombent ensemble... la nuit qui

est des nuits, les heures qui sont des siècles, les secondes qui sont

la mort... Les rêves en commun, les paroles à yeux clos, les doux et

furtifs contacts des pieds nus qui se cherchent à demi endormis, les

larmes et les rires, le bonheur de s'aimer dans le vide des choses, de

partager ensemble le néant du sommeil, les images tumultueuses qui

flottent dans le cerveau, les hallucinations de la nuit bruissante... Le

Rhin clapote dans une anse, au pied de la maison; dans le lointain, ses

flots sur des brisants font comme une petite pluie qui tombe sur le

sable. Le ponton du bateau craque et geint sous la pesée de l'eau. La

chaîne qui l'attache se tend et se détend avec un cliquetis de

ferrailles usées. La voix du fleuve monte, elle remplit la chambre. Le

lit semble une barque. Ils sont entraînés, côte à côte, par le

courant vertigineux--suspendus dans le vide, comme un oiseau qui plane.

La nuit devient plus noire, et le vide plus vide. Ils se serrent plus

étroitement l'un l'autre. Ada pleure, Christophe perd conscience, ils

disparaissent tous deux sous les flots de la nuit...

La nuit... La mort...--Pourquoi revivre?...

La lueur du petit jour frotte les vitres mouillées. La lueur de la vie

se rallume dans les corps alanguis. Il s'éveille. Les yeux de Ada le

regardent. Leurs têtes sont appuyées sur le même oreiller. Leurs bras

sont liés. Leurs lèvres se touchent. Une vie tout entière passe en

quelques minutes: des journées de soleil, de grandeur et de calme...

«Où suis-je! Et suis-je deux? Suis-je encore? Je ne sens plus mon

être. L'infini m'entoure: j'ai l'âme d'une statue, aux larges yeux

tranquilles, pleins d'une paix olympienne...»

Ils retombent dans les siècles de sommeil. Et les bruits familiers de

l'aube, les cloches lointaines, une barque qui passe, deux rames d'où

l'eau s'égoutte, les pas sur le chemin, caressent sans le troubler Leur

bonheur endormi, en leur rappelant qu'ils vivent, et le leur faisant

goûter...

Le bateau qui s'ébrouait devant la fenêtre arracha Christophe à sa

torpeur. Ils étaient convenus de partir à sept heures, afin d'être

revenus en ville, à temps pour leurs occupations habituelles. Il

chuchota:

--Entends-tu?

Elle ne rouvrit pas les yeux, elle sourit, elle avança les lèvres, fit

un effort pour l'embrasser, puis laissa retomber sa tête sur l'épaule

de Christophe... Par les carreaux de la fenêtre, il vit glisser sur le

ciel blanc la cheminée du bateau, la passerelle vide, et des torrents

de fumée. Il s'engourdit de nouveau...

Une heure s'enfuit, sans qu'il s'en aperçut. En l'entendant sonner, il

eut un sursaut de surprise:

--Ada!... dit-il doucement dans l'oreille de son amie. Hedi!

répéta-t-il. Il est huit heures.

Les yeux toujours fermés, elle fronça les sourcils et la bouche avec

mauvaise humeur.

--Oh! laisse-moi dormir! dit-elle.

Et, se dégageant de ses bras, en soupirant de fatigue, elle lui

tourna le dos, et se rendormit de l'autre côté.

Il resta étendu auprès d'elle. Une chaleur égale coulait dans leurs

deux corps. Il se mit à rêver. Son sang coulait à flots larges et

calmes. Ses sens limpides percevaient les moindres impressions avec une

fraîcheur ingénue. Il jouissait de sa force et de son adolescence. Il

avait la fierté d'être un homme. Il souriait à son bonheur, et il se

sentait seul: seul, comme il avait toujours été, plus seul encore

peut-être, mais sans aucune tristesse, d'une solitude divine. Plus de

fièvre. Plus d'ombres. La nature librement se reflétait dans son âme

sereine. Étendu sur le dos, en face de la fenêtre, les yeux noyés

dans l'air éblouissant de brouillard lumineux, il souriait:

--Qu'il est bon de vivre!...

Vivre!... Une barque passa... Il pensa soudain à ceux qui ne

vivaient plus, à une barque passée où ils étaient ensemble:

lui--elle...--Elle?... Non pas celle-ci, celle qui dort près de

lui.--Elle, la seule, l'aimée, la pauvre petite morte?--Mais qu'est-ce

donc que celle-ci? Comment est-elle là? Comment sont-ils venus dans

cette chambre, dans ce lit? Il la regarde, il ne la connaît pas: elle

est une étrangère; hier matin, elle n'existait pas pour lui. Que

sait-il d'elle?--Il sait qu'elle n'est pas intelligente. Il sait qu'elle

n'est pas bonne. Il sait qu'elle n'est pas belle en ce moment, avec sa

figure exsangue et bouffie de sommeil, son front bas, sa bouche ouverte

pour respirer, ses lèvres gonflées et tendues qui font une moue de

carpe. Il sait qu'il ne l'aime point. Et une douleur poignante le

transperce, quand il pense qu'il a baisé ces lèvres étrangères, dès

la première minute, qu'il a pris ce beau corps indifférent, dès la

première nuit qu'ils se sont vus,--et que celle qu'il aimait, il l'a

regardée vivre et mourir près de lui, et qu'il n'a jamais osé

effleurer ses cheveux, qu'il ne connaîtra jamais le parfum de son

être. Plus rien. Tout s'est fondu. La terre lui a tout pris. Il ne l'a

pas défendue...

Et tandis que, penché sur l'innocente dormeuse et déchiffrant ses

traits, il la regardait avec des yeux mauvais, elle sentit son regard.

Inquiète de se voir observée, elle fit un gros effort pour soulever

ses paupières pesantes et pour sourire; elle dit, d'une langue

incertaine, comme un enfant qui se réveille:

--Ne me regarde pas, je suis laide...

Elle retomba aussitôt, tuée de sommeil, sourit encore, balbutia:

--Oh! j'ai tant... tant sommeil!...

et repartit dans ses rêves.

Il ne put s'empêcher de rire; il baisa tendrement sa bouche et son nez

enfantins. Puis, après avoir regardé encore un moment dormir cette

grande petite fille, il enjamba son corps et se leva sans bruit. Elle

poussa un soupir de soulagement, lorsqu'il fut parti, et s'étendit de

tout son long, en travers du lit vide. Il prit garde de l'éveiller, en

faisant sa toilette, quoiqu'il n'y eût aucun risque; et, quand ce fut

fini, il s'assit sur la chaise, auprès de la fenêtre, regardant le

fleuve embrumé, qui semblait rouler des glaçons; et il s'engourdit

dans une rêverie, où flottait une musique de pastorale mélancolique.

De temps en temps, elle entr'ouvrait les yeux, le regardait vaguement,

mettait quelques secondes à le reconnaître, lui souriait, et passait

d'un sommeil dans un autre. Elle lui demanda l'heure.

--Neuf heures moins un quart.

Elle réfléchit, à moitié endormie:

--Qu'est-ce que cela peut bien être, neuf heures moins un quart?

À neuf heures et demie, elle s'étira, soupira, et dit qu'elle se levait.

Dix heures sonnèrent, avant qu'elle eût bougé. Elle se dépita:

--Encore sonner!... Tout le temps, l'heure avance!...

Il rit, et vint s'asseoir sur le lit, auprès d'elle. Elle lui passa les

bras autour du cou, et raconta ses rêves. Il n'écoutait pas très

attentivement, et l'interrompait par de petits mots tendres. Mais elle

le faisait taire, et reprenait avec un grand sérieux, comme si c'avait

été des histoires de la plus haute importance:

--Elle était à dîner: il y avait le grand-duc; Myrrha était un chien

terre-neuve... non, un mouton frisé, qui servait à table... Ada avait

trouvé le moyen de s'élever au-dessus de terre, de marcher, de danser,

de se coucher dans l'air. Voilà: c'était bien simple: on n'avait qu'à

faire... ainsi... ainsi...; et c'était fait...

Christophe se moquait d'elle. Elle riait aussi, un peu froissée

qu'il rît. Elle haussait les épaules:

--Ah! tu ne comprends rien!...

Ils déjeunèrent sur son lit, dans la même tasse, avec la même cuiller.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 27 / 31 段